Apocalypse nulle part à Bugarach

Photo Elise Costa

Photo Elise Costa

A vous les studios.

A l’heure où vous lirez ces lignes, vous n’en aurez probablement plus rien à faire de la fin du monde – si tant est que vous en ayez eu quelque chose à faire un jour. Toute cette histoire ressemble à une dissertation où il faut limiter la casse pour ne pas rendre une copie blanche. Visez un peu le truc:

300 journalistes, 18 nationalités différentes, 1 point wifi, 0 bonne question. Une vraie mission suicide pour des mecs déjà en passe de remplacer les pervenches dans l’inconscient collectif. Aux portes de l’étrange, les extra-terrestres ne sont pas ceux que l’on croit.

«J’avais tout imaginé. La photo idéale. Un barrage à l’entrée de Bugarach, l’armée derrière des bottes de fils barbelés, le fusil à la main, pointé en direction de la foule s’avançant tels des zombies vers le village pour être sauvée», plaisante un photographe dans la salle de presse aménagée à la Maison de la nature et de la randonnée.

Au lieu de ça, un pépé au ventre rebondi déambule dans les rues de Bugarach avec cette rumeur: Gérard Depardieu aurait loué le restaurant de La Ferme de Janou, un restaurant du village. «Il a dû aligner», ajoute-t-il avant de s’éclipser.

Nous sommes le 20 décembre 2012, et certains journalistes sont là depuis déjà trois jours, l’écume aux lèvres. Le scoop tombe comme une aubaine. Pas un chiffre, pas un plan de la cité assiégée et pas un propos de Sylvain l’illuminé n’a été décortiqué, répété, mâché et pré-mâché par les médias de ce monde. A la Ferme de Janou, les serveuses démentent l’arrivée de Gégé, puis choisissent de se marrer un peu en semant le doute dans l’esprit des reporters. Un simple sourire suffit.

A l’hôtel de Quillan, seule ville du coin où il restait encore des chambres libres un mois avant la date fatidique, une journaliste trinque avec moi:

«Toi, t’es arrivée aujourd’hui? Considère toi chanceuse. Nous, on est là depuis dimanche, pour un truc que t’as pigé en deux heures. Ce matin, je dois dire, on en avait vraiment marre».

Mis à part le propriétaire du Relais de Bugarach qui a réussi à vendre son café à 2,5 euros, tout le monde en a sa claque de cette atmosphère apocalyptique tapissée de boue. Voilà ce qu’a dû ressentir le Dr. Sam Beckett en restant coincé dans le passé (1). Reste encore le débat sur l’heure de l’Apocalypse (12h12? 00h32?), qui revient à débattre sur l’homosexualité présumée de Donald Duck: drôle, mais absurde. Personne ne peut avoir ni raison ni tort.

Au matin du 21 décembre, entre deux camions satellites salement embourbés dans les champs-parkings ouverts à la presse, les deux phrases que l’on entend le plus sont: «je devrais déjà être rentré dans ma famille pour Noël» et «putain, qu’on en finisse». Pourquoi sommes-nous ici ? Le simple fait que le Nouveau Détective n’ait envoyé personne aurait dû nous mettre sur la voie. Un habitant interpelle un attroupement de journalistes dans la rue principale, un cageot de croissants dans les bras :

«Vous nous faites chier! Vous avez raconté que des chambres se louaient à 1000 euros ici, et tout un ramassis de conneries! Vous racontez n’importe quoi! Et lui là, regardez-le: il a vu que j’étais en train de gueuler, alors il a allumé sa caméra de merde direct pour me filmer! Ça te fait de l’animation hein ? Est-ce que ça te ferait plus d’animation si je pétais ta caméra de merde?»

Les Bugarachois détestent les journalistes qui rejettent la faute sur le maire qui accuse Internet qui blâme les Mayas.

Je reçois un tas de textos me demandant si l’ennui n’est pas en train de me pousser à un de ces suicides tant redoutés. J’essaie vraiment d’agoniser, histoire d’être raccord. Mais qu’est-ce que j’y peux? Même sous la pluie, les Corbières sont à tomber: pas étonnant que les prêcheurs du magnétisme tout-puissant, les fanas des énergies cosmiques et autres chtarbés viennent se recueillir ici.

Quand la brume enveloppe les montagnes et glisse sur les routes de la haute vallée, vous êtes déjà prêts à rejoindre leur cause. Et une fois que vous avez vu le soleil se coucher sur le pic de Bugarach, c’est comme si vous aviez compris votre présence sur Terre.

Mais j’ai deux avantages.

Le premier, c’est que je ne suis pas tributaire des directs. 97% des rédactions présentes doivent fournir des informations à intervalles réguliers, trois à quatre fois par jour, alors même qu’il ne se passe rien. Les conférences de presse du préfet de l’Aude virent au repas de famille :

«Non, nous ne monterions pas dans la soucoupe volante si elle arrivait. Nous n’avons pas besoin d’être sauvés, nous avons le Gouvernement pour ça.»

« Non, Gérard Depardieu ne viendra pas. J’ai entendu dire qu’il préférait plutôt aller au nord. »

« Personne n’a une question en catalan? Je sais parler catalan ».

Le deuxième avantage, c’est un collègue de Toulouse qui me le résume:

« Toi ton papier, il te suffit de l’écrire. Les télés, elles galèrent à mort : il leur faut des images en permanence, faut que ça tourne ».

A ces mots, je ressens de l’empathie pour les journalistes japonais qui restent jusqu’après Noël pour réaliser un reportage de 60 minutes.

Soudain, un convoi de 2CV enguirlandées se pointe, klaxon et fanfare à Bugarach. Tout le monde souffle: les gendarmes déployés à chaque entrée du village n’ont pas fermé l’accès au site. Les zinzins à poil peuvent encore débarquer. Devant une buvette éphémère, Dark Vador avec un catogan s’adresse à la télévision flamande : «On se déguise pour vous. Sans ça, vous n’auriez rien à filmer». La journaliste ne comprend pas : «C’est la fin du monde, pour vous ?». La sentence de Dark Vador est sans appel : «C’est la fin de votre monde à vous».

Un type habillé en Jacques Villeret dans «La Soupe aux Choux» propose une bière aux teufeurs installés près du pont qui traverse la Blanque (2). Lui et ses amis rigolards disent avoir fait la route depuis Saint-Nazaire. «Saint-Nazaire en Roussillon. C’est près de Perpignan». Le refrain de Gangnam Style explose des enceintes d’une Volkswagen Kombi. Le Bugarachois au cageot de croissants se détend face à la Garde Républicaine : «Faut que ce soit festif, là y a que des bleus et des journalistes!».

Il y a aussi les spéléologues, les employés de la Préfecture, et les pompiers. A quinze heures, les autorités recensent un millier de personnes sur ces fameux 26 km2. Des cerfs-volants flottent au pied du pic, au-dessus de la Maison de la nature et de la randonnée. Le visage des Japonais s’assombrit au fil des heures, dès lors qu’ils comprennent que Gérard Depardieu ne viendra pas et surtout qu’il ne se passera rien de plus.

La seule chose étrange constatée à quinze kilomètres à la ronde, c’est encore le nombre de gens en sarouel. Il se raconte autour d’une bouteille de vin rouge cuvée Bugarach 2012 que des journalistes s’interviewent entre eux en se faisant passer pour des habitants du village. Pour faire plus « local », ils auraient enfilé un pantalon bouffant.

Arrive alors l’impensable.

Dans la salle de presse, des voix s’élèvent des écrans bleutés: «vous avez Internet?». Le point d’accès wi-fi de Bugarach vient de sauter en raison des surconnexions d’utilisateurs. En attendant que l’antenne-relais soit réparée, des coupes de Blanquette sont servies à ceux qui sortent d’une énième conférence de presse. L’organisation est au poil : à défaut de fin du monde servie sur un plateau, nous avons des petits sacs de l’Office du Tourisme de l’Aude. Le maire insiste : «Revenez aux beaux jours, c’est une région magnifique!». Quelques feux d’artifices sont tirés et retombent comme des pétards mouillés. A 18h, les survivants se biturent le cerveau déjà à bas régime.

Un journaliste m’apprend que le wi-fi a été rétabli.

«Tu sais pourquoi il a été coupé? Je l’ai vu, le mec qui a fait ça. Il était dans la tente, pendant la conférence de presse du député Fenech. Un photographe, mais je te dirais pas son nom, ni pour qui il travaille. Il a bloqué toutes les IP sauf la sienne. Comme ça, il pouvait envoyer ses photos en exclusivité. Quand je lui ai demandé ce qu’il foutait, il a fermé son ordinateur. Et pouf! Internet s’est remis à fonctionner pour tout le monde».

Dans la nuit noire, les phares des bagnoles crasseuses s’éloignent, lavés par l’averse. Les rues se parsèment de points lumineux - faibles torches brandies par les derniers courageux venus faire la fête. Les chevilles s’enfoncent un peu plus dans la boue à mesure que l’on accède à la Ferme de Janou sur les hauteurs de Bugarach. Près du restaurant, un bouge de fortune a été érigé, ondulant sous le vent. Les paupières s’affaissent à mesure que l’air glacé nous maintient en vie. Les Japonais sont assis dans un coin, pris dans les volutes de biniou qui envahissent la tente. Je reçois un message sans queue ni tête sur mon répondeur et je comprends qu’une bagarre a éclaté à l’extérieur. Mais quitte à clamser ici, on sait au moins que le pinard n’y est pas trop dégueulasse.

A l’entrée du village, devant le panneau de ville le plus immortalisé de l’année, une journaliste franco-allemande fait son dernier direct. Elle rend l’antenne, puis explose de rire. Il est 00h32 passés.

Texte et photos Elise Costa

(1) Code Quantum, épisode 5 saison 5, «Au douzième coup de minuit».

(2) La Blanque est la rivière qui a donné son nom à la Blanquette de Limoux.

 

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