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Les pères méritent-ils leur fête?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 17.06.2013 à 9 h 39

Entre celles et ceux qui critiquent la disparité des temps d’implication dans l’éducation, et les discours qui s’extasient à l’inverse sur les «nouveaux pères» qui gèrent la poussette et les couches, il est parfois difficile de se représenter un juste tableau de la paternité contemporaine. Essayons malgré tout.

Father and son / ZL-Photography via Flickr CC Licence By

Father and son / ZL-Photography via Flickr CC Licence By

Fête des pères oblige, vous n’échapperez pas à une petite étude américaine sur l’évolution de la paternité. Il y en aura même plusieurs (et rassurez-vous, on parlera aussi des études françaises).

Avant d'ouvrir le procès du nouveau père et d'aborder les nouvelles formes de la paternité, il faut rappeler un point fondamental: la famille d’aujourd’hui n’a plus du tout la même fonction que la famille traditionnelle.

Comme l’ont analysé les professeurs de politiques publiques de la Wharton School (université de Pennsylvanie) Betsey Stevenson et Justin Wolfers, pendant longtemps, la vocation économique du mariage impliquait que chacun se spécialise dans une tâche (économique pour l’homme, domestique pour la femme).

Le mariage était une association qui visait l’efficacité économique, comme une petite PME. Le ménage actuel est plutôt un forum de partage d’expériences, écrivent encore les auteurs, dans le cadre duquel les fonctions ont tendance à s’homogénéiser. Le projet de la famille d’aujourd’hui est plus modestement de partager du temps ensemble.

S’adaptant cette évolution, le rôle des pères a profondément changé. Dans les années 2000, on estime que les pères américains passaient trois fois plus de temps hebdomadaire avec leurs enfants, 6 heures et demie contre 2 heures et demie, qu’en 1965. Conséquence, les pères estiment à près de 60% qu’il est plus difficile d’être père aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans!

Source: visual.ly

Le père fait beaucoup plus qu’avant, et beaucoup moins que la mère

En 2011, une étude sur les pays de l’OCDE montrait en revanche que le temps passé avec les enfants restait très inégal en fonction du sexe. 1h40 de temps passé pour les mères, contre 42 minutes pour les pères. Que ces pères travaillent ou pas ne changeait pas grand-chose à leur niveau d’implication. En revanche, les mères «au foyer» passaient logiquement beaucoup plus de temps avec leur(s) enfant(s) que les mères actives, et ces dernières, donc, plus que leur conjoint quelque soit la situation de ce dernier.

Ce qui compte ici, c’est la dynamique en cours, que rien ne semble devoir arrêter. L’impication des pères est moindre que celle des mères, mais elle croît et tous les facteurs sont réunis pour que cette progression se poursuive: l’activité féminine est de plus en plus importante, la nette avance des femmes dans les diplômes devrait finir par se matérialiser sur le plan professionnel, à l’image des Etats-Unis qui voient un double mouvement de progression du statut professionnel féminin et un effondrement de l’ancienne working class masculine. La journaliste américaine et collaboratrice de Slate.com Hannah Rosin a bien saisi ce mouvement de fond lié à l'avènement d'une société de service.

Et comme la France fait tout comme les States avec quinze ans de retard… ce que disait le spécialiste de la sociologie de la famille François de Singly en 2002 à Libération est toujours d'actualité, à la virgule près:

«Les pères sont sommés de concilier deux injonctions: "soyez proches et soyez autoritaires". Je pense que c'est la première injonction qui sera surtout mise en oeuvre. On approche progressivement d'un nouveau modèle de mixité: celui d'une moindre différenciation des rôles.»

Comme le résume d'une formule assez heureuse le site Bébé Guides, «son père, son grand-père se désintéressaient copieusement de leur progéniture, surtout à l’âge des couches-culottes. Le “nouveau père”, lui, il ne sait pas pourquoi mais il a intégré sa part de “maternage”.» Reste à savoir s'il ne joue pas au bon papa pour les journalistes et les sociologues de passage, car il est fréquent d'observer un décalage entre le discours élogieux sur ces nouveaux pères et la réalité.

A ce sujet, on notera que les situations françaises et allemandes sont bien différentes, comme l'expliquent dans une étude comparative les chercheuses Sara Brachet et Anne Salles: en l'absence de prise en charge par des structures d'accueil, et en raison de la valorisation d'un modèle du «pourvoyeur économique» du foyer, les pères allemands sont favorables au maintien d'une séparation traditionnelle des rôles.

En France, la situation est plus contrastée: «une grande part de la prise en charge quotidienne des enfants est externalisée par le biais de structures d’accueil, et l’arrivée d’un enfant ne nécessite pas de changement radical dans l’activité professionnelle, ni pour la mère ni pour le père», écrivent les deux chercheuses. Mais dans les faits, la disparité dans l'implication est de règle, de sorte que pour les pères «la paternité reste donc envisagée comme un loisir, intense mais ponctuel», écrivait le magazine Sciences Humaines dans une synthèse des différents travaux en 2011.

Le rôle des «bons» pères dans la prévention des conduites à risque

Pour sa part, W. Bradford Wilcox (université de Virginie), auteur de Gender and Parenthood: Biological and Social Scientific Perspectives, estime que le rôle d'un «bon père» est essentiel dans le développement de l’enfant pour diverses raisons, comme il le développe dans The Atlantic. Des psychologues leur attribuent ainsi un rôle dans la prise de conscience par l’enfant de ses gestes et de ses émotions, en particulier la régulation de la violence physique, par exemple pendant une séance de sport (des expériences faites sur les garçons et sur les filles donnent des résultats comparables).

Source: The Atlantic

Plus encore, Wilcox voit trois risques majeurs qu’un bon père contribue à éviter: la délinquance juvénile, la dépression et la grossesse précoce des filles. Quand les enfants vivent avec les deux parents et que ces enfants jugent très bonne la qualité de la relation avec leur père, ces trois risques sont statistiquement moindres. «L’absence paternelle a été citée par de nombreuses chercheurs comme le facteur de risque le plus décisif pour la grossesse précoce des filles», écrit le chercheur.

Source: The Atlantic

«Mères et pères travaillant comme co-parent offrent des approches équilibrées et différentes de la discipline», poursuit-il. Pour le chercheur, plus la qualité de la relation avec le père est bonne, moins les différents risques ont de probabilité d’advenir. Selon les données analysées par Wilcox, il vaut mieux être élevé par une mère célibataire que par une mère ET un très mauvais père. Mais il vaut mieux être élevé par deux bons parents que dans un «bon» foyer monoparental.

Un papa, une maman?

Mais oui, je t'ai vu venir de loin, lecteur-indigné. Tu trépignes depuis le paragraphe 2 pensant lire un article qui tente insidieusement de te revendre la thèse du Un-papa-une-maman et de disqualifier l’homoparentalité. Qu'en est-il sur ce point de la place de la paternité, appréhendée d'une manière forcément différente dans un foyer homosexuel avec enfant?

D’abord, il est difficile de ne pas voir le lien entre l’évolution du modèle familial hétérosexuel vers une moindre spécialisation des rôles d’une part, et la volonté grandissante des couples homosexuels d’être eux-mêmes des parents d’autre part.

Mais qu’en est-il des bienfaits pour le développement des enfants du modèle parental équilibré que décrit Wilcox, dans le cas d’un couple «sans» père? Selon les sociologues François de Singly et Virginie Descoutures, dans une des rares études consacrées à la vie en famille homoparentale, ces couples avec enfant sont sensibles aux rôles symboliques du père et de la mère.

Dans une des familles étudiées, c’est «la mère ”biologique et sociale” [qui] reste la mère (au sens de rôle classique) alors que sa compagne intervient davantage en référence au rôle paternel.» Un couple gay fonctionne à l’opposé: le père, biologique et juridique, représente l’autorité. Les chercheurs jugent en conclusion que «l’appartenance au même sexe n’interdit pas la différenciation des places dans l’éducation».

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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