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Bugarach, terminus de la folie médiatique

Des oracles de l'apocalypse qui n'existent pas, des journalistes qui se filment entre eux. Toute l'absurdité du cirque médiatique résumée à Bugarach, le village qui doit résister à la fin du monde.

Le pech de Bugarach. REUTERS/Jean-Philippe Arles

Pendant une crise à l'UMP, facile de trouver une place pour l'envoyé spécial de BFM TV: ce sera en plein froid devant le QG de l'UMP. Mais pour une fin du monde?

Où est-ce que la fin du monde, l'événement médiatique de cette fin d'année, événement singulier en ce qu'il n'aura pas lieu, se déroulera avec le plus d'intensité? La fin du monde, quelle adresse?

En l'absence de QG de la fin du monde, les médias lui ont trouvé une capitale, Bugarach, petit village de 200 habitants dans l'Aude. 250 journalistes venus de plus de 50 pays sont accrédités auprès de la préfecture pour le 21 décembre 2012. Pour suivre une fin du monde (qui n'aura pas lieu) dans le seul endroit où elle n'aura pas lieu. C'est logique.

Garage à ovnis et suicides collectifs

Le pic de Bugarach est «connu» pour être le seul lieu sur Terre qui résisterait à l'apocalypse. Il y a plusieurs explications. Celle qui revient le plus souvent est que la montagne cache un garage à ovnis, qui pourrait permettre aux extraterrestres en stationnement de sauver les humains sur place.

D'où vient cette incroyable rumeur? Qui sont ces oracles de la fin des temps qui désignent Bugarach? Comment ce village est devenu l'objet de toutes les inquiétudes pour les autorités, la Miviludes, la mission ministérielle anti-secte y craignant des suicides collectifs [voir PDF]? 

Dans tous les articles (et il y en a eu des centaines et des centaines dans la presse mondiale), la même réponse: des «sites Internet», des «prédictions sur le Net». Sans jamais un seul nom de site, ni aucune citation. Les reportages sur place n'arrivent pas plus à accoucher d'une seule citation d'un illuminé leur assurant que Bugarach sera le refuge de la fin du monde. Tout s'explique très simplement: cette rumeur n'a jamais existé. Sinon dans les médias.

«Faire boucler le village par l'armée»

Tout part en fait d'une interview du maire de Bugarach publiée le 30 novembre 2010 dans le quotidien local L'Indépendant. Jean-Pierre Delord s'inquiète après que le sujet a été abordé dans son conseil municipal, et envisage carrément de «faire boucler le village par l'armée»:

«De nombreuses personnes, en France et à l'étranger, ont loué des maisons dans le village en prévision de la fin du monde prévue en 2012. Il paraîtrait même que des Américains (combien? Je ne sais pas) auraient réservé leurs billets pour venir ici...»

A l'époque, d'ailleurs, la fin du monde de Bugarach est encore programmée le 12 décembre et non le 21. D'où lui vient cette information fantaisiste qui ne se vérifie pas dans le village? La question demeure sans réponse. A chaque fois qu'on lui pose la question, le maire cite d'hypothétiques sites Internet. Après avoir fouillé Google avec un filtre n'affichant que les résultats antérieurs à novembre 2010, une conclusion s'impose: le phénomène Bugarach n'existait pas avant que les médias en parlent!

Volume de recherches «Bugarach fin du monde» sur Google depuis 2008. La courbe décolle avec l'article de L'Indépendant.

L'article de L'Indépendant intéresse le New York Times qui publie un reportage sur place en janvier 2011. Le petit village audois devient la capitale mondiale de l'apocalypse. En février, Le Figaro chiffre à plusieurs dizaines de milliers de personnes le nombre de gens qui croient au refuge de Bugarach. Le raisonnement qui justifie le reportage est rétrospectivement très drôle:

«Pour des dizaines de milliers de personnes, le pech de Bugarach est devenu le seul espoir. Persuadés que le cataclysme qui doit détruire notre planète, prévu par le calendrier maya le 21 décembre 2012, l'épargnera, ils ont déclenché une avalanche de rumeurs, relayée jusqu'à l'écœurement sur la toile. Rien que sur Google, le mot “Bugarach” fait défiler près de 200.000 références.»

200.000 références sur Google? Il suffit de taper «Bugarach» pour voir qu'il n'y a que des articles de presse, et des blogs et des forums... qui copie-collent ces mêmes articles de presse. Au contraire, les sites ésotériques qui reprennent cette histoire auraient plutôt tendance à la démentir:

«Le Bugarach est effectivement un lieu très particulier; c’est un lieu où se trouve une immense base intemporelle, c’est-à-dire une base qui fonctionne aussi bien en troisième dimension que dans les dimensions supérieures […] Quant à dire que ce lieu sera un des lieux les plus protégés au monde s’il y a de grands évènements ou, comme vous le dites (et cela nous amuse grandement) s'il y a la "fin du monde", c’est vraiment une pure illusion!»

Les oracles de l'apocalypse de Bugarach n'existent pas, ou alors ils ont une carte de presse. La fin du monde est le paroxysme d'un genre journalistique bien particulier, l'info insolite, qui fonctionne sur le mode du bouche-à-oreille et où la notion de vérité importe peu. Si l'info est drôle et reprise par tout le monde, elle est forcément vraie.

«Bugarach assaillie par les fous de l'Apocalypse»

Normalement, en matière d'info insolite, personne ne va jamais vérifier à la source. Le schéma classique: un média local sort une histoire incroyable, et les médias du monde entier la reprennent chacun à leur tour, dans une version altérée par les reprises. Dans le cas de Bugarach, des journalistes de dizaines de pays se sont pourtant rendus sur place mais beaucoup rapportent la même information, fausse: «Bugarach assaillie par les fous de l'Apocalypse», comme titre Le Figaro

Bugarach est, il est vrai, un lieu connu des adeptes du new age et de quelques ufologues, car le village est proche de Rennes-le-Château, capitale de l'ésotérisme, et est surplombée par une «montagne inversée», un phénomène géologique assez classique mais qui alimente le fantasme. Des chasseurs d'ovnis et des post-hippies y traînent parfois. Mais aucun rapport avec la fin du monde.

Personne n'y croit? Pas grave, il y a Internet

Bugarach paye le prix d'un problème structurel du journalisme: l'obligation d'avoir un «angle» et donc une vision partiale de la réalité avant même de l'avoir éprouvée. Difficile de revenir de Bugarach en écrivant l'inverse de ce qu'on avait promis à son réd' chef: en fait, il ne s'y passe absolument rien, personne ne croit à cette histoire de fin du monde. Pas grave, les journalistes s'en remettent à des «rumeurs sur Internet». Ça valait le coup d'aller sur place.

Rémi Lainé, auteur d'un documentaire sur la folie médiatique de Bugarach qui sera diffusé sur Arte le 21 décembre, a eu le mérite d'avoir fait un long travail sur place:

«Qu’avons-nous vu à Bugarach entre juin 2011 et novembre 2012? Peu d’illuminés. Quelques touristes. Et beaucoup de journalistes. […] Sur place, personne, même chez les plus allumés, ne croit en cette fin du monde du 21 décembre.»

Le préfet obligé de prévoir le pire

Quelles sont les conséquences de cette bouffonnerie médiatique? Le préfet de l'Aude, Eric Freysselinard, est bien embêté. Malgré l'absence d'éléments tangibles (pas de hausse notable des fréquentations dans les trains ou les avions dans la région), il doit prévoir le scénario catastrophe qu'il lit dans les journaux. C'est ce qu'il explique au Figaro:

«Nous sommes face à une situation inédite. Quand nous devons encadrer un apéro géant, il y a derrière des organisateurs et on peut prévoir le dispositif à mettre place. Ici, rien de tel.»

Le pic de Bugarach sera interdit d'accès entre le 19 et le 23 décembre. Bugarach et 3 villages alentours seront sous haute protection, avec des barrages routiers et des laissez-passer pour les habitants... et pour les journalistes. Le spectacle de la non-fin du monde risque bien de se dérouler derrière des barricades.

Vincent Glad

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