Égalités / Monde

En Amérique du Sud, le drapeau arc-en-ciel comme arme politique

Temps de lecture : 6 min

Sujet à polémique au Pérou depuis des années, le «rainbow flag» a encore fait parler de lui cette semaine en Argentine.

Le drapeau arc-en-ciel a fait son apparition à l'occasion de la Gay Pride en juin 1978 à San Francisco | mmi9 via Pixabay CC licence by License by
Le drapeau arc-en-ciel a fait son apparition à l'occasion de la Gay Pride en juin 1978 à San Francisco | mmi9 via Pixabay CC licence by License by

À CUSCO (PÉROU) ET SALTA (ARGENTINE)

En arrivant à Cusco, porte d’entrée de l’incontournable site inca du Machu Picchu, le visiteur lambda peu au fait de l’histoire ou des traditions péruviennes et andines pourrait facilement se laisser aveugler par un mirage inédit de liberté. Partout, des «rainbow flags» flottent au-dessus des maisons, se déploient sur les façades des restaurants, des hôtels et, ô surprise, des bâtiments administratifs. Vision incongrue, dans un pays aux droits LGBT limités.

À tel point qu’il y a quelques années, un groupe de touristes gays, galvanisés par ce souffle libertaire, avait volé un étendard pour aller le planter au sommet de la merveille archéologique de l’ancien empire inca, située à quelques kilomètres de là. On soupçonne également quelques couples de s’être embrassé de manière un peu trop ostentatoire dans les rues. Scandale! Les autorités n’ont pas apprécié que l’on confonde leur fierté avec celles de la communauté queer. Depuis, la municipalité a tout fait pour ne pas que se mélangent drapeau du Tahuantinsuyo (l’empire inca) et la création du militant Gilbert Baker, sorti de son imagination la même année. Des plaques sont même apparues au coin des rues pour expliquer la présence de la bannière et éviter que le visiteur ou la visiteuse ne se méprenne à nouveau sur le caractère respectable de la cité coloniale hispanique.

Le drapeau de Cusco comporte une bande bleu ciel en plus par rapport au drapeau LGBT. Un hôtel à Cusco (Pérou) | Félicien Cassan

Alors qu’il est question depuis plusieurs années pour les anthropologues, ethnologues et historiens péruviens de trouver un nouveau design au drapeau local pour éviter méprises, plaintes de certains commerçants mécontents et fuite de touristes homophobes, les deux communautés se partagent toujours l’arc-en-ciel en 2018.

Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, les bannières diffèrent légèrement. Celle de l’ancienne capitale inca contient une couleur de plus: une bande bleu ciel qui n’existe pas dans le «rainbow flag». De plus, dérivé du «wiphala», ce patchwork coloré de quarante-neuf carrés que l’on retrouve, de la Colombie au Chili, pour figurer les peuples précolombiens issus des Andes, le drapeau de Cusco n’a rien d’historique, le concept de bannière étant même une notion complètement étrangère aux peuples de langue quechua. Il fut en réalité inventé en 1973 par un homme de radio nommé Raúl Montesinos Espejo, avant que le maire de l’époque n'adopte définitivement les fameuses bandes colorées comme emblème officiel.

Sur ce point, les scientifiques sont formels, telle María Rostworowski, éminente historienne péruvienne, spécialiste du sujet: «Les Incas ne possédaient pas de tel drapeau, il n’existait pas, personne ne l’évoque dans les récits. Il est temps de séparer les vérités historiques de telles bêtises», expliquait-elle dès les années 1990.

Un arc-en-ciel à géométrie variable

Du côté de la fierté gay, à 8.000 kilomètres de là, c’est donc à Gilbert Baker, artiste et militant de San Francisco (commissionné par le nouveau superviseur de la ville, Harvey Milk, quelques mois avant son assassinat), que l’on doit la juxtaposition des sept couleurs de l’arc-en-ciel sur un bout de tissu. Le drapeau, d'abord assemblé à la main à l’occasion de la gay pride de juin 1978, est composé de couleurs symboliques: rose pour le sexe, rouge pour la vie, orange pour la santé, jaune pour le soleil, vert pour la nature, bleu pour l’harmonie et violet pour l’humain. Soit une interprétation quelque peu différente de celle de Cusco, où la nature prend évidemment une part prépondérante. À la suite d’une rupture de stock de rose, l’étendard de cette marche des fiertés historique gardera ses six couleurs.

Étrangement, Gilbert Baker employait le mot «tribu» pour qualifier sa communauté LGBT+ chérie: «Nous sommes une tribu ancienne et merveilleuse, je nous ai donc choisi un magnifique symbole», résumait-il avant sa mort en 2017.

Toute l’Amérique du Sud vit avec cette schizophrénie en étendard

Un symbole globalisé que de nombreuses communautés queer (pour ne pas dire toutes) ont repris à leur compte autour du monde, au risque de se faire ostraciser. Alors que je me trouvais à Cusco et contemplais avec amusement cette histoire de double drapeau portant à confusion avec, d’un côté, une augmentation de 30% du nombre de touristes queer au Pérou en 2018 et, de l’autre, une ville tentant encore de se défaire à tout prix de son involontaire image gay-friendly, quelques jours plus tard, dans le seul bar gay de la ville de Salta, au nord de l’Argentine, une anecdote rapportée par une amie locale vint me rappeler que toute l’Amérique du Sud vivait avec cette schizophrénie en étendard.

Tout comme au Costa Rica, où les lois du portefeuille et celles de la morale chrétienne s’entrechoquent, on hésite entre faire venir plus de gays et lesbiennes ou à leur faire peur (le pays, très catholique, est malgré tout à l’aube du mariage pour tous, tout en étant depuis plusieurs années un lieu de villégiature privilégié des homos du monde entier). Les chiffres de fréquentation des communautés LGBT+ étrangères suivent les courbes des éventuels dangers (ou améliorations) régulièrement rapportés dans les médias. Quant aux locaux, ils s’adaptent comme ils le peuvent.

Le Brésil en est un parfait exemple: depuis l’élection, fin octobre, du député d’extrême droite Jair Bolsonaro à la présidence de la République, les gens se marient en masse pour anticiper une éventuelle annulation de la loi de 2013 et les touristes queer fuient le pays. Il faut savoir que tout en se drapant à l’occasion d’un drapeau arc-en-ciel pour pouvoir remporter l'élection –à l’image de Trump durant sa campagne présidentielle–, Bolsonaro a multiplié les sorties violentes à l’égard des LGBT+, leur faisant craindre le pire.

Signe puissant d'émancipation

Vendredi à Salta, donc (une ville réputée conservatrice), un jeune homosexuel de 14 ans, soutenu par quatre amis, venait de se faire expulser de son collège pour avoir porté un bracelet… aux couleurs de l’arc-en-ciel. Tiens, tiens. Rappelons que l’Argentine a reconnu le mariage pour tous en 2010, avant la France, et que les mœurs y sont relativement relâchées. Pourtant, l’épisode d’août, un vote des sénateurs et sénatrices contre un projet de loi légalisant l’avortement (dont les villes portent encore les stigmates à coups de graffitis rageurs), a rappelé que l’Église avait encore la mainmise et que rien n’est gagné quand il s’agit des droits de l’Homme.

«Mon petit-fils, au parcours académique exemplaire, a été expulsé du collège Santa Maria de Salta pour avoir défendu un camarade gay d’une lâche agression et d’une humiliation auxquelles l’ont exposé un conseil de discipline», prévenait, la semaine dernière, l’une des grand-mères des victimes sur Twitter, avant que l’affaire, qui a fait grand bruit en Argentine, oblige le gouvernement régional à intervenir. Les valeurs censément chrétiennes du pays ont été tournées en ridicule par plusieurs éditorialistes dans les médias, des manifestations ont été organisées devant moult établissements et, vendredi dernier, le collège a été condamné à payer une amende de 100.000 pesos argentins (2.300 euros) à l’élève en question.

Régulièrement, la vue d’un «rainbow flag» sous la forme d’une arme éminemment politique donne, de fait, des boutons aux instances conservatrices des pays d’Amérique du Sud. En Colombie, en Argentine (malgré les récentes dissensions entre les différents groupe LGBTQ), à Cuba (où le gouvernement s’en sert aussi pour faire du «pinkwashing» à moindre frais, afin de cacher d’autres formes d’oppression), le drapeau arc-en-ciel est partout accepté comme un signe puissant d’émancipation.

Personne n’a oublié ce groupe de militants ayant défié la Russie de Poutine pendant la Coupe du monde de football, en juillet dernier. Puisqu’une récente loi interdisait toute forme de «propagande homosexuelle», ils avaient défilé en arborant six maillots d’équipes de couleurs différentes, histoire de créer un subtil drapeau en se baladant dans les rues (le projet se nommait «Hidden Flag»), tout en faisant un pied de nez aux politiques homophobes. En effet, aussi innocent qu’il puisse paraître, le «rainbow flag» est purement et simplement interdit en Russie depuis 2013. Signe des temps: nos amis provocateurs étaient originaires… d’Amérique latine.

Félicien Cassan

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