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Henri Alleg, dans «La Question»: «J’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours»

Slate.fr, mis à jour le 18.07.2013 à 14 h 38

Les premières pages de l'oeuvre d'Henri Alleg, décédé le 17 juillet 2013.

Henri Alleg ©Editions de Minuit

Henri Alleg ©Editions de Minuit

Henri Alleg est mort le 17 juillet. Ce journaliste et écrivain franco-algérien aurait pu mourir 56 ans plus tôt, en juin 1957, lorsqu'il subit la torture, en pleine guerre d'Algérie. Arrêté par les parachutistes de la 10e DP, pendant un mois il endure des sévices. Mais, à la différence de son ami Maurice Audin, arrêté presqu'en même temps que lui et mort le 21 juin 1957, il survit et raconte les agissements qui jusque-là se déroulaient en silence.

Ce témoignage, publié en 58 sous le titre La Question, nom que l'on donnait alors à la torture, connu un grand retentissement. 150.000 exemplaires furent écoulés.

Nous reproduisons ici, avec l'autorisation des Editions de Minuit, les premières pages de ce livre dont Sartre disait qu'il venait «d’arracher la torture à la nuit qui la couvre».

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«En attaquant les Français corrompus, c’est la France que je défends», Jean-Christophe.

Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c’est la «division» des condamnés à mort. Ils sont là quatre-vingts, les chevilles enchaînées, qui attendent leur grâce ou leur fin. Et c’est à leur rythme que nous vivons tous. Pas un détenu qui ne se retourne le soir sur sa paillasse à l’idée que l’aube peut être sinistre, qui ne s’endort sans souhaiter de toute sa force qu’il ne se passe rien. Mais c’est pourtant de leur quartier, que montent chaque jour les chants interdits, les chants magnifiques qui jaillissent toujours du cœur des peuples en lutte pour leur liberté.

Les tortures? Depuis longtemps le mot nous est à tous devenu familier. Rares sont ici ceux qui y ont échappé. Aux «entrants» à qui l’on peut adresser la parole, les questions que l’on pose sont, dans l’ordre: «Arrêté depuis longtemps? Torturé? Paras ou policiers?» Mon affaire est exceptionnelle par le retentissement qu’elle a eu. Elle n’est en rien unique. Ce que j’ai dit dans ma plainte, ce que je dirai ici illustre d’un seul exemple ce qui est la pratique courante dans cette guerre atroce et sanglante.

Il y a maintenant plus de trois mois que j’ai été arrêté. J’ai côtoyé, durant ce temps, tant de douleurs et tant d’humiliations que je n’oserais plus parler encore de ces journées et de ces nuits de supplices si je ne savais que cela peut être utile, que faire connaître la vérité c’est aussi une manière d’aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, durant un mois, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire. J’ai vu des prisonniers jetés à coups de matraque d’un étage à l’autre et qui, hébétés par la torture et les coups, ne savaient plus que murmurer en arabe les premières paroles d’une ancienne prière.

Mais, depuis, j’ai encore connu d’autres choses. J’ai appris la «disparition» de mon ami Maurice Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même équipe qui ensuite me «prit en mains». Disparu comme le cheikh Tebessi, président de l’Association des Oulamas, le docteur Cherif Zahar, et tant d’autres. A Lodi, j’ai rencontré mon ami de Milly, employé à l’hôpital psychiatrique de Blida, torturé par les «paras» lui aussi, mais suivant une nouvelle technique: il fut attaché, nu, sur une chaise métallique où passait le courant électrique; il porte encore des traces profondes de brûlures aux deux jambes. Dans les couloirs de la prison, j’ai reconnu dans un «entrant» Mohamed Sefta, de la Mahakma d’Alger (la justice musulmane). «Quarante-trois jours chez les paras. Excuse-moi, j’ai encore du mal à parler: ils m’ont brûlé la langue», et il me montra sa langue tailladée. J’en ai vu d’autres: un jeune commerçant de la Casbah, Boualem Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait au tribunal militaire, me fit voir de longues cicatrices qu’il avait aux mollets. «Les paras, avec un couteau: j’avais hébergé un F. L. N.»

De l’autre côté du mur, dans l’aile réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n’a parlé: Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d’autres encore: déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l’eau et l’électricité. Chacun ici connaît le martyre d’Annick Castel, violée par un parachutiste et qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu’à mourir.

Tout cela, je le sais, je l’ai vu, je l’ai entendu. Mais qui dira tout le reste?

C’est aux «disparus» et à ceux qui, sûrs de leur cause, attendent sans frayeur la mort, à tous ceux qui ont connu les bourreaux et ne les ont pas craints, à tous ceux qui, face à la haine et la torture, répondent par la certitude de la paix prochaine et de l’amitié entre nos deux peuples qu’il faut que l’on pense en lisant mon récit, car il pourrait être celui de chacun d’eux.

Henri Alleg, La Question

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