Égalités / Monde

Le Costa Rica, bon élève d'Amérique centrale pour les droits LGBT+

Temps de lecture : 5 min

Dans une région fortement marquée par le catholicisme et l'instabilité politique, le Costa Rica s'apprête à ouvrir le mariage aux personnes de même sexe.

Manifestations en faveur de la légalisation du mariage pour tous devant la Cour suprême  du Costa Rica à San José, le 4 août 2018 | Ezequiel Becerra / AFP
Manifestations en faveur de la légalisation du mariage pour tous devant la Cour suprême du Costa Rica à San José, le 4 août 2018 | Ezequiel Becerra / AFP

Une série de rendez-vous manqués avec l’histoire: voilà comment peut être qualifiée la lente marche qui devrait bientôt pousser le Costa Rica à légaliser le mariage pour tous, après des années de confusion et de lutte.

Dépénalisée dès 1870 dans ce pays d’Amérique centrale de 4,9 millions d’habitantes et habitants, l’homosexualité y bénéficie depuis d’une certaine clémence, malgré l’omniprésence du catholicisme romain, considéré comme une religion d’État par la Constitution –un particularisme très local, qui ne concerne qu’un seul autre pays sur le continent américain, la République dominicaine.

Occasions ratées

En 2013, la mauvaise lecture d'un texte par un grand nombre de parlementaires les fait voter à l’unanimité un amendement modifiant le Code de la famille, leur faisant craindre la reconnaissance de nouveaux droits –dont le mariage– pour les couples homos. La loi n’est finalement pas passée: plus de peur que de mal pour les membres ultra-conservateurs de l'Assemblée.

En 2015, par le truchement d’une erreur administrative, Jazmín Elizondo et Laura Florez-Estrada deviennent les premières lesbiennes à s’unir légalement dans le pays. À sa naissance, Jazmín Elizondo a été enregistrée par l’état civil costaricain comme étant de sexe masculin. Coup de pouce du destin, son certificat de naissance erroné lui permet de faire passer un message en faveur de l’union des couples de même sexe. Le mariage est cependant rapidement annulé par le Registre civil qui, assez rancunier, en profite pour poursuivre en justice les deux femmes.

En janvier 2018, à la faveur d’une décision symbolique de la Commission interaméricaine des droits humains [CIDH, une institution dépendant de l’Organisation des États américains] sur le mariage pour tous motivée par la demande de l’ex-président Luis Guillermo Solís, Mario Arias et Roberth Castillo prévoient de s’unir en fanfare dans un bar de San José, la capitale.

Mais le Conseil notarial national coupe l’herbe sous le pied du potentiel premier couple gay marié du Costa Rica, en déclarant en amont l’union inconstitutionnelle. «Cela nous a donné l’occasion de commencer à nous battre, avant même que le Registre civil ne se manifeste», expliquent les deux hommes, soutenus par l’ex-ministre de la Justice Marco Feoli, qui dénonce lui aussi l'injustice de cette décision.

«Droit à une vie commune, oui; mariage, non», semble marteler la loi, tandis qu'en coulisses, un homme politique de centre gauche, Carlos Alvarado, s’apprête à devenir président. Élu en avril, il fait notamment campagne sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, sur fond de réveil d’un conservatisme religieux mené par les évangéliques du pays.

Carlos Alvarado célèbre sa victoire à l'élection présidentielle costaricaine, le 1er avril 2018 à San José | Ezequiel Becerra / AFP

Quelques mois plus tard, en août 2018, la Cour suprême du Costa Rica rend un avis historique sur l’interdiction du mariage homosexuel, reconnaissant l’existence d’une discrimination de facto. Le Parlement, composé en partie de membres du Parti chrétien évangélique, a désormais dix-huit mois pour modifier la loi, faute de quoi cette interdiction deviendrait caduque.

À double vitesse

À San José ou dans le parc naturel Manuel-Antonio, au bord de l’océan Pacifique, on prend son mal en patience en organisant des simulacres de mariage sur la plage ou dans les établissements gays, comme ce fut encore le cas la semaine dernière à Quepos. «On sait que ces mariages sont encore symboliques et n’ont aucune valeur, mais on ne perd pas espoir, et c’est une occasion de faire la fête», nous confie Carlos, entre deux danses.

Il faut dire que le Costa Rica fonctionne à double vitesse: le pays applique la fameuse doctrine du «Don’t ask, don’t tell» chère à l’armée américaine quand il s’agit de ses propres ressortissantes et ressortissants, mais il est une destination de villégiature privilégiée pour les gays du monde entier, y compris pour les lunes de miel. Une hypocrisie manifeste doublée d’un éventuel manque à gagner pour les commerçantes et commerçants, qui s’inquiètent de voir les touristes déserter leurs échoppes si les tensions induites par la résurgence du sentiment religieux perdurent.

Malgré tout, le Costa Rica reste un havre relativement préservé. Dans les six autres États d’Amérique centrale (Guatemala, Belize, Salvador, Honduras, Nicaragua et Panama), on assiste à une véritable hécatombe du côté des droits LGBT+. Comme le soulignait en 2014 le journaliste et sociologue Frédéric Martel dans son ouvrage Global Gay, «au Nicaragua et au Salvador, les homosexuels sont assassinés, comme au Honduras, où les ONG ont recensé trente-et-un meurtres de personnes LGBT ces dernières années».

Seule nation de la région à signer en 2008 la Déclaration relative aux droits de l’homme et à l’orientation sexuelle et l’identité de genre à l’Assemblée générale des Nations unies, le Costa Rica reste fidèle à sa réputation progressiste, mais se retrouve isolé sur la scène internationale.

Le Cipac (Centre d’enquête et de promotion des droits humains en Amérique centrale) ne livrait pas de conclusion différente en 2015, quand il décrivait des «attitudes hostiles» et un manque criant de «protections légales», particulièrement au Panama –dernier pays hispanophone à avoir retiré l’homosexualité de sa liste des maladies mentales, en 2008.

Au Salvador et au Honduras, l’instabilité politique chronique et les menaces des gangs ou de leur propre famille jettent chaque année des centaines de LGBT+ sur les routes. Une partie d'entre elles et eux, sans-papiers, finissent leur périple au Mexique ou dans les rues de Los Angeles.

Accélération souhaitée

Malgré son avance sur de nombreux sujets, le Costa Rica, «pays du bonheur durable» et de l’écologie reine, souffre encore d’inégalités handicapantes, que ce soit en termes de redistribution des richesses ou des droits des peuples autochtones.

Mais comme il est toujours plus aisé d’agir sur le plan sociétal, le gouvernement costaricain tente désormais de maîtriser le calendrier des droits des gays, lesbiennes, transgenres et bisexuels sur son propre territoire. Un commissaire aux questions LGBT+ a été nommé en mai 2018: Luis Salazar est chargé d'«approfondir la culture du respect et de la non-discrimination», a explicité le président Carlos Alvarado.

Il y a deux semaines, le commissaire Salazar faisait le pied de grue devant la Cour suprême pour demander une accélération du processus d'ouverture du mariage aux couples homosexuels. À ses côtés manifestaient certaines organisations LGBT+ déçues par la décision finalement peu courageuse de l’institution, qui a préféré accorder un long délai aux instances politiques plutôt que de trancher nettement.

«Une partie de la population est encore dans l’incapacité d’avoir les mêmes droits et devoirs que leurs semblables hétérosexuels, pour la simple raison qu’ils aiment une personne de même sexe», a rappelé Luis Salazar, apparemment déterminé à faire bouger les lignes pour de bon, y compris concernant les droits des trans.

La fin du combat est proche, mais il restera d’autres guerres à mener au Costa Rica –et de plus nombreuses encore dans les autres pays d'Amérique centrale.

Félicien Cassan

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