Cahuzac coulé par l'armée: le scénario du complot de la presse suisse

Le porte-avions Charles de Gaulle, en 2011. REUTERS/Benoît Tessier.

Le porte-avions Charles de Gaulle, en 2011. REUTERS/Benoît Tessier.

Il y a Jérôme Cahuzac qui sort du silence, dans un entretien à La Dépêche du Midi, et affirme que sa décision de revenir à l'Assemblée n'est pas encore prise. Il y a Valeurs actuelles, qui écrit que Pierre Moscovici était au courant fin 2012 de l'existence du compte suisse du ministre délégué au Budget, affirmation qui a déclenché un démenti du ministre et l'annonce d'un dépôt de plainte, un démenti du directeur général des Finances publiques Bruno Bézard ET une visite à Bercy des présidents UMP des commissions des Finances du Parlement, Gilles Carrez et Philippe Marini.

Ça, c'est pour la presse française du jour, mais l'article le plus étonnant sur l'affaire Cahuzac est à trouver dans la presse suisse. Le magazine L'Hebdo (accès payant) affirme en effet que «l’armée française a eu la peau de Jérôme Cahuzac». Ou, plus précisément, que des éléments du renseignement intérieur, dans la grande tradition des «vieilles méthodes des Renseignements généraux», auraient tuyauté la justice, ce qui expliquerait l'accélération du destin judiciaire de l'ancien ministre depuis la mi-mars.

Pourquoi? Parce que l'armée risquait «d’être la grande sacrifiée sur l’autel de la rigueur et des économies budgétaires» si l'hypothèse «Z», que Jérôme Cahuzac aurait présentée à Jean-Yves Le Drian le 18 mars (cinq jours après que Le Point a révélé la perspective d'une «apocalypse budgétaire» pour la Défense), se réalisait: dépenses ramenées de 1,5% à 1,1% du PIB, coupes drastiques dans les effectifs, vente du Charles-de-Gaulle, gel des programmes Rafale et A400M...

Comment? Actifs sur les questions de fraude fiscale, les services de renseignement auraient bénéficié d'informations privilégiées sur le compte de Jérôme Cahuzac, ce qui expliquerait que les autorités genevoises, à qui la justice française a transmis une demande d'entraide, se soient étonnées de la «précision» des informations de celle-ci, selon L'Hebdo.

Le magazine cite à l’appui de sa thèse un scoop du 4 avril de La Croix, dû à Antoine Peillon, spécialiste de l'évasion fiscale. Ce dernier a déniché un rapport de la DCRI, transmis «confidentiellement» aux députés du groupe de travail parlementaire sur l’exil fiscal, qui révèle à la fois «la surveillance étroite opérée par le renseignement intérieur sur l’organisation de la fraude fiscale internationale [...] et [...] la non-transmission à la justice des informations considérables recueillies lors de cette surveillance». En clair, «ces services se nourrissent des délits qu’ils ne souhaitent pas voir apparaître ou révéler à l’autorité judiciaire pour ne pas amoindrir leur influence, quand le besoin s’en fait sentir».

Le scénario de L'Hebdo est évidemment parfait, jusqu'au résultat des manœuvres supposées du renseignement: le choix d'un scénario de rigueur moins dur, qui a permis à la Défense de «sauver les meubles», comme l'écrivait Marianne, puis le remplacement de Jérôme Cahuzac par Bernard Cazeneuve, ancien maire de Cherbourg (connue pour son arsenal) et ex-membre de la commission de Défense.

Mais l'article ne cite qu'en off des «sources sécuritaires» qui tiennent des propos triomphalistes («Cahuzac? L’armée a eu sa peau» ou «Il voulait notre mort. Nous l’avons eu») et seulement une personne qui accrédite nommément cette thèse, le député UMP de la commission de la Défense Christophe Guilloteau, selon qui «la thèse d’un coup des services secrets contre le ministre tient la route».

J.-M.P.