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Un avocat peut-il quitter son client?

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 03.04.2013 à 17 h 34

Le changement de conseil n’est pas si rare. Il peut intervenir pour beaucoup de raisons –on sait rarement s’il s’agit d’un changement désiré par le client, ou par l’avocat lui-même.

Jérôme Cahuzac à Paris le 20 mars 2013. REUTERS/Charles Platiau

Jérôme Cahuzac à Paris le 20 mars 2013. REUTERS/Charles Platiau

Gilles August n’est plus l’avocat de Jérôme Cahuzac depuis la fin mars –quelques jours avant les aveux, les remords dévastateurs, quelques jours avant la «spirale du mensonge». L’avocat a renoncé à défendre l’ancien ministre du Budget après des mois passés au front. Le 2 avril, alors que la France apprenait l’existence avérée du compte bancaire en cause, Mediapart rapportait ses propos:

«On ne peut pas prétendre une chose, puis son contraire. Je ne représente plus Jérôme Cahuzac. J’ai défendu son innocence, je ne serais pas crédible si je devais désormais défendre le contraire.»

Et au lendemain des aveux, il réaffirmait au Parisien:

«Il m'a avoué qu'il avait bien un compte en Suisse. Je ne pouvais plus le défendre.»

Changement de conseil

Le changement de conseil n’est pas si rare. Et il peut intervenir pour beaucoup de raisons –on sait rarement s’il s’agit d’un changement désiré par le client, ou par l’avocat lui-même.

Par exemple, récemment, Abdelkader Merah, l'unique suspect mis en examen dans l’affaire des tueries de Toulouse et Montauban, a changé d'avocat, laissant à Eric Dupond-Moretti le soin de le défendre quand il était auparavant défendu par Anne-Sophie Laguens.

Liliane Bettencourt a changé d'avocat dans les dossiers pénaux instruits à Bordeaux. Jean-René Fathouat a succédé à Pascal Wilhelm qui avait lui-même succédé à Georges Kiejman.

Jérôme Kerviel avait changé à plusieurs reprises d’avocats, et en 2012, c’est feu Olivier Metzner, qui assurait alors sa défense, qui avait pris la responsabilité d’y renoncer, pour cause de désaccord sur la «stratégie» à adopter.

Plus récemment encore, le mois dernier, lors du procès opposant Christine Angot à Elise Bidoit, cette dernière avait confié avoir dû changer d’avocat car la précédente avait peur de Maître Kiejman, représentant la romancière.

Changement d'avocat, changement de stratégie

Un changement d'avocat correspond souvent à un changement de stratégie. De fait, dans l'affaire Cahuzac, la défense sera désormais radicalement différente. Elle consistait jusqu'à présent à tout nier en bloc. Le 10 janvier dernier, rappelle Le Monde, l'avocat dénonçait «une campagne orchestrée avec méthode, qui ne repose que sur du vent». Il en voulait pour preuve «les 406 messages de Mediapart sur Internet», les «72 interventions dans les médias» de ses journalistes... A l'heure où Jean-Marc Ayrault salue «le rôle de presse indépendante» du site d'investigation, «nécessaire dans une démocratie», tout a changé...

«Un avocat doit le secret à son client et il porte sa parole», rappelle Maître Christian Saint-Palais, brillant pénaliste qui assure la formation à la défense d'urgence de jeunes avocats du barreau de Paris. 

«Mais il peut se retirer dès qu'il s’estime inapte à porter la parole de son client pour le faire triompher.»

Pour Hervé Temime, dans le cas de Gilles August, le retrait apparaît comme une évidence. «Si j’avais été l’avocat qui a clamé haut et fort l’absence d’existence de ce compte, je me serais retiré, exactement comme lui», explique à Slate le pénaliste, auteur notamment de La défense dans la peau. 

«Je pense qu’un avocat se doit d’être crédible et ne peut être entaché à l’égard des tiers, des juges, ou des médias quand l’affaire est médiatique, en soutenant successivement deux thèses inverses.»

Le retrait d'un avocat peut en effet être bénéfique au client. «Quand on a porté une première parole, et qu’on l’a portée avec force, le changement de version du client peut rendre nécessaire un changement d'avocat. Le retrait de Gilles August n'est pas choquant en soi», souligne Christian Saint-Palais. 
«S’il s’agissait d’un désaveu moral, ce serait inaccepable. Nous n’avons pas à porter d’appréciation sur ce que nos clients ont fait ou disent. Si nous acceptons une mission, nous leur devons un engagement pendant et même, je trouve, après l'affaire.»

Mentir à son avocat

Faut-il, entre les lignes, lire le retrait de Gilles August, avocat d'affaires et non pénaliste de spécialité, comme un désaveu de son client? Faut-il comprendre, comme titrait Le Lab ce 3 avril, que l'avocat a «lâché» son client? «Je ne veux pas le croire», dit Christian Saint-Palais.

Un avocat ne pourrait donc pas être blessé, frustré, fâché, que son client lui mente, faire une Filoche et se retirer...

«Un avocat n’attend pas la vérité de son client, ça n’existe pas», tranche Maître Saint-Palais. «Nous lui devons un engagement total pour porter sa vérité, la sienne. La vérité, dans un procès, ça n’existe pas. Ce rêve de confidences faites dans un cabinet, c’est un mythe. Et nous n’avons pas à attendre cela. Nous, avocats, nous avons à confronter la parole d’un client à la réalité d’un dossier et à le conseiller.»

Les clients, en réalité, se disent qu’avant de tromper le tribunal, il faut tromper son avocat. Et ils ont l'impression que si leur avocat les croit innocents, il sera meilleur en défense. Donc lui mentir n'est pas forcément rare. Sans compter les clients qui finissent par croire à leurs mensonges. Sans doute pas pour une affaire de blanchiment de fraude fiscale... 

«Mais pour des affaires d'agression sexuelle par exemple. Beaucoup de clients sont de bonne foi en se disant innocents, ils s'en sont persuadés. C’est très difficile de reconnaître ses propres turpitudes.»

Donc un avocat ne connaît jamais tout à fait la vérité de l'affaire. 

«Notre mission est de porter au rang de vérité judiciaire la vérité de notre client.» 

Quand un client arrive, l'avocat analyse donc le dossier, et évalue la possibilité de gagner sur la thèse de l’innocence. Si cela semble difficile, l'avocat conseille son client en fonction. Alors les clients changent «souvent» de version. Christian Saint-Palais explique:

«Mais s'il insiste et dit "plaidez la relaxe parce que je n’étais pas là ce jour-là", on le fait. Si on se sent incapable de plaider cela, on quitte le dossier, mais sans jamais faire un commentaire. Sans déclaration publique sur les raisons qui nous pousseraient à quitter une défense.»

Sans dire, par exemple, que des aveux ont été faits et que la défense devient bancale.

C.P.

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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