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Pour qui ont voté les hipsters?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 08.05.2012 à 23 h 17

La définition de cette sous-culture devenue presque mainstream reste floue, mais une approche géographique donne quelques indications sur la couleur politique de cette tribu.

Hipsters/craigfinley via Flickr CC License by

Hipsters/craigfinley via Flickr CC License by

Les ouvriers ont préféré Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon. Nicolas Sarkozy a été le candidat des riches selon ses adversaires, alors que les jeunes ont plébiscité François Hollande. Le vote de toutes les catégories et classes d’âge a été analysé et commenté depuis le premier tour de l’élection présidentielle. Mais un groupe social n’a pas encore eu le droit à une analyse de son comportement électoral: le hispter. Est-il de gauche ou de droite? Y a-t-il un vote hipster?

La question est doublement délicate. D’abord parce que la définition de cette sous-culture urbaine jeune, branchée et ultra-connectée née vers 1999 aux Etats-Unis est une source de débats interminables depuis que les médias de masse l’ont découverte en 2010 et qu’elle a imprégné la culture populaire et mainstream. Ensuite parce qu’aucune étude sociologique ou anthropologique n’a été menée sur le sujet à notre connaissance.

Approche sociologique contre géographique

Certains ont tenté d’y répondre de manière purement théorique, en analysant le hipster à travers une approche sociologique utilisée depuis plusieurs décennies par les politologues pour segmenter l’électorat. Vu-Quan Nguyen sur le blog «Styles» de Lexpress.fr essaye ainsi de le classer dans les fameuses catégories socioprofessionnelles, et estime qu’avec son «rapport au monde fait à la fois de conflit différenciant, de verticalité sociale et de crainte sécuritaire», le hipster est «de droite».

Une conclusion plutôt contre-intuitive si l’on s’en réfère à la définition de l’écrivain et journaliste Mark Greif, l’un des principaux théoriciens du phénomène, qui écrivait dans sa revue culturelle n+1 en décembre 2010 qu’en France, «les hipsters sont la version jeune des bobos». «Bobo», ce terme utilisé par la droite durant la campagne pour fustiger la gauche parisienne et élitiste.

Tentons ici d’adopter une autre approche pour déceler la couleur politique du hipster, celle de la géographie électorale utilisée notamment par Christophe Guilluy pour décrire la fracture entre la classe populaire blanche, industrialisée, périurbaine et pavillonnaire et les classes populaires d’immigration récente qui habitent dans ce qu’il est commun d’appeler les «banlieues».

Le hipster parisien est de gauche

Pas de zone périurbaine ni de banlieue pour le hipster, ou alors banlieue très proche. Toujours selon Greif, le hipster prend part «à un mouvement de gentrification, d'embourgeoisement, des quartiers populaires», ce qui se traduit à Paris par des faubourgs «au-delà» d’Oberkampf et de Belleville, quartiers du centre ville de Paris déjà occupés par les classes riches. Le New York Magazine, bible de la culture élitiste américaine, conseillait en 2010 les «arrondissements du haut» dans son guide «pour traîner avec des hipsters à Paris», ainsi que des villes de banlieue proche en plein reclassement, comme Montreuil.

A en croire ces analyses géographiques éclairées, le hipster est clairement de gauche. François Hollande a effectué autour de 70% au second tour et Jean-Luc Mélenchon est au-dessus de 15% au premier dans les trois arrondissements du nord de Paris anciennement populaires où la gentrification bat son plein, les XVIIIe, XIXe et XXe.

A Montreuil, la domination de la gauche est encore plus frappante avec 24,09% pour Mélenchon au premier tour, soit presque le double de Nicolas Sarkozy, et presque 76% pour François Hollande au second tour.

Moins évident à l’étranger

Si l’on retrouve aujourd’hui de nombreux spécimens en France, et principalement à Paris, les hipsters ne sont, comme leur nom l’indique, pas nés de ce côté-ci de l’Atlantique (le mot date en fait des années 1940, même si son sens a changé depuis). San Francisco est souvent citée comme une des capitales américaines de cette sous-culture si difficile à définir. Pourtant, pas d’ultra-domination de la gauche ici comme dans les bastions parisiens de la «hype». Sur les trois bureaux de vote de la ville, deux ont légèrement penché pour François Hollande et un a placé Nicolas Sarkozy à un peu plus de 52% au second tour.

Même équilibre ou presque à Portland, autre haut lieu de la culture hipster, avec une courte victoire de Hollande (52,63%) tandis que Seattle et son mélange de style et de technologie a voté à plus de 57% pour Nicolas Sarkozy. Dans les trois villes, Jean-Luc Mélenchon a réalisé un score très faible au premier tour, avoisinant les 5%.

Faut-il mettre ce plus grand équilibre entre la droite et la gauche dans les capitales hipster nord-américaines sur le compte de l’échiquier politique américain légèrement décalé sur la droite par rapport à la France? Soulignons également que les résultats de ces villes sont pris dans leur ensemble, et sont donc moins localisés que les données dont nous disposons pour la France métropolitaine. Et qu'il y a parmi les Français qui vivent en Amérique du Nord de nombreux cadres expatriés qui ne rêvent pas que de pignon fixe

On touche ici des limites de cette approche géographique: si Londres est le berceau du hipsterisme européen, difficile de tirer des conclusions du vote de son énorme communauté française composée en bonne partie de familles d’expatriés*.

Brooklyn, Montréal et Berlin

A New York, où les bureaux de vote nous donnent une idée plus précise de la répartition géographique, le seul bureau à avoir placé François Hollande en tête au second tour est celui de Brooklyn, quartier qui englobe la Mecque du hipster, Williamsburg.

En Amérique du Nord, Montréal, véritable repère de jeunes à chemise à carreaux et moustache et important réservoir de voix de Français de l’étranger, marque aussi clairement sa différence: les vingt bureaux de vote de la ville ont tous placé François Hollande en tête, avec des scores compris entre 53% et 62%.

Mais si le hipster est vraiment de gauche, ce qui reste à prouver, alors c'est à Berlin que se trouve son paradis. Capitale incontestée des hipsters européens au point que leur présence exaspère la population locale, les 6 bureaux de vote de la ville ont voté entre 70% et 80% pour François Hollande au second tour.

Grégoire Fleurot

* Article mis à jour avec le cas de Londres, souligné par l'un de nos commentateurs.

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