PresidentiellePrésidentielleFrance

La surenchère contre la volonté d'alternance

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 05.03.2012 à 16 h 33

Les appels du pied à l'électorat frontiste suffiront-ils à inverser la tendance pour Nicolas Sarkozy?

Claude Guéant en visite à Marseille, le 5 mars 2012. REUTERS/Philippe Laurenson.

Claude Guéant en visite à Marseille, le 5 mars 2012. REUTERS/Philippe Laurenson.

TOUTES LES RADIOS ET TOUS LES JOURNAUX le disent: nous allons vivre la semaine décisive pour l’élection présidentielle! Décisive sûrement pour Nicolas Sarkozy car s’il ne reprend pas du poil de la bête dans les jours qui viennent, il n’aura pratiquement plus aucune chance d’être réélu.

Mais méfions-nous: on annonce une semaine décisive pratiquement depuis le début de l’année et plus encore depuis l’entrée en campagne du candidat Sarkozy. Il est vrai qu’en 2007, c’est très exactement au même moment, à 50 jours du scrutin, que Nicolas Sarkozy avait sorti son fameux ministère de l’Identité nationale et de l’immigration qui lui avait permis de mettre à distance le vote d’extrême droite.

Et il y a fort à parier que, lors de l’émission prévue mardi 6 mars sur France 2, il sortira la grosse artillerie en matière d’immigration et de sécurité. Mais, à mes yeux, il n’y a plus qu’une seule hypothèse qui verrait la donne électorale changer du tout au tout et peut-être se renverser en faveur du président sortant: si Marine Le Pen n’obtient pas ses 500 signatures.

A ce stade, le compte n’y est pas. Et Marine Le Pen n’a pas nécessairement intérêt à les obtenir. Parce qu’elle retrouverait aussitôt, pour le FN et pour elle-même, un statut de victime qui a toujours été l’un des ressorts de la progression de ce mouvement; et parce qu’elle y trouverait un puissant facteur de mobilisation, en vue des législatives qui sont, pour elle, une échéance plus importante, à la fois politiquement —peser dans la recomposition de la droite— et bien sûr financièrement, puisque le financement public est lié au nombre de députés.

Mais à l’inverse, son absence donnerait un formidable coup d’accélérateur à la campagne de Nicolas Sarkozy. Car ce dernier agrégerait aussitôt une bonne part d’un électorat qui s’apprêtait à le rejoindre au second tour. Il terminerait donc quasi automatiquement en tête au premier tour. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre les efforts du candidat Sarkozy en direction de l’électorat du FN, dont le discours de Bordeaux a marqué une nouvelle étape. Si donc Marine Le Pen n’a pas ses signatures, c’est une autre élection qui commence.

Mais replaçons-nous dans l’hypothèse qui reste la plus probable, et dans laquelle François Hollande et Nicolas Sarkozy s’apprêtent à s’affronter au second tour et à se disputer, pour l’un une majorité de l’électorat FN, pour l’autre une majorité de l’électorat de François Bayrou du premier tour [cf. ce sondage LH2, page 13, format PPT].

On dit de cette campagne qu’elle est à côté de la plaque et qu’elle n’intéresserait pas les Français. Il est vrai qu’on a souvent l’impression d’être au cinéma: pendant que sur le grand écran est projeté un film intitulé La crise, dans la salle deux groupes s’affrontent, s’invectivent sur des sujets qui n’ont rien à voir avec le film.

La perception des Français n’est pas celle-là. Elle est plus préoccupante. Ils considèrent que beaucoup de leurs problèmes sont abordés et traités par les principaux candidats. En revanche, ils n’en tirent aucun signe d’espoir, encore moins de «rêve». C’est sans doute qu’ils ont intégré l’idée que le quinquennat qui va s’ouvrir sera difficile, marqué par les efforts plus que par les gratifications.

Une campagne présidentielle est aussi une revue de détails des différentes questions qui agitent une société et, une fois que l’un et l’autre ont promis de réduire la dette dans un calendrier donné et de chercher à relancer l’activité, il faut bien parler d’autre chose.

Opposer une conception de la présidence à une autre, un mode de relation avec les corps intermédiaires à un autre, une nouvelle étape de la décentralisation au cheminement actuel qui est plutôt celui d’une recentralisation, promettre qu’il y ait un vrai gouvernement, changer la fiscalité: rien de tout cela n’est anodin ni insignifiant.

Mais il n’a échappé à personne que le jeu du candidat Sarkozy était d’échapper au bilan de son quinquennat, lequel est évidemment plombé par la crise. Et, pour cela, calquant un peu sa démarche sur celle du George Bush 2004 face à John Kerry, il a choisi deux axes: les valeurs et la décrédibilisation de son adversaire.

Lequel a, pour lui, d’avoir été constamment sous-estimé, et de l’être encore; d’avoir plus de répartie tactique  que les experts sarkozystes ne le prévoyaient. D’où un spectacle, qui tourne parfois au pugilat, dans lequel Nicolas Sarkozy cherche, à toutes forces, le duel quand François Hollande préfèrerait s’en tenir à un référendum contre le Président sortant.

De ces attitudes sont nées, du côté Sarkozy une dérive ultra droitière dangereuse, et du côté Hollande, une surenchère démagogique.

Nous avions eu le discours de Grenoble montrant du doigt la communauté des Roms; il faut maintenant intégrer le discours de Bordeaux, qui, sous couvert des «problèmes» soulevés par l’immigration, nous indique que la «civilisation de la République française» est en passe d’être menacée par l’islam. Ce n’est pas dit comme cela, sauf par Claude Guéant.

Et l’on voit bien le procédé: à Claude Guéant la charge explicite destinée à flatter l’électorat le plus dur du FN; à Nicolas Sarkozy le soin de dire qu’il prend en compte le problème et qu’il y apporte une solution plus équilibrée.

Mais l’impression générale qui s’en dégage n’est pas celle d’une approche raisonnable, mais au contraire une volonté de clivage radical, avec une touche personnelle de vindicte et de véhémence, qui est de mauvaise augure, dans la perspective d’un second quinquennat.

Du côté de François Hollande, on a donc eu le super impôt pour les supers riches. Le choix du moment par le candidat socialiste, comme celui de la méthode, était les bons: il lui fallait impérativement trouver un thème qui monopolise l’attention en lieu et place de ceux développés par Nicolas Sarkozy; et lui qui est souvent taxé de mollesse, ou soupçonné de manquer d’autorité, il a imposé ses vues à son propre camp.

On a parlé de couac, car son entourage n’avait pas été mis dans la confidence. C’est l’inverse: c’est toujours vis-à-vis des siens que l’on marque une autorité, et non en contrariant l’adversaire, ce qui ne surprend jamais personne.

Sur le fond, il va de soi que François Hollande rejoint le sentiment populaire. A-t-on assez dit que l’énoncé de certains revenus était par leur énormité même les symboles des dérives de la financiarisation de l’économie, de ce «monde de la finance» qu’il a désigné comme son ennemi? Il y répond par un impôt symbole.

Aux Etats-Unis, c’est le milliardaire Warren Buffett qui a convaincu Barack Obama de prôner un impôt exceptionnel pour ceux qui gagnent plus de un million de dollars par an. Il est vrai que la «Buffett rule», reprise par Obama, s’arrête à 30%, là où la règle Hollande énonce 75%!

Mais souvenons-nous de l’analyse faite pendant la crise, y compris par Nicolas Sarkozy dans son premier discours de Toulon: celle-ci part du fait que l’économie financière a abouti à la création de profits liés non pas à des créations de valeurs, mais à des destructions d’entreprises et de pans entiers de l’industrie; l’idée est que ces profits artificiels tuent la valeur travail en ce qu’elle renvoie le travail ordinaire à des années-lumière de ce que peut rapporter le jeu spéculatif. Si l’on admet cette vision, alors la démarche de François Hollande paraît fondée.

Ce qui gêne néanmoins, ce n’est pas la perspective de voir partir quelques footballeurs —les meilleurs jouent déjà en Angleterre ou en Espagne, le mieux payé en Allemagne— mais plutôt de voir ressurgir le réflexe habituel et démagogique de la gauche française et de son slogan favori: faire payer les riches! Une chose est de mettre en place des mécanismes justes de répartition des efforts. Une autre est de cibler telle ou telle catégorie, fut-elle celle des riches.

Ce réflexe renvoie aussi à une incapacité à traiter du vrai problème de nos sociétés: comment réduire la pauvreté. Nicolas Sarkozy n’avait pas tort, même s’il était, sur ce point, inaudible, d’indiquer que dans une société il vaut mieux qu’il y ait plus de riches et moins de pauvres…

Dernière polémique en cours: le front anti-Hollande des dirigeants conservateurs européens. On se plait à imaginer des saynètes jouées par Nicolas Sarkozy auprès d’Angela Merkel ou de Mariano Rajoy, voir de Mario Monti, pour leur expliquer qu’il vaut mieux ne pas recevoir François Hollande. Si c’est le cas, c’est une fausse manœuvre.

C’est, comme l’a dit Dominique de Villepin «le baiser qui tue», et qui permet à François Hollande de prendre la posture avantageuse de celui qui est attaqué de l’extérieur par les forces liguées du conservatisme. Et pourtant, François Hollande flirte là aussi avec la démagogie lorsqu’il parle de la renégociation d’un accord européen: alors qu’il entend seulement, et à juste titre, le compléter par des dispositifs de relance de la croissance.

De même, les socialistes ont tort de manquer à la solidarité européenne en s’abstenant sur le vote autorisant le renforcement du fonds de stabilité européen; il est l’embryon d’un fonds monétaire européen, dont nul ne doute qu’il corresponde aux ambitions européennes du candidat Hollande.

Mais quelles que soient les péripéties, les polémiques, les postures, observons une chose: depuis plus d’un an le rapport des forces, dans le pays, est favorable au candidat socialiste. Hier DSK. Aujourd’hui François Hollande. Parce que les Français semblent vouloir fermement tourner la page Sarkozy.

Ce dernier compte sur la restauration d’un fort clivage droite/gauche pour s’en sortir autour d’une droite dure. Quand la force tellurique qu’il doit affronter est celle de l’aspiration à l’alternance, après dix ans de pouvoir de la droite et une crise qui est synonyme de colère sociale, dont le fusible est nécessairement le pouvoir en place…

Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte