Égalités / Monde

Itinéraire d’un migrant gay depuis le Guatemala jusqu’aux États-Unis

Temps de lecture : 10 min

[Actu-fiction] La caravane de 4.000 migrants arrivée à Tijuana, au Mexique, compte de nombreuses personnes LGBT+ ayant fui l’Amérique centrale, où elles sont persécutées. En guise de comité d’accueil: l’armée envoyée par Trump.

La communauté LGBT+ manifeste devant le Congrès guatémaltèque contre la proposition de loi n°5272 qui légalise des discriminations contre les personnes LGBT+, le 4 septembre 2018 à Guatemala. | AFP
La communauté LGBT+ manifeste devant le Congrès guatémaltèque contre la proposition de loi n°5272 qui légalise des discriminations contre les personnes LGBT+, le 4 septembre 2018 à Guatemala. | AFP

[Cet article est une fiction, inspirée de faits réels]

En 2016, je me souviens avoir lu, sur mon téléphone portable, un rapport d’Amnesty International sur les LGBT+ originaires du «triangle du Nord», tel qu’est nommée l’alliance contre-nature de mon pays, le Guatemala, et de ses voisins d’Amérique centrale, Honduras et Salvador. Intitulé «No Safe Place», le texte confirmait avec de jolies formules ce que j’avais déjà pu expérimenter très tôt dans ma jeunesse: les hommes gays (et les femmes trans*) étaient constamment en première ligne quand il s’agissait de subir la violence des gangs et des forces de l’ordre corrompues, et beaucoup n’avaient d’autre choix que de déserter leurs maisons ou celles de leurs parents, parfois très jeunes.

À l’époque, Cristel, trans*, témoignait de sa fuite en avant face aux brutes des Mara 18, qui l’avaient directement menacée de mort, chez elle, au Honduras: «On m’a forcée à quitter mon pays parce que je suis transsexuelle, disait-elle. Parce que je ne suis pas une femme au sens biologique du terme». Elle avait vingt-quatre heures pour plier bagage, ou ils la tueraient. Je m’étais tout de même dit que j’avais de la chance d’être né du bon côté de cette mince frontière, à Puerto Barrios (Guatemala), malgré notre taux de meurtres stratosphérique. C’était avant que la situation économique se dégrade.

Étudiant à l’université de San Carlos, c’est pourtant à la même époque, ironie suprême, que j’ai rencontré, sur la piste du Dance Floor, le seul club gay de San Pedro Sula, Erick, un Hondurien âgé d’un an de moins que moi, dont je suis très vite tombé amoureux. Car aussi fou que cela puisse paraître, la frontière poreuse avait des avantages, et la présence d’associations LGBT+, dont Arcoiris de Honduras, maintenait un semblant de vie gay dans la ville la plus violente du monde.

Mon nom est Pedro Pastor, j’ai 23 ans. Dans la nuit du 15 au 16 octobre 2018, j’ai pris la route, avant même que les premières lueurs du jour ne trahissent la présence de mon sac à dos et de mon âme dans les rues de ma piètre ville. L’église coloniale paraissait bienveillante, malgré son nimbe de brouillard menaçant. Je me suis signé en passant devant. Le fort brillait dans la nuit. Une semaine plus tôt, une énième descente de milice avait prévenu mes parents que la région d’Izabal n’était pas faite pour moi, qu’il valait mieux que je reste en ville. Littéralement, ils avaient employé ces mots durs en grognant et en faisant claquer leurs crosses sur la table, alors que mon père leur servait un café en râlant, près de la remise.

Cela faisait un an que les hommes du gang des maras effectuaient aussi des rondes pour, d’abord, racketter mes parents, qui tenaient l’une des quincailleries de la ville, puis pour me faire peur. Car ils savaient que sous mon toit, à Guatemala City, vivait Erick, cet «ami» que la vie avait mis sur mon chemin pour toujours et envoyé sur les routes bien avant moi, avant mon périple fou, quand sa famille, originaire du Salvador, avait découvert qu’il ne se marierait jamais... Face au danger contagieux, ses parents avaient fui avec lui.

À la télé, les images montraient la mer Méditerranée recrachant avec dégoût des hommes et des enfants, dont certains étaient gonflés par l’eau salée, face contre terre. De nombreuses têtes noires que surmontaient des gilets rouges dépassaient de vulgaires canots, et j’ai trouvé, ce jour-là encore, que j’avais bien de la chance. Si je partais, là, tout de suite, si on prenait la route avec les quelques quetzales économisés au salon de coiffure et au glacier (qui finançait mes études de cinéma), nous n’aurions pas à traverser de mer injuste et capricieuse. Juste quelques chemins dans la jungle, des villes anonymes, des montagnes, puis du désert à perte de vue. Les frontières terrestres seraient comme du beurre. C’était terrible, ce qui se passait en Europe.

La traversée du Mexique

Quand nous avons pris, à la gare routière, ce premier chicken bus entre Puerto Barrios et la capitale, ça ressemblait presque à des vacances, au trajet que nous avions l’habitude de faire pour rentrer voir notre famille. Lui et moi souriant et pleurant à la fois, au fond du véhicule, après que ma mère m’eut donné trois sous supplémentaires pour la route. De plus, nous étions en avance sur le cortège d’une centaine de personnes qui a, plus tard, inspiré des milliers à nous imiter, au fur et à mesure que nous avancions vers le Mexique, entourés d’associations. 2.000, 4.000, 5.000, 7.000 personnes… En attendant, on pouvait souffler. Mes parents auraient pu venir, ils n’avaient que moi et leur boutique. Après tout, ils m’avaient toujours soutenu, alors que des prédicateurs religieux conseillaient aux géniteurs d’enfants anormaux de leur casser les poignets s’ils se montraient trop efféminés dès l’adolescence. Je ne m’en sortais pas trop mal. Les violences étaient endémiques. L’appel de la vie était donc trop fort pour moi.

J’ai une chance folle d’être encore en vie

Je ne suis qu’un petit con frêle de 23 ans qui ne mérite pas de périr sous les balles de mafieux de la même génération que moi, qui essayaient déjà de m’empêcher de poursuivre ma scolarité dix ans plus tôt. Un soir de mai 2007, ils m’avaient défoncé la bouche à coups de pompes. Ma mâchoire craque à chaque fois que je mange, et comme je ne suis déjà pas très épais, c’est malvenu. J’ai également un genou mal en point depuis une bagarre contre un type qui avait sorti un couteau lors du Dia del trabajo [Fête du travail, ndlr] en me traitant de hueco [trou], mais la cicatrice en forme de V fait rire Erick à chaque fois qu’il la caresse. Pour Paulina et Sulma, assassinées en 2006, c’est trop tard. Elles font partie de la liste des 275 LGBT+ éliminés au Honduras entre 2009 et 2017, à cause de leur orientation sexuelle et/ou de leur identité de genre. Nous sommes en première ligne et sur mon téléphone, je lis que même en France, au cœur de l’Europe, les agressions homophobes se multiplient. J’ai une chance folle d’être encore en vie.

Erick et moi sommes repassés par l’appartement du centre-ville, avons embrassé sa sœur, qui nous a donné le contact d’une amie vivant au Belize, mais l’ancienne colonie britannique barre depuis l’an dernier la route à tous les demandeurs d’asile hispanophones. Il fallait donc continuer vers le Mexique. La «crise des migrants», en Europe, qu’ils appellent ça. Ici, c’est la crise tout court. Je ne sais même plus comment nous qualifier, mais notre espoir est immense, malgré les défaites successives.

Raisons économiques

C’était la première étape, sans trop d’embûches, qui allait nous mener vers un point de convergence inédit, où nous avons retrouvé 400 autres personnes. Au début, je ne voulais pas me mêler à cette caravane trop voyante et prévisible, autour de laquelle nous avons vu les premiers journalistes guatémaltèques grouillant tels des moustiques, quelques semaines après notre départ, partageant notre itinéraire à la «une» des canards, alors que nous essayions d’échapper aux cartels, toujours prompts à kidnapper les marcheurs les plus faibles pour demander une rançon à leurs familles. Nous ne pouvions pas nous permettre de prendre un avion qui, de toute façon, ne nous aurait pas emmenés bien loin sans visa; faire profil bas sur les routes poussiéreuses me paraissait une idée raisonnable. Mais là, c’était raté. Erick, dans sa fougue, avait déjà rencontré un autre couple de gays, et c’est là que les ennuis ont commencé, dans le cocon de ce cortège de femmes, d’hommes et d’enfants agités. Nous avons subi des discriminations, nous sommes fait copieusement insulter, conscients que les gens de ces pays mouvants apportaient avec eux leurs vieilles habitudes.

Ce sont également des raisons économiques qui nous ont forcés à faire ce grand voyage sans retour

C’est pourquoi nous avons décidé, avec quatre-vingts autres pédés, gouines et trans*, de faire bande à part et de quitter les gilets verts de Pueblos sin fronteras [ONG de défense des droits des migrants], afin d’arriver les premiers à la frontière mexicano-américaine, à Tijuana, après une escale de quelques jours à Mexico City. Là, aidés par des associations pro-LGBT+ locales, nous nous sommes mariés symboliquement, pour emmerder tout à la fois nos pays respectifs, remercier le président mexicain Enrique Peña Nieto, pris entre deux feux, d’avoir autorisé les migrants à régulariser leur situation, et montrer aux gringos la fausse menace que nous représentons. Mais les locaux ne voient pas d’un bon œil l’arrivée imminente de nos milliers de compères, et manifestent déjà leur mécontentement. On est toujours «l’animal» de quelqu’un.

Quant à nous, LGBT+, si l’exil mexicain est socialement envisageable, comme le précisait il y a peu dans un article scientifique le chercheur de l’université Christian-Albrechts de Kiel (Allemagne), Victor Cruz Acevez (notamment car «le Mexique est plus progressiste que les États-Unis en matière de droits des LGBT, que ce soit grâce à une séparation plus marquée entre Église et État, ou à l’interdiction légale des discriminations envers les LGBT»), il ne faut pas oublier que ce sont également des raisons économiques qui nous ont forcés à faire ce grand voyage sans retour.

Pas le choix

De l’autre côté de la frontière, on tente de nous aider par tous les moyens à disposition, mais le spectre de l’immigration illégale freine les ardeurs des associations. Chuck Smith, PDG d’Equality Texas, se montre pessimiste: «Pour nous, organisations américaines, aussi marginalisés que soient les LGBTQ qui luttent pour leur existence, il est difficile d’offrir nos services tant qu’ils ne sont pas sur le territoire. On fait tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver des aides légales et sociales, afin que les communautés de migrants soient traitées avec dignité, respect, et en accord avec les protections que les lois et la constitution des États-Unis leur offrent». Pour le moment, seule une trentaine de dossiers de demande d’asile ont été traités à la frontière. Et nous ne sommes, en aucun cas, prioritaires.

Les échos venus du Salvador, où les gangs ont lancé le plus grand nombre de personnes sur les routes pour des raisons encore plus variées, avec une nouvelle caravane partie la semaine dernière, sont encore plus effrayants. J’ai entendu que Trump avait déclaré vouloir leur botter le cul à Los Angeles, mais il met de l’huile sur le feu en menaçant la fin des aides financières. Personne ne fait jamais rien pour le Salvador, pas même le Salvador. Les États-Unis ayant expulsé au fil des ans des milliers de membres de MS-13 ou de Mara 18 dans leur pays d’origine, il ne faut pas s’étonner quand les innocents voulant mener une vie digne viennent frapper à ses portes. Et quand on parvient à atteindre la terre promise, on n’est pas à l’abri d’abus de l’ICE [service de l'immigration et des douanes] qui, non content de détenir des enfants seuls à la frontière dans des conditions inhumaines, laisse mourir nos semblables.

Tout ce que je veux, c’est vivre et travailler à Los Angeles, dans un quartier où je verrais les palmiers et l’océan

C’est étrange de faire partie, même anonymisés, du flux d’informations continu délivré par les médias de la Terre entière. On se sent puissant et, en même temps, como una mierda [comme de la merde]. On sent le frémissement du monde, offusqué, prêt à nous aider, et, dans un même mouvement, la douleur et la honte de n’être que 7.000 petites fourmis écrasées par un système inique. Au Guatemala, on avait cru en Jimmy Morales, président nationaliste conservateur élu en 2016, quitte à perdre un peu de liberté pour davantage de sécurité et d’emplois. Comme au Brésil il y a quelques semaines… On y avait cru, on avait manifesté, poussés par l’espoir. Puis la future indifférence, comme une vague, reprend et submerge nos vies. La planète est tellement grande et notre pays tellement petit. Et nous, on n’a pas le choix d’être là ou de ne pas y être. On part, on tente nos vies ailleurs pour s’arracher à nos conditions. Nous n’avions pas le choix.

J’ai vu des migrants, comme moi, sauter dans la rivière marquant la frontière avec le Mexique, depuis la cime d’un pont, pour tenter leur chance à la nage. À Tecun Uman, j’ai vu la panique et les groupes qui se disloquent, déshydratés et énervés. J’ai assisté à la charge d’une bande de Honduriens enfonçant la clôture métallique d’un poste-frontière guatémaltèque. J’ai entendu dire que l’armée américaine avait monté des barricades pour nous empêcher de passer, ordonnant à 6.000 femmes et hommes de nous surveiller. J’ai ouï dire que le président de la plus grande puissance du monde n’hésiterait pas à donner l’ordre de tirer sur nous en cas de rébellion. Et je cherche encore la centaine de personnes originaires du Moyen-Orient venues apparemment phagocyter notre marche pour commettre des attentats terroristes sur le sol américain. Comme s’ils avaient besoin d’eux.

Moi, si j’ai le droit à un peu de chance encore, tout ce que je veux, c’est vivre et travailler à Los Angeles, mais dans un quartier où je verrais les palmiers et l’océan, pas les gangs et toutes ces conneries, et où je pourrais tenir la main de mon mari.

Félicien Cassan

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