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Le thatchérisme honteux de la classe politique française

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 08.04.2013 à 19 h 07

Les responsables politiques français n'assument pas vraiment leur libéralisme. Hormis la période libérale du RPR, la droite a usé avec parcimonie des comparaisons avec la Dame de fer et même Sarkozy a renoncé à «thatchériser» intégralement le pays.

Les Premier ministre Margaret Thatcher et Jacques Chirac à l'hôtel Matignon, le 22 novembre 1987. REUTERS/Charles Platiau

Les Premier ministre Margaret Thatcher et Jacques Chirac à l'hôtel Matignon, le 22 novembre 1987. REUTERS/Charles Platiau

Certes, Nathalie Kosciusko-Morizet peut déclarer, en mars, dans le Telegraph avoir «beaucoup d'admiration» pour Margaret Thatcher et son «parcours incroyable», et Jean-François Copé louer «une modernisation spectaculaire de l’économie britannique» après la mort de la Dame de fer, ce lundi 8 avril. Mais le thatchérisme reste une orientation assez peu assumée dans la classe politique française.

Difficile d'y dénicher un courant ou une personnalité qui se réclame aujourd’hui ouvertement de Margaret Thatcher, qui a entraîné la Grande-Bretagne sur la voie des privatisations, de la libéralisation de la finance et de la dérégulation du marché du travail. Avec des succès statistiques (baisse du chômage, assainissement des finances publiques), obtenus au prix de très douloureuses réformes sociales.

On trouvera bien une exception en la personne de notre Alain Madelin national, unique véritable ultralibéral assumé du spectre politique français. Le seul, finalement, à célébrer les vertus du profit, du libre-échange et de la concurrence non faussée...  En 2012, il s'exclamait ainsi, lors d'une conférence consacrée à Milton Friedman, l’économiste fondateur du néolibéralisme:

«Sa pensée a inspiré de grands leaders politiques au premier rang desquels le président Ronald Reagan, et, dans une moindre mesure, Margaret Thatcher. Oui, ses idées ont changé le monde et, à la fin de sa vie, après la chute du mur de Berlin, il a pu voir le monde entier revenir enfin vers l'économie de marché, même en Chine et au Vietnam, demain peut-être Cuba... et pourquoi pas même en France!»

Le RPR thatchérien des années 1980

On trouvera en 2013 bien peu d’enthousiasme comparable, y compris à l’UMP, pour le bilan de Thatcher. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Au tournant des années 1980, le RPR profite ainsi de l’état de disgrâce du mitterrandisme pour radicaliser son discours. Dans Le RPR et la Construction européenne: se convertir ou disparaītre? (1976-2002), Bertrand Maricot note que les bases idéologiques du RPR évoluent sous Chirac, qui n’en a alors que pour le libéralisme à toutes les sauces: une Europe «de la liberté des échanges», «de la liberté de circulation», «de la liberté des mouvements de capitaux»

«Le libéralisme, sous toutes ses formes, devient un nouveau leitmotiv, une solution à la crise, et une arme contre le socialisme.»

Les jeunes élus du RPR des années Mitterrand, qui grandissent dans le rejet viscéral du socialisme, voient alors dans le néolibéralisme de Reagan et Thatcher «la source majeure de renouvellement idéologique».

Les relations Chirac-Thatcher n’ont jamais été faciles, mais le Telegraph écrivait, lors de la sortie des mémoires de l’ancien président français, qu’il y a eu une période de «lune de miel» lorsque Chirac a accédé à Matignon en 1986. Les deux dirigeants partagent alors, selon le quotidien, une même préoccupation vis-à-vis des pouvoirs de la Commission européenne et la crainte qu’elle ne devienne un super-Etat.

Mais on retiendra pourtant surtout du couple Chirac-Thatcher les conflits entre leurs deux visions de la construction européenne. Dans un élan de sincérité, le Premier ministre français restera célèbre (en tout cas outre-Manche) pour avoir malencontreusement lâché lors d’un sommet européen en 1988, croyant son micro coupé, à propos de la dame:

«Mais qu’est-ce qu’elle me veut de plus cette ménagère, mes couilles sur un plateau

Balladur plutôt que Chirac

Edouard Balladur, à la tête de 1986 à 1988 d'un ministère à l'intitulé très thatchérien —ministre de l'Economie, des Finances et de la Privatisation— «profite de la politique libérale menée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher pour donner une nouvelle orientation au projet politique du RPR et devenir le “Raymond Barre new look”», écrit encore Bertrand Maricot.

Quand il se présente contre Jacques Chirac à la présidentielle en 1995, les commentateurs croient cette fois tenir leur Thatcher français. Olivier Duhamel écrit que «Serge July n'a pas tort de souligner, dans Newsweek, que Balladur incarne le nouveau puritanisme tant attendu, à l'heure du discrédit de la politique trop ouvertement cynique».

Un conservatisme marqué allié à un néolibéralisme plus prononcé que le discours sur la fracture sociale de Chirac... Balladur serait le Thatcher de la droite française. Dans Balladur, immobile à grands pas, Eric Zemmour écrit à propos du Premier ministre de l’époque qu’il est une sorte de conservateur britannique. Mais son «thatchérisme à feux doux», une formule de Jean-Louis Bourlanges, ne suffira pas à thatchériser la France.

Pendant ce temps-là, à l'Elysée…

Le paradoxe de l’ère Thatcher, qui correspond à l’avènement de la révolution conservatrice au Royaume-Uni et aux Etats-Unis avec Ronald Reagan, c’est que la France élit alors un président socialiste, le premier sous la cinquième République. Si la Dame de fer tapait fort et annonçait tout haut la couleur, Mitterrand devait lui amorcer son «U-turn» dès 1982 et se rallier rapidement à l’idée d’une libéralisation de l’économie.

En Grande-Bretagne, la dérégulation bancaire et financière est amorcée par Thatcher dès 1979 puis la loi de dérégulation de 1986 permet à la City de Londres de devenir une place financière mondiale majeure. Comme l’écrit La Vie des Idées à propos d’un ouvrage d'Yves Tiberghien sur la libéralisation financière en France, en Corée du Sud et au Japon, les gouvernements socialistes des années 1980-1990 développent eux «un discours anti-marché» mais qui «s’est accompagné d’une transformation profonde et rapide».

En comparant les lois votées dans ces trois pays pendant la période Jospin, de 1997 à 2002, l’auteur montre ainsi que «de façon paradoxale, c’est pendant ces cinq années que la France a connu sa phase la plus intense de libéralisation». Le public retiendra plutôt les 35 heures de ces années socialistes et la gauche conservera son capital de sympathie, loin des amalgames avec l’horrible Margaret Thatcher dénoncée par Renaud.

Sarkozy, le «Thatcher en veston»

Quand celui qui aurait pu le mieux porter l’héritage idéologique de Thatcher, le «bébé Balladur» Nicolas Sarkozy, accède au pouvoir, le thatchérisme est déjà complètement démodé, et c’est le Financial Times qui l’écrit! «Quand Nicolas Sarkozy a été élu président en 2007, il a silencieusement laissé encourager l’idée qu’il était une version française de Margaret Thatcher. Mais ces temps-ci il se fait photographier lisant Le Capital», poursuit le journal financier en 2009…

Dans L’Impétueux, une biographie de Nicolas Sarkozy, Catherine Nay citait une phrase attribuée à Ségolène Royal: «Vous allez élire Thatcher avec un veston», prévenait-elle. D’autres attribuent cette comparaison à Jean-Pierre Chevènement.

«Peu importe l’auteur, écrit en avril 2012 Harry Bos, sur le site Trop Libre, le fait est qu’on compare souvent Nicolas avec Margaret. A tort, selon Catherine Nay, selon qui Sarkozy est convaincu que la réforme ne passe pas de la même façon en France qu’en Angleterre. Pas de réformes brutales pour lui, comme celles de la “Dame de Fer”, qui n’hésita pas à plonger son pays dans une énorme récession afin de rétablir la situation financière catastrophique du Royaume-Uni.»

Si même Nicolas Sarkozy a dû renoncer à thatchériser la France c'est que, décidément, le thatchérisme est une exception culturelle britannique. Du moins en apparence.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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