Égalités / Monde

La France devrait s'inspirer des maisons de retraite LGBT+ de Floride

Temps de lecture : 6 min

Alors qu’un tout premier projet est à l’étude dans l’Hexagone, les États-Unis expérimentent depuis plus de dix ans des solutions alternatives pour protéger sa population LGBT+ vieillissante.

Des résidentes d'un village de retraite à Cutler Bay, en Floride, le 9 octobre 2015 | Federica Narancio / AFP
Des résidentes d'un village de retraite à Cutler Bay, en Floride, le 9 octobre 2015 | Federica Narancio / AFP

EN FLORIDE, ÉTATS-UNIS

«Une infirmière, qui n’avait jamais vu de couple gay de sa vie, a aspergé un patient d’eau bénite quand elle l’a vu tenir la main de son compagnon, avant de refuser de revenir le soigner. Il faut éduquer à tout prix, nos patients ont besoin de se sentir en sécurité, dans des cocons où personne ne va se moquer d’eux ou les insulter.» À Wilton Manors, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Miami, la directrice du centre pour seniors Noble A. McArtor, Lisa Peters, est occupée à faire connaître son action à une communauté isolée, qui ignore bien souvent tout de son existence. L'organisation à but non lucratif gérant le centre, SunServe, s’est spécialisée dans les services de santé à la population LGBT+. Mais les personnes âgées sont le nerf de sa guerre contre la précarité sanitaire et les mauvaises pratiques.

Plus au sud, à Key West, Albert, 79 ans, est ravi. Le nouveau caregiver [personnel soignant] qui lui a été attribué est un homme gay, comme lui. «Je n’ai pas besoin de me cacher, on peut parler de nos centres d’intérêt communs et de choses qui nous rapprochent», confie-t-il dans un souffle. Même l’éventuelle nudité n’est plus un motif de gêne.

Ces anecdotes antagoniques, racontées et vécues à quelques jours d’intervalle début novembre en Floride, disent à elles seules que si la «Silver Economy LGBT+» n’est pas simplement une niche à la mode, elle n’est que la face visible d’un iceberg très bancal, où tout est à inventer, à apprendre.

Vieillir dans la dignité

La population mondiale vieillit, la France et les États-Unis n’y échappent pas, et leurs lesbiennes, gays, bis et trans* de toutes classes sociales sont en demande croissante de services spécifiques et inédits dans l’histoire paramédicale.

Outre-Atlantique, la Californie, New York et bien sûr la Floride sont à la pointe du sujet, expérimentant quasiment chaque mois de nouvelles méthodes pour aider leurs seniors à vieillir dans la dignité, après une vie de marginalisation, malgré l’état déplorable du système de santé américain.

Selon l’American Psychological Association (APA), 2,4 millions de personnes de 65 ans et plus appartiennent à la communauté LGBT+ aux États-Unis. Et contrairement aux idées reçues et aux représentations culturelles et médiatiques, «ce groupe connaît des disparités uniques, qu’elles soient économiques ou en matière de santé, note l’APA. Les seniors LGBT+ sont touchés par la pauvreté et les problèmes de santé physiques ou mentaux de façon disproportionnée, causées notamment par le stress chronique d’avoir appartenu toute leur vie à une minorité. De plus, ils sont davantage sujets aux négligences et à la maltraitance dans les maisons de retraite.»

«On doit sans cesse faire comprendre aux prestataires de soins que de nombreux LGBT+ ont vécu des vies très différentes, faites de discriminations.»

Hilary Meyer, directrice de SAGECare

Nommée «gay poverty gap» [«écart de pauvreté gay»], cette inégalité, doublée d’une invisibilisation teintée d’âgisme au sein même de la communauté, est encore plus prévalente chez les femmes et les minorités raciales, soit les lesbiennes et la population afro-américaine.

Hilary Meyer, avocate de formation et désormais directrice de SAGECare, une entreprise de conseil spécialisée dans les services aux seniors LGBT+, ajoute: «Combattre la mentalité qui veut que “tous les patients doivent être traités de la même manière” est assez difficile. On doit sans cesse faire comprendre aux prestataires de soins que de nombreux LGBT+ ont vécu des vies très différentes, faites de discriminations.»

Persister malgré les faillites

Aux États-Unis, l’établissement pionnier en matière de soins ciblés fut Rainbow Vision à Santa Fe (Nouveau-Mexique), qui a ouvert ses portes en 2006 mais a depuis mis la clé sous la porte et s’est reconverti en maison de retraite généraliste.

Dans le pays de la libre entreprise, «le problème est que n’importe qui peut débarquer et ouvrir sa propre structure à but lucratif, explique Lisa Peters. Mais ces personnes vont souvent demander 5.000 dollars par mois, ce que l’immense majorité de mes patients ne peut pas se permettre de dépenser. Alors les établissements tiennent quelques mois, et comme ils sont très mal financés et n’ont pas étudié le terrain, ils ferment», mettant à la rue des personnes âgées peu prévoyantes qui avaient cru en une dernière période de stabilité pour finir leur vie.

«Malgré le mariage gay, certains couples de longue date ne se sont jamais unis légalement, et des personnes âgées se retrouvent sans rien lorsque la belle-famille décide qu’il n'y aucun lien avec la ou le partenaire décédé», poursuit-elle. À 90% sans enfants, ces seniors se confrontent davantage à la solitude, d'autant que leur tranche d’âge a connu les ravages du sida dans les années 1980 –beaucoup de gays ont alors perdu tous leurs amis.

Triangle Square à Los Angeles, lancé en 2007, Spirit on Lake à Minneapolis en 2013, John C. Anderson Apartments à Philadelphie en 2014, Secret Gardens à Tampa la même année, comme Stonewall Gardens à Palm Springs et Pineapple House à Fort Lauderdale… Toutes ces maisons de retraite n’ont pas survécu, que ce soit à cause des effets de la crise de 2008 ou de financements peu solides. Mais elles ont défini pour les années à venir de nouvelles manières de vieillir en étant LGBT+, quand on a connu –justement– les émeutes émancipatrices de Stonewall en 1969 et qu’il est impensable de devoir retourner dans le placard.

«De nombreux seniors LGBT+ y sont restés pendant tant d’années, certains ont même perdu leur travail à cause de leur situation. Ils veulent donc passer leurs vieux jours en étant out et fiers», expliquait en 2013 au Bay Area Reporter Cindy Gallagher, directrice du Fountaingrove Lodge (Californie), lors de l’inauguration de cet établissement haut de gamme, toujours debout à l’heure d’écrire ces lignes.

Si les structures de ce type subsistent grâce à leur clientèle aisée, les maisons mixtes ou subventionnées par les États ou le pouvoir fédéral sont elles à la peine, le manque de moyens se transformant en une lutte permanente pour la survie, créant un stress supplémentaire.

La débrouille est reine et les espoirs minces, mais les idées fusent. Maisons de retraite, résidences médicalisées, HLM dédiées aux retraités LGBT+, centres de jours pour seniors, colocation: cette génération, qu’elle soit encore en pleine santé ou déjà déclinante, est dans l’obligation d’expérimenter ce que personne n’avait fait avant elle.

Acueillir sans discrimination

En Floride, au centre pour seniors de Wilton Manors, malgré les subventions fédérales reçues en vertu du Older Americans Act, on tâtonne dans la joie et la douleur.

Personne ne peut passer la nuit au centre. «Il y a un manque criant de logements abordables, alors on fait avec les moyens du bord, au moins pendant la journée, continue Lisa Peters. On ne refuse personne, que les patients soient couverts par une assurance ou non.» La structure est même «hétéro-friendly», son créneau étant celui de l’ouverture et du conseil à toutes les populations.

Les personnes accueillies, souffrant pour la plupart de démence sénile, cherchent avant tout un endroit où être rassurées pendant la période où leurs caregivers s’absentent pour aller remplir les obligations d’un job d’appoint. «Le plus difficile, ce sont les transports: il n’y a pas de navette, ce qui renforce l’isolement de certains.»

Au Pride Center voisin, on s’active en ce moment à un nouveau projet de 120 HLM en semi-autonomie pour les seniors LGBT+, présenté à la ville au mois d’août. Dans une Floride chère aux retraitées et retraités de tous bords, et avec Fort Lauderdale comme épicentre gay du comté (Broward) le plus LGBT+ du pays, l’offre est clairement insuffisante pour les personnes devenues dépendantes. «Le comté est relativement bien pourvu en prestataires de services LGBT+, mais on veut être certain que tous les retraités soient les bienvenus», conclut Hilary Meyer.

Les «pink dollars», en référence au supposé pouvoir d’achat des LGBT+ aux États-Unis, sont loin d’être le seul facteur de réussite d’un établissement, surtout que les multiples options masquent mal les disparités de traitement subsistant au sein de l’État à majorité républicaine.

«Beaucoup de seniors LGBT+ sont inquiets d’être accueillis dans un environnement hétérocentré.»

Stéphane Sauvé, à l'origine du projet de «maison de la diversité pour seniors LGBT+ autonomes»

Alors que Madrid s'apprête à ouvrir sa première maison de retraite publique à destination des personnes âgées LGBT+, en France, Stéphane Sauvé, un ancien directeur d’Ehpad, a récemment lancé un projet de «maison de la diversité pour seniors LGBT+ autonomes».

«Je veux simplement offrir un choix à des personnes qui n’en ont pas. Beaucoup de seniors LGBT+ sont inquiets d’être accueillis dans un environnement hétérocentré», expliquait-il au magazine Têtu en juillet 2018, mentionnant les différences de visibilité des problématiques LGBT+ entre la France et les États-Unis. Le projet est actuellement à la recherche de financements, publics et privés.

Félicien Cassan

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