Sondages: comment prévoit-on l'abstention?

Des panneaux électoraux à Paris, le 9 avril 2012. REUTERS/John Schults.

Des panneaux électoraux à Paris, le 9 avril 2012. REUTERS/John Schults.

Les instituts disposent de plusieurs outils pour tenter de déceler le niveau d'abstention d'une élection.

DIMANCHE 1ER AVRIL, LE JOURNAL DU DIMANCHE publiait un des sondages qui a entraîné le plus de réactions de la campagne présidentielle. Il n’y était pas question de «croisement des courbes», de percée de Jean-Luc Mélenchon ou de vague «bleu marine». Le sondage Ifop en question prévoyait simplement que l’abstention au premier tour pourrait atteindre les 32%. Comment les instituts de sondage font-ils pour estimer cette abstention?

Les sondeurs utilisent plusieurs outils pour tenter de prévoir le niveau d’abstention d’un scrutin. Le premier est ce que l’Ifop appelle un «indice d’abstention», et qui a donné le fameux 32% du 1er avril (la dernière vague du même sondage, recueillie les 12 et 13 avril, donne trois points de moins à 29%). La question posée aux volontaires pour obtenir le chiffre est simple:

«A partir d’une échelle allant de 1 à 10, 10 signifiant qu’une personne est tout à fait certaine d’aller voter, et 1 qu’une personne est tout à fait certaine de ne pas aller voter, pouvez-vous me dire où vous vous situez personnellement sur une telle échelle aujourd’hui?»

Abstention «honteuse»

L’indice d’abstention représente le pourcentage des personnes interrogées qui ont répondu 10. Ce type de sondage qui tente d’évaluer directement l’abstention est à prendre avec certaines précautions, à l’image de ceux sur les intentions de vote.

«Il est difficile de produire un chiffre fiable sur l’abstention en utilisant les sondages déclaratifs, estime Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à l’université de Montpellier-1 et coauteur de l’ouvrage La Démocratie de l’abstention. Les chiffres donnés ces derniers jours varient de 17% à 32%.» Soit presque du simple au double.

De la même manière qu’il existe un vote «honteux», comme le vote pour le Front national ou le vote communiste à une certaine époque, que les sondés ont tendance à ne pas déclarer, l’abstention est un geste considéré comme incivique et socialement difficile à avouer, d’où une possible sous-représentation dans les sondages.

Indécis

Selon Frédéric Micheau, directeur adjoint du département Opinion et stratégies d'entreprise de l’Ifop, «une partie des abstentionnistes ont tendance à déclarer qu’ils vont voter blanc ou nul», un vote qui serait plus avouable.

Autre phénomène que les instituts doivent redresser, l’incertitude des électeurs et le fait qu’une partie de l’abstention se décide le jour du vote, d’autant plus que «le choix se fait de manière de plus en plus tardive, ce qui entraîne une vraie difficulté méthodologique» pour les sondeurs, explique Frédéric Micheau.

Les personnes qui répondent aux enquêtes d’opinion ont aussi tendance à davantage voter que ceux qui refusent d’y répondre. «On retrouve plus d’abstentionnistes dans les catégories moins bien intégrées socialement (jeunes, chômeurs), des catégories qui ont tendance aussi à moins répondre aux enquêtes d’opinion», commente Adélaïde Zulfikarpasic, directrice du département Opinion institutionnel chez LH2.

Niveau d’intérêt

C’est pour régler ces problèmes de méthodologie que la plupart des instituts de sondages utilisent un autre outil, plus indirect: le niveau d’intérêt des électeurs pour une élection. Ce niveau se mesure généralement à l’aide d’une question simple: «Etes-vous intéressé par la campagne actuelle?» et en proposant quatre réponses: «très», «plutôt», «pas vraiment» ou «pas du tout».

Cet indicateur reflète l’importance que revêt chaque type d’élection: l’élection présidentielle sous la Ve République est celle dont les citoyens considèrent qu’elle a le plus gros impact sur leur vie quotidienne, et intéresse en général plus les Français que les régionales ou les européennes.

On peut aussi s’en servir comme un marqueur de la qualité de la campagne aux yeux des électeurs: chez l'Ifop, l’intérêt déclaré (c'est-à-dire l’ensemble des «très» et des «plutôt» intéressés) est passé en moyenne mensuelle de 73% en février à 67% en avril, avec 66% au 17 avril, le niveau le plus bas depuis le début de la campagne.

Mais le niveau d’intérêt permet aussi et surtout, en posant la même question à chaque élection, de prévoir le niveau d'abstention. Ainsi, selon les opinions récoltées par l’institut BVA, seulement 44% des Français étaient «très» ou «plutôt» intéressés par l’élection présidentielle en 2002. Résultat: un record d’abstention avec 28,4%.

En 2007, 79% d’électeurs étaient intéressés par l’élection présidentielle début avril toujours selon BVA, avec à l’arrivée 16,2% d’abstention, chiffre le plus bas pour un premier tour depuis 1974. En 2012, le dernier sondage BVA fait état de 66% de Français intéressés, ce qui amène l’institut à tabler sur un niveau d’abstention entre ceux de 2002 et 2007.

Entre 2002 et 2007

L’analyse des situations politiques depuis 2002 confirme plutôt ces estimations fondées sur les chiffres. En 2002, les deux candidats étaient «sortants» (l’un Premier ministre, l’autre président) et la France venait de connaître une cohabitation qui avait rendu la différenciation entre les deux candidats difficile aux yeux de beaucoup d’électeurs. Le record de candidatures (seize) venait aussi «compliquer un peu plus le choix, ce qui a pu favoriser l’abstention» selon Yves-Marie Cann, directeur d’études au département opinion de CSA.

En 2007, au contraire, les électeurs ont eu le choix entre deux candidats principaux qui donnaient l’impression de pouvoir apporter du changement, chacun à sa manière, qui n’étaient pas des «sortants» et qui étaient très différents l’un de l’autre.

En 2012, Nicolas Sarkozy est Président sortant et François Hollande «n’incarne pas autant la rupture que Ségolène Royal en 2007», analyse Eric Bonnet, directeur d'études opinion chez BVA, ce qui aurait plutôt tendance à favoriser l’abstention. Mais «le pays sort de dix ans de concordance majoritaire et l’offre politique est plus claire, ce qui devrait favoriser la participation», estime lui Yves-Marie Cann. Frédéric Micheau de l’Ifop estime aussi que «l’abstention de protestation devrait être limitée cette année, avec des candidats comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon qui captent une partie du vote protestataire».

La plupart des sondeurs prédisent une abstention comprise dans une large fourchette de 20% à 28%. Dans le bas de cette fourchette, il s’agirait d’un retour à la normale, celle d’avant 2002. Dans le haut, il s’agirait d’un chiffre important pour une présidentielle, qui placerait 2012 sur la deuxième marche du podium des plus fortes abstentions lors d’un premier tour de présidentielle.

Grégoire Fleurot