C'est dans l'actuFrance

Mise en examen de Nicolas Sarkozy: Liliane Bettencourt, femme sous influence ou «bien à sa place»?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 23.03.2013 à 18 h 04

Derrière l'affaire politique, il y a l'affaire familiale, où s'opposent depuis cinq ans deux versions de l'état de santé de la milliardaire. Revue des arguments des deux camps.

Liliane Bettencourt et Françoise Meyers-Bettencourt au prix L'Oréal-Unesco, le 3 mars 2011 à Paris. REUTERS/Charles Platiau.

Liliane Bettencourt et Françoise Meyers-Bettencourt au prix L'Oréal-Unesco, le 3 mars 2011 à Paris. REUTERS/Charles Platiau.

Nicolas Sarkozy a été mis en examen pour «abus de faiblesse» dans le cadre de l'affaire Woerth-Bettencourt, jeudi 21 mars, mais cet épisode n'est que le dernier en date d'une affaire qui a d'abord été familiale avant de devenir politique.

De la plainte de Françoise Meyers-Bettencourt contre François-Marie Banier pour abus de faiblesse envers sa mère fin 2007 à la mise sous tutelle actuelle de Liliane Bettencourt, finalement prononcée fin 2011 après plusieurs demandes et plusieurs plaintes de sa fille, puis confirmée début 2012, le camp de la mère et celui de la fille se battent au sujet des capacités mentales de la femme la plus riche du monde depuis plus de cinq ans.

En plus de Nicolas Sarkozy, plusieurs autres personnes ont été mises en examen pour –entre autres– abus de faiblesse au préjudice de Liliane Bettencourt:

  • Patrice de Maistre, qui était son gestionnaire de fortune
  • François-Marie Banier, l'artiste qui a été un temps son légataire universel
  • Martin d'Orgeval, le compagnon de Banier
  • Pascal Wilhelm, son avocat, qui a aussi été chargé de sa protection jusqu'à ce que la justice révoque son mandat
  • Fabrice Goguel, avocat mis en cause sur sa gestion de l'île d'Arros, ex-propriété des Bettencourt
  • Carlos Cassina Vejarano, l'ancien gestionnaire de l'île d'Arros
  • Alain Thurin, son ancien infirmier

Depuis 2007, Françoise Meyers-Bettencourt et Liliane Bettencourt font passer leurs arguments à travers leurs avocats ou leur entourage, et l'héritière L'Oréal a même accordé plusieurs interviews aux médias dans les périodes les plus violentes d'affrontement. Résumé des arguments des deux camps, dans leurs mots (sachant que, même si la version de Françoise Bettencourt-Meyers était confirmée, cela ne constituerait qu'une des trois conditions prouvant un abus de faiblesse de Nicolas Sarkozy).

Du côté de Françoise: Liliane n'a plus toute sa tête et son entourage, en plus de lui piquer son argent, la monte contre moi

Tout au long de la procédure judiciaire, les arguments de la fille Bettencourt sont restés les mêmes: dire que la milliardaire, en vieillissant, perd ses capacités mentales, et que les gens qui l'entourent en profitent pour lui soutirer de l'argent et la couper de sa famille. Une mise sous tutelle permettrait donc de la protéger, dans ses affaires et sa vie privée.

Cette version a pour elle le témoignage de Dominique Gaspard, l'ancienne femme de chambre de Liliane Bettencourt, qui aurait expliqué à la police que des petits papiers, sur lesquels étaient inscrits «tutelle» ou «curatelle», étaient disposés à son domicile pour «la terroriser en lui faisant croire que sa fille voulait la priver de sa liberté et lui prendre son argent». D'après Dominique Gaspard, François-Marie Banier et Patrice de Maistre faisaient aussi apprendre par coeur des messages à Liliane Bettencourt avant des rendez-vous importants, dont un pour la faire parler de son conflit familial à Nicolas Sarkozy.

Au moment de la série d'interviews de la femme la plus riche de France, l'avocat de Françoise Meyers-Bettencourt –feu Olivier Metzner– a ainsi affirmé ne pas croire «qu'un seul mot prononcé par Madame Bettencourt soit d'elle-même», et penser que «tout était construit, comme d'habitude, par les services de communication».

Quelques mois plus tôt, juste avant que Françoise Bettencourt-Meyers réitère sa demande de mise sous tutelle, un autre de ses avocats, Maître Martin, répétait qu'on pouvait «obtenir ce que l'on veut de Liliane Bettencourt si l'on s'y prend comme il faut...», une situation «insupportable» pour sa fille. Il ajoutait:

«Françoise devait prendre rendez-vous avec sa mère, puis elle a décidé de venir à l’improviste et elle a eu le sentiment que cela se passait mieux ainsi. Comme si, quand elle était annoncée, sa mère était conditionnée contre elle [...] Françoise avait le sentiment que certains employés montaient la tête de sa mère contre elle… et puis elle a entendu sa mère appeler Alain [son infirmier Alain Thurin, NDLR] “André”, du nom de son père.»

La fille Bettencourt cherche à montrer qu'elle n'a que le bien de sa mère en tête, contrairement à ceux qui l'entourent. Alors que la justice devait rendre sa décision quant à la tutelle, en octobre 2011, un de ses avocats, Me Béatrice Weiss-Gout, distribuait un communiqué de presse affirmant:

«Françoise et ses enfants savent leur mère et grand-mère malade et mal traitée, mais c'est un long et dur chemin que de le prouver à la justice. Ils accomplissent un devoir, la facilité serait de ne rien faire

Le bulletin de santé de sa mère finalement obtenu en 2011 par le juge des tutelles de Courbevoie va dans son sens, parlant de «démence mixte» et «d’une maladie d’Alzheimer à un stade modérément sévère», avec «un processus dégénératif cérébral lent»: d'après les médecins, Liliane Bettencourt souffre de troubles de la mémoire et du jugement, et a notamment du mal à dire où elle se trouve et quel jour de la semaine on est. 

Du côté de Liliane: Françoise n'est qu'une jalouse intéressée par mon argent

La défense de Liliane Bettencourt repose sur deux axes principaux qu'on pourrait résumer ainsi: «Je ne suis pas gaga, et ma fille n'est pas si désintéressée que cela» —auxquels s'est ajoutée au fur et à mesure l'idée que Françoise serait jalouse de sa mère.

Un proche répond ainsi –à propos de l'habitude de Liliane d'appeler son infirmier «André»:

«Et alors, moi aussi elle m’appelle André, un jour elle m’a dit qu’elle appelait tous les hommes André, par habitude et par commodité.»

Tandis qu'un autre explique que Françoise «dispose déjà de quasiment toute la fortune» de Liliane Bettencourt, qu'il ne reste «que» deux milliards d'euros, et que c'est cet argent qui motive Françoise:

«C'est cela l'enjeu de la dernière bagarre, car cet argent, par simple testament, Liliane Bettencourt peut le donner demain à la Croix-Rouge ou à une fondation de son choix…»

Et Liliane Bettencourt, dans une interview au JDD, abondait dans ce sens:

«Je ne sais pas ce qui la motive… Elle s’est réservé beaucoup d’argent dans tout cela, et il ne faut pas croire que tout soit désintéressé. C’est peut-être une explication. Mais tout le problème vient du fait qu’elle veut être à ma place. Tout le problème vient de là. Mais moi, je suis là. Je me sens même très bien à ma place, je suis bien entourée et je ne me pose pas de questions.»

La ligne du camp Bettencourt est que certes, Liliane vieillit et peut donc avoir besoin d'aide, mais pas plus que ça. Pascal Wilhelm disait ainsi en octobre 2011, au moment où le tribunal devait rendre son avis sur la troisième demande de tutelle, que Françoise cherchait «par tous les moyens à la faire passer pour une personne incapable. Or Liliane Bettencourt n'est pas incapable. Elle n'a pas la mémoire récente des choses, elle souffre de surdité, elle a besoin d'être protégée [...] mais elle peut très bien faire des choix».

Ensuite, on est passé aux attaques physiques (et étranges). Maître Wilhelm, toujours:

«Aujourd'hui, j'ai compris l'ampleur du conflit qui l'oppose à sa mère. Liliane Bettencourt est généreuse et c'est une très belle femme. Lorsqu'elle entre quelque part, il faut voir comme les regards se tournent vers elle. Elle ne demande qu'à vivre libre. La demande de mise sous tutelle est une façon, pour sa fille, de lui refuser ce droit.»

Depuis la confirmation de la mise sous tutelle de Liliane Bettencourt, les relations entre la mère et la fille se sont néanmoins apaisées, d'après ce qu'a confié Françoise au magazine du Monde en mars 2012. Elle a d'une certaine manière répondu aux anciennes critiques de l'entourage de sa mère, en affirmant n'avoir jamais voulu «prendre sa place» et avoir toujours trouvé sa mère belle sans avoir «jamais ressenti la moindre rivalité».

C.D.

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte