Apostrophe contre l'apostrophe

Image de «Là-Haut» © Walt Disney Studios Motion Pictures France

Image de «Là-Haut» © Walt Disney Studios Motion Pictures France

L'AGENDA DU LOISIR FRANÇAIS – Aujourd'hui, nous voulons vous entretenir d'un sujet grave. Important. Primordial.

Chers lecteurs, je souhaiterais cette semaine interrompre le rythme habituel de cet agenda du loisir français pour émettre une alerte à échelle nationale. Elle concerne l’usage excessif de l’apostrophe dans les noms de manifestations culturelles en France.

Aimer la France, c’est aussi ne jamais baisser son niveau d’exigence envers elle. C’est parfois, entre deux câlins contre son corps estival, aminci par la crise et les soucis, prendre le temps de sonner l’alarme quand il y a lieu d’être.

Et tel que vous me lisez aujourd’hui je la tire, de toute mes forces, comme un petit moine repu et rougeaud se hissant à la corde du clocher.

N’y allons pas par quatre chemins: je pense qu’un individu ivre parcourt chaque année les services culturels de centaines de mairies en France et y propose gratuitement ses services pour nommer les évènements à grand coups d’apostrophes. 

Le gars doit toucher des commissions occultes de la part des Coréens qui fabriquent la touche 4 des claviers d'ordinateurs, ou d'un organisme qui pour des raisons qui nous dépassent encore, a tout intérêt à balancer un maximum d'apostrophes dans notre paysage culturel.

Le phénomène m’a sauté aux yeux dès le commencement de cette rubrique en juin, en écumant quotidiennement une petite centaine de sites dédiés aux événements hexagonaux. Ne serait-ce que sur les deux derniers mois, j’ai pu déceler au moins une trentaine de noms abusant de l’apostrophe. En voici des exemples, et la liste est loin d’être exhaustive –je rappelle que tout cela existe réellement:

  • Kizomb'asketball à Lognes (77)

Si je lisais cette liste à voix haute devant vous, comme un proviseur devant une classe levée, parfois je marquerais des pauses en relevant mes yeux de ma feuille pour vous regarder gravement et appuyer certains noms. Là je l'aurais fait pour Kizomb'asketball, sans nul doute.

  • La friperie des z'elles à Lyon (69)
  • Bordon'on Stage à Bordeaux (33 –projet d'école, mais c'est le nom choisi)
  • Astoura Bal Elek'trad' (combo de deux apostrophes) à Ars-sur-Formans (01)
  • Alter'recup un peu partout
  • Festival Tous Léz'Arts à Herret (32)

  • Istanbl'OUR XIII, summOURedition à Paris (75) Wow. Istanbl'OUR XIII, summOUR edition.
  • CCMFtour N'Fun à Paris aussi
  • Broc'n'Rock  à Lyon (69)
  • Pork'n'Roll à Draché (37)
  • Festi-Karna'Live à Paris (75)
  • Révolution Burg'n'Rollesque à Bordeaux (33)
  • Faut qu'ça guinche à Zik'en Ville Festival à La Roche-sur-Foron (74)
  • Les 10e Festi'Caves d'Arbois (39)

  • La Guill'en fêtes à Lyon (69)

Ça n'est plus possible. 

Le phénomène des jeux de mots et de l'apostrophe n'est pas limité aux salons de coiffures, il a contaminé nos évènements, et c'est exactement sur ce genre de faiblesses, de laisser-aller total, que nous devons être vigilants. Ça n'est pas possible. 

Maires, services culturels de mairies, institutions culturelles: je ne vous demande pas de trouver des noms intellos ou élitistes, ou des trucs qui ne veulent rien dire, je demande juste d'essayer plus de DEUX MINUTES.

Afin de ne pas nous laisser l'impression à nous, contribuables des régions de France, dont je fais fièrement partie, que vos noms d'évènements ont été bouclés au coin d'une machine à café après un dialogue de vingt secondes avec un assistant.

— Monsieur le Maire?

— Oui Pascal.

— Pour le festival de cet été, j'ai une proposition qui pourrait plaire.

— Ah ben, je trouve ça très bien!

— Je ne vous ai pas encore dit ma proposition.

— Ahah! Je le sais. C'est un nouveau goût nespresso, cette cartouche brune-là?

— Il y aura de la musique en ville. Vous savez que les jeunes disent «Zik», et puis il y a le mot ville...

— Très bien ça!

— Je termine juste ma phrase, car je ne vous ai pas encore proposé le nom: je propose «Zik'en ville festival».

— Ah ben c'est très bien ça. Vendu!

Pourquoi ne pas avoir, à la rigueur, utilisé le nom «Zik en Ville» sans apostrophe? Quelle est la valeur ajoutée de l'apostrophe? (Si l'apostrophe symbolise l'élision du «-que», pourquoi ne pas avoir alors marqué celle du «mu-»?)

J'ai développé une théorie: l'apostrophe rajoute du tonus aux noms. L'apostrophe est bondissante, ajoute du «pep's», rend le dispositif pétillant, alerte, mais pas alerte comme un jeune.

Un jeune dans l'absolu n'est pas alerte. Il n'y a rien de moins alerte qu'un adolescent ou un jeune. Un jeune sautille très peu. L'apostrophe n'est pas alerte comme un jeune, mais comme un quinquagénaire qui veut montrer qu'il est resté jeune.

Mesdames et messieurs: La France.

L'apostrophe dans un nom d'évènement, c'est votre oncle de cinquante piges qui dans une soirée de mariage n'en démord pas et reste jusqu'à la fin de la soirée, quand on passe «à la musique des jeunes», et qu'il appuie par la danse son enthousiasme en sautant des deux pieds joints par bonds d'un mètre.

Mais l'intention, si elle souffre de paresse dans la mise en application, découle d'une vraie volonté gentille. Celle d'injecter artificiellement un peu de tonus et d'air là où notre pays, oppressé par la situation socioéconomique et d'actualité, semble parfois à l'étroit et terriblement bloqué au sol.

D'ailleurs j'ai pu lire sur Wikipedia que l'apostrophe avait été joliment définie par Jean-Pierre Lacroux comme «une virgule libérée de la pesanteur qui la clouait sur la ligne de base».

Voilà peut-être pourquoi nos maires accrochent des apostrophes à nos évènements –ils font comme le petit vieux dans Là-haut qui accroche des ballons de baudruche à sa petite baraque, pour qu'elle s'envole, loin des buildings... Balloon'voyage.

Alors de grâce, messieurs et mesdames les décideurs, passez plus de trente secondes à réfléchir, et ne cherchez pas à sautiller, soyez vous-mêmes. Les Français souffrent assez pour en plus subir des noms d'événements pareils. On a besoin d'un minimum de dignité dans l'amusement. On ne peut pas dire de manière digne, à ses amis:

«Je vous propose de nous rendre tous ensemble ce week-end à l'Astoura Bal Elek'trad.»

Et encore, HEUREUSEMENT que la mode est plutôt récente, et que nos grands évènements culturels nationaux n'ont pas été baptisés à grands coups d'apostrophes.

  • Le Tour de France aujourd'hui se serait appelé Pik'n'Bike? Win'n' Pisse?
  • Le festival d'Avignon FESTI'CHIANT ou LES Z'ACTEURS EN FOLIE?
  • La fête de la musique les Caco'Folie's? Festi'Drunk?

Je vous laisse méditer là-dessus en vous donnant rendez-vous la semaine prochaine pour un nouveau agend'loisirs

Henry Michel

PS: concernant le programme de cette semaine, si les bals du 14-Juillet ne vous suffisent pas, rendez-vous de ma part à La Zumba Géante qui se déroulera au Stade des Alpes à Grenoble le 11 Juillet.

Il y a aussi, toujours pour les sportifs, une Aqua Salsa à Millau du 12 au 15 juillet qui ne m'a pas l'air piquée des hannetons.

Ne manquez pas enfin le 12 juillet à Plélan-le-Grand en Ille-et-Vilaine «LA NUIT DE LA SUCE», on ne se plaindra pas cette fois d'un manque d'originalité dans le nom. Le pitch justifie cinquante ans de lutte féministe.

A LIRE AUSSI