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Au collège Ozar-Hatorah de Toulouse: «Etes-vous soulagés que vos enfants aillent bien?»

Elise Costa, mis à jour le 20.03.2012 à 10 h 32

Ce lundi, la nouvelle a saisi les Toulousains: une fusillade mortelle a eu lieu dans un établissement juif de la ville. Sur place, les journalistes essaient d'obtenir des informations et le tout laisse un goût amer de sur-communication foireuse et de cynisme non-assumé.

Le collège Ozar-Hatorah, le 19 mars 2012. Elise Costa / Slate.fr

Le collège Ozar-Hatorah, le 19 mars 2012. Elise Costa / Slate.fr

Ce lundi, la nouvelle a saisi les Toulousains: une fusillade mortelle a eu lieu dans un établissement juif de la ville. Sur place, les journalistes essaient d'obtenir des informations et le tout laisse un goût amer de sur-communication foireuse et de cynisme non-assumé.

LES SALES NOUVELLES AU RÉVEIL font toujours l’effet d’une gueule de bois mal digérée. Pour peu que vous entendiez les hélicoptères raser les toits de la ville pendant votre petit-déjeuner, la mine déconfite et le café tiède, et vous avez l’impression d’être dans un mauvais roman.

Vers 8h40 du matin ce lundi 19 mars, la télévision crache des informations imprécises: il y aurait eu une fusillade dans le quartier de Jolimont, à Toulouse. Des enfants d’une école juive auraient été touchés. Puis ces salopards enchaînent sur les résultats d’un match de foot dont on se contrebat les roustons. On apprend ensuite qu’il s’agirait d’un type en scooter, arrivé à l’ouverture de l’école pour abattre froidement trois personnes dont deux enfants.

La journaliste raconte les quelques faits qu’elle a en sa possession de façon calme, presque détachée, à tel point que la manière même de raconter le fait divers en devient indécente. A vrai dire, le terme de «fait divers» a du mal à s’imprimer dans le cerveau: cela se passe juste de l’autre côté du Canal du Midi, à quinze minutes à pied à peine. Comment se traduit la violence hors-champs?

Une pluie torrentielle s’abat contre le sol de l’avenue de Lavaur où l’information n’a pas encore traversé le pâté de maisons. Un homme à vélo avec son fils s’étonne des nombreux barrages dans son quartier. Quelques mètres plus loin, les policiers, dégoulinant sous les trombes d’eau, encadrent la rue Dalou qui, de mémoire, n’a jamais vu autant de passants d’un coup.

Familles juives et journalistes attendent derrière le ruban en plastique rouge et blanc. La plupart sont au téléphone et s’il s’agit d’un même évènement, aucun n’a la même discussion.

«Elle va bien. Tu te rends compte, elle a dit à Ethel “j’ai froid, je rentre”… elle est rentrée dans le hall, et là, elle va bien.»

Tous grillent clope sur clope.

«Non, il a tiré au hasard avec un pistolet automatique, mais ATTENDS. ATTENDS! Le procureur, il a jamais dit qu’il s’agissait de la même arme. Il a dit que c’était des balles de même calibre, note-le.»

Un couple murmure au vent que personne ne va parler d’acte antisémite, mais d’acte de fou furieux. Ce qui, au fond, revient au même. Deux journalistes allemands sont là par hasard, ils filmaient un rappeur qui jouait dans la Ville rose et s’apprêtaient à prendre leur avion quand on leur a dit de venir ici.

Soudain, une voiture sort du périmètre interdit à la circulation et aux badauds. Le conducteur, un père de famille, veut absolument parler à la presse. Une caméra s’approche pour recueillir ses paroles:

«QUOI? NON, JE NE ME TAIRAI PAS! Je vais vous dire ce que c’est: c’est un attentat, pas une fusillade! Alors comme ça, nos enfants ne sont même plus en sécurité à l’école? C’est un scandale!»

Et de conclure, théâtral:

«Ecoutez… je… je vous laisse, parce que là, c’est trop dur.»

Un sourire gêné se dessine sur le visage des deux journalistes, surpris que l’homme ait presque versé dans la caricature («Enfin, tu me diras, c’est le jeu…», conviendra l’un).

Il est difficile de s’accrocher à la réalité. Les mêmes détails tournent en boucle jusqu’à se distendre: et les militaires de Montauban, n’étaient-ils pas d’origine maghrébine? Ou de confession musulmane, on ne sait plus, qu’importe.

Un garçon se met à hurler de l’autre côté du ruban, ses propos sont incompréhensibles, on l’emmène plus loin pour le calmer. Et tout à coup, c’est la foire à la saucisse: à peine les élèves scolarisés au collège-lycée Ozar Hatora s’avancent pour quitter les lieux que des micros en mousse leur sont collés sous le pif, histoire de savoir comment ils vont.

Aux parents, des journalistes sans vergogne demandent:

«Etes-vous soulagés que vos enfants aillent bien?»

On suit les gosses en larmes, un photographe mitraille leur visage rouge, c’est tout juste si les voisins ne se font pas placarder au sol pour parler. Si votre voiture était garée dans le coin, il y a de fortes chances pour que vous la retrouviez avec le toit cabossé par les grolles des plus casse-cous.

Un policier se marre face à ceux qui essayent de resquiller pour s’approcher du lieu du drame en leur montrant sa matraque. Voilà deux heures que les journalistes sont là sans autre nouvel élément de l’enquête, et ils ont beau s’échanger les numéros de téléphone de l’ensemble de la communauté juive de Toulouse, personne ne décroche.

Un photographe de l’AFP renfile le pull qu’il avait enlevé pour protéger son objectif géant. Un autre, blouson en cuir et grosse boucle d’oreille argentée, me propose son ordinateur, si je veux envoyer des choses à ma rédaction. Mais quelle exclusivité peut-on bien avoir de l’événement? Chacun s’occupe comme il peut en attendant que quelque chose se passe, alors qu’en réalité, tout le monde est arrivé trop tard. C’était sans compter l’arrivée du président de la République.

Dès lors que la voiture de Nicolas Sarkozy franchit la rue, la foule de médias ne se contient plus. Une responsable désigne de son long doigt sentencieux ceux et celles qui pourront entrer au sein de l’établissement scolaire pour assister à la déclaration du Président. Seuls les photographes de l’AFP sont autorisés à entrer. Alors les jurons proviennent des reporters mis sur le banc de touche.

«EST-CE QUE VOUS VOUS ENGAGEZ À NOUS FILER GRATUITEMENT VOS PHOTOS?»

«DEPUIS QUAND ON EST EN RUSSIE ICI?»

Après réflexion, le photographe du Monde peut passer.

Finalement, les rédacteurs de seconde zone et les web TV bien à cran seront autorisés à rejoindre le premier groupe.

Alors voilà, on y est. L’emplacement où se trouvait le deux-roues du tueur («C’était une T-Max? Ouais, c’est une moto de brigand, ça», dit un jeune à la sortie) est marqué à la bombe verte. Des draps fleuris sont suspendus près de la porte d’entrée, rideaux du récent spectacle macabre.

Derrière les lourdes barrières métalliques «vigipirate», s’étend une scène post-apocalyptique: la cour est remplie de camions de pompiers, de caméras et de membres de la police judiciaire qui taillent le bout de gras entre eux tout en tripotant leur brassard jaune du bout des doigts.

Des parents sont encore là, plongés dans des discussions instinctivement très terre-à-terre. C’est vrai ça, on attend quoi déjà? Personne n’a envie d’écouter Nicolas Sarkozy parler, ça n’a pas de sens, tout comme ça n’a pas de sens quand François Hollande déclare vouloir arrêter sa campagne pour se rendre à Toulouse.

L’ensemble possède un goût amer de sur-communication foireuse et de cynisme non-assumé. Les paroles réconfortantes ne sont que des gestes ultra-calculés, et surtout, les préoccupations politiques sont devenues absurdes à force de dénoncer ce qu’elles sont: on dénonce l’ostracisme mais on entretient les attitudes hostiles, on détourne le sens du mot communautarisme pour mieux en faire son affaire personnelle, on se noie dans les débats sécuritaires alors qu’on est soi-même d’une violence crasse.

Et c’est peut-être ce qui nous glace le plus sang: qu’en cette matinée du lundi 19 mars l’indicible arrive à côtoyer l’impression de déjà-vu.

Elise Costa, à Toulouse (texte et photos)

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