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Les cabines de bronzage, ou un scandale façon Mediator oublié

La nocivité des appareils à bronzer est prouvée. La logique voudrait que la puissance publique interdise le commerce du soleil artificiel.

Cabine UV à Nice, en 2009. REUTERS/Eric Gaillard

L'Académie nationale de médecine est en colère: elle vient de dénoncer les libertés laissées aux propriétaires des cabines à bronzer. Ces derniers ont entrepris de vanter par voie publicitaire l’existence et les vertus de leurs officines. C’est notamment le cas, en France, avec Point soleil. Le «premier réseau français de cabine à bronzer» s’est associé au célèbre Cercle des Nageurs de Marseille comme on peut le voir ici. C’est aussi le cas en Grande-Bretagne: l’Académie dénonce le cas des joueurs de football de Manchester United qui, pour compenser le manque de soleil durant l’année ont droit à des cabines de bronzage installées dans leur vestiaire – au rythme de trois séances par semaine.

L’affaire a été rapportée par la presse britannique. Voulue par Sir Alex Ferguson, cette méthode (destinée à booster les concentrations naturelles en vitamine D) serait prête à être adoptée par d’autres entraîneurs des plus grandes équipes de football: ces «machines à vitamines» permettraient de faire l’économie des voyages vers des cieux plus lumineux.

Pour l’Académie, l’actuel ministère de la Santé devrait s’inspirer ici de la loi Evin sur le tabac. «Nous réclamons l’interdiction de toute publicité pour une pratique unanimement reconnue comme dangereuse pour la santé, car augmentant considérablement le risque de mélanome, un cancer cutané particulièrement agressif, expliquent les académiciens. A fortiori quand cette publicité utilise l’image du sport pour attirer les plus jeunes.»

Il conviendrait précisément selon eux de prévenir chez les sportifs, en particuliers de haut niveau, le risque accru de développement du mélanome, du fait de leur exposition souvent prolongée au soleil. Une position défendue par une récente publication spécialisée américaine. Les marathoniens notamment sont exposés à un risque élevé de cancer de la peau. Il en va de même des jeunes enfants pratiquants des sports de plein-air.

Or les «marchands de soleil artificiel» offrent aux clubs et aux fédérations l'installation de cabines et leur libre accès. «En s'infiltrant dans le monde du sport, comme à une certaine époque le lobby du tabac, les professionnels du bronzage se donnent ainsi à peu de frais une image positive de jeunesse, de performance et d'apparente bonne santé, ajoutent-ils. Et ce puisque le bronzage permanent permettrait de “conserver un teint hâlé et (se) faire du bien au moral, surtout à l’approche de l’hiver”

C’est ici la dernière initiative sanitaire en date pour dénoncer les agissements des «professionnels du bronzage». «Ils se sentent protégés par la réglementation actuelle qui leur donne toute liberté pour franchir en toute impunité une étape supplémentaire dans leur campagne de désinformation conduisant irrémédiablement à l’augmentation de la prévalence du mélanome», accuse l’Académie qui parle encore de «dangereuse imposture».  Une accusation d’une particulière gravité sous-tendue par les dernières connaissances médicales et scientifiques sur ce cancer.

Depuis 2009, le Centre International de Recherche contre le Cancer (CIRC) de l’OMS qualifie de pratique cancérigène le recours aux «bancs de bronzage». Et l'Académie de médecine rappelle que l'exposition aux rayons ultraviolets A (UVA) ne s’accompagne d’une pigmentation de la peau que si cette pigmentation est importante et déjà à l’origine d’altérations cellulaires. «Ces mêmes expositions n’apportent aucun des bénéfices revendiqués par les professionnels du bronzage, souligne-t-elle. L’apport de vitamine D active n’est pas lié à l’action des UVA et peut facilement se faire par voie orale ; l’exposition ne s’accompagne ni d’une pigmentation ni d’un épaississement de l’épiderme qui participeraient à une protection efficace de la peau ; enfin, dans le traitement de la dépression saisonnière, les UVA n’ont aucun utilité et seule la luminothérapie peut avoir une certaine efficacité. Toutes les expositions aux UVA sont dangereuses et sans intérêt pour la santé des populations.»

Il y a un an Slate.fr rapportait les résultats d’une étude française publiée dans le «Bulletin épidémiologique hebdomadaire» du ministère de la Santé. L’un des articles les plus originaux et des plus accusateurs était signé de Mathieu Boniol et Pascal Empereur-Bissonnet (Institut de veille sanitaire). Les auteurs avaient voulu savoir quel était très précisément l’impact en France des appareils de bronzage artificiel sur le nombre de mélanomes cutanés diagnostiqués en France.

Après différents calculs sophistiqués et l’étude de plusieurs scénarios statistiques, ils estimaient prudemment que près de 5% de ces lésions malignes (soit 347 cas annuels) étaient attribuables à l’utilisation des cabines de bronzage.

«Les femmes sont les plus nombreuses à supporter ce risque et représentent environ 76% des cas. Entre 566 et 2.288 décès peuvent être attendus dans les trente prochaines années si les expositions des Français aux cabines UV ne changent pas», expliquaient les auteurs. Ils prenaient soin de préciser que ce bilan des morts prématurées était  comparable à celui attribué au Médiator. «Une telle analogie permet d'apprécier le poids sanitaire de l'utilisation des cabines de bronzage alors même qu'une telle pratique n'a pas d'effet thérapeutique et n'est associée à aucun bénéfice pour la santé», soulignaient-ils. 

Depuis un an, non seulement rien n’a été fait mais on laisse les professionnels faire de la publicité. Et par voie publicitaire une partie de ces mêmes professionnels assure désormais agir dans l’intérêt  de la santé publique en établissant  des «diagnostics solaires». Selon la Direction générale de la santé, on compte plus de 18.000 cabines de bronzage dans l’Hexagone. Le Brésil et l’Etat de Nouvelle Galles du Sud en Australie ont choisi d’en finir en les interdisant. En France l’analogie avec le Médiator n’a, pour l’heure,  eu aucun impact sur les autorités sanitaires.

Jean-Yves Nau

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