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Le plus passionnant des Paris fantasmés par les journalistes américains

Cécile Dehesdin, mis à jour le 31.07.2013 à 14 h 45

Un journaliste de The Atlantic raconte ses huit semaines à Paris, mais on y apprend plus sur les Etats-Unis que sur la France.

Gene Kelly dans Un Américain à Paris

Gene Kelly dans Un Américain à Paris

Les médias américains passent un été très français. Le New York Times déclare son amour au «malaise» existentiel français, au travers entre autres d'une tribune de Maureen Dowd. La chroniqueuse pense raconter la France, la vraie, et sa déprime, à partir d'observations menées depuis la Fashion Week, le cabinet d'un dentiste avenue Hoche avec des coussins imprimés Picasso dans sa salle d'attente et d'un espresso bu au Rostand, en face des jardins du Luxembourg.

Bref, un fantasme de Paris proche de celui que décrit mon collègue Jean-Laurent Cassely dans son livre Paris mode d'emploi:

Qu’est-ce que le Vrai Paris? C’est un mélange complexe de clichés qui rassemble les films de Jean-Luc Godard, les publicités de marques de parfum, les brochures touristiques de la compagnie des Bateaux-Mouches et bien sûr les scènes d'Amélie From Montmartre et de Midnight in Paris... L’Américain à Paris doit donc lutter chaque jour pour se persuader que Paris ressemble à son fantasme.

Des chroniques en apparence classiques

En tombant sur la chronique parisienne de Ta-Nehisi Coates, journaliste chez The Atlantic en France pour huit semaines de vacances et de cours de langues intensifs, j'ai d'abord cru à un énième article du genre. Dans ce neuvième épisode, il évoque les escaliers présents partout dans la capitale, contrairement aux Etats-Unis fans d'ascenseurs. Il parle de notre absence d'air conditionné et de son bonheur de trouver de la fraicheur chez Shakespeare and Co –librairie plus typique de l'Américain à Paris que du Parisien–, de notre façon manger du pain en permanence, de comment désormais il mange ses frites avec de la mayo plutôt que du ketchup (!).

Il pense qu'à Paris «on peut trouver de la junk-food, mais qu'il faut la chercher», raconte qu'il ne boit plus de coca-light mais du vin et qu'il se sent mieux, «j'ai plus d'énergie, je me sens plus léger, j'ai l'esprit plus clair». Beaucoup de gens lui ont raconté qu'il n'y avait pas de gens gros à Paris, mais il a plutôt noté qu'il n'y a pas non plus de personnes particulièrement athlétiques. «Les gens ne semblent pas enclins à nos extrêmes. Et ils ne sont pas, de ce que je vois, particulièrement maigres».

Bref, une chronique sympathique d'un étranger chez soi, mais sans grand intérêt. Ses huits articles précédents racontent une toute autre histoire de Paris et de ce que les Américains peuvent y projeter. Ta-Nehisi Coates est un noir américain de Baltimore qui vit et travaille à New York, et beaucoup de ses billets abordent ce que veut dire venir à Paris quand on est un Américain noir.

Paris est un privilège

Paris est un privilège, et aller à Paris est pour les priviligiés, d'après Ta-Nehisi Coates. Il est là grâce à un échange d'appartements avec un autre journaliste, du VIe arrondissement:

«Avant de partir, mon nouveau pote m'a mis en contact avec plusieurs Parisiens –la plupart d'entre eux noirs et plus ou moins immigrés. Leur job, je pense, est de me faire sortir du sixième arrondissement pour que je puisse découvrir la face cachée des choses. Je l'ai un peu vue hier en prenant le RER. Plus loin vous allez, plus le monde devient africain et asiatique. [...]

"Le truc", m'a dit mon pote juste avant de partir, "c'est que je ne veux pas que tu détestes la France. Je veux que tu aimes la France. Mais je veux que tu l'aimes pour les bonnes raisons.»

Il parle des noirs qui disent d'autres noirs qu'ils «se conduisent comme des blancs» parce qu'ils lisent ou voyagent, un problème dont il n'a jamais souffert personnellement mais dont il a beaucoup entendu parler. 

«Il faut se rappeler que Malcom X lisait tout en prison –pas que des trucs de noirs– et qu'il a voyagé à Londres et Paris. Une partie de la tradition du nationalisme noir estime que l'acquisition de savoir –quelque soit le type de savoir– est une amélioration personnelle, et donc une amélioration des noirs [...] L'idée étant que la connaissance est une transgression, quelque chose qu'«ils» ne veulent pas que vous ayez et qui est donc cool [...]

Il n'y a rien de «blanc» dans le fait de lire Rousseau ou Tocqueville ou de visiter Paris.»

Paris, une offense morale

Cette chronique répond à celle d'un autre journaliste américain, qui a passé un mois l'automne dernier à Paris. Rob Dreher, de The American Conservative, est blanc. Ça ne l'empêche pas d'apprécier «la tension morale, presque l'angoisse, avec laquelle T-N C écrit sur Paris», parce que «personne ne s'attendait à ce que nous devenions l'un ou l'autre des gens qui vont en France avec leur famille et écrivent à ce propos».

La soeur de Rob Dreher, Ruthie, désormais décédée, lui en a voulu d'aller à Paris:

«Vouloir aller à Paris est quelque chose que seuls les riches font, d'après elle. Que je le désire, et que je satisfasse ce désir à plusieurs reprises, l'offensait, comme je l'ai appris après sa mort. Peu importe que je dorme toujours dans des hôtels modestes ou que je voyage grâce à des réductions, au milieu de l'hiver, pour rendre ces voyages abordables. Le désir en lui-même était une offense morale, une trahison de ma classe sociale.»

T-N Coates évoque son quotiden, nos géniales (?) pharmacies, le poulet rôti et les pommes de terre qui lui donnent une intoxication alimentaire, ses cours de français où la prof ne ralentit pas pour lui... Mais il parle de Paris sans vraiment parler de Paris, ou plutôt pas de notre Paris. Cela fait de ses chroniques les articles les plus passionants que j'ai pu lire dans la catégorie «un Américain à Paris», et je ne peux que trop vous recommander d'aller les dévorer. On y apprend finalement beaucoup plus de choses sur les Etats-Unis que sur la France.

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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