Égalités / Monde

Parmi les sans-abri de Los Angeles, des milliers de jeunes LGBT+ rejetés par leurs familles

Temps de lecture : 6 min

Dans la ville aux 58.000 SDF, d’autres chiffres donnent le tournis: 6.000 seraient issus de la communauté LGBT+. En première ligne de cette population doublement marginalisée, les jeunes.

Le quartier historiquement pauvre de Skid Row, à Los Angeles. | David McNew / Getty Images / AFP 
Le quartier historiquement pauvre de Skid Row, à Los Angeles. | David McNew / Getty Images / AFP 

Il est midi sous le soleil de L.A. Dans le quartier d'Hollywood, près d’une pâtisserie branchée qui vend ses donuts quatre dollars pièce, des grappes de jeunes que rien ne distingue se forment près d’un portail. Sur le trottoir, un vigile vérifie que l’âge des personnes promptes à passer cette grille protégée par un digicode corresponde bien au public visé. Anonymat oblige, il ne demandera pas de carte d’identité, comme c’est la coutume en boîte ou dans les bars de la ville, mais assure un filtrage discret. Passé 24 ans et des poussières, il faudra s’adresser à d’autres interlocuteurs du LGBT Center de Los Angeles. Car le Youth Center, lui, est fidèle à son nom. Dédiée aux jeunes (dès 12 ans), cette branche n’accepte ni «adultes», ni curieux, ni journalistes.

Même rituel le matin, aux alentours de 8h30, et en fin d’après-midi, vers 16h45, pour un dîner tôt, servi juste avant la fermeture. Trois fois par jour, le centre distribue sous son toit des repas à celles et ceux qui ne peuvent pas se nourrir décemment, et dont la vie sociale, déchirée par les rejets à répétition, est éminemment bancale. Il fournit également divers services, dont des douches, un accès internet gratuit, une laverie et des ateliers scolaires, professionnels ou artistiques. L’endroit, cependant, n’est pas un refuge traditionnel; on peut passer quelques nuits dans l’un des vingt-huit lits d’urgence, puis d’autres options sont proposées.

LGBT Center de Los Angeles | Minnaert via Wikimedia Commons License by

Déjà, deux personnes, un jeune homme noir et une transgenre latine, quittent l’établissement, filant dans la chaleur d’octobre retrouver leur lot de galères. Difficile d’approcher ces ombres fuyantes d’une extrême précarité: «Nous avons une politique de protection et de discrétion qui nous pousse à ne pas divulguer les noms et les visages de nos visiteurs», m’annonce, toutefois cordial, Gil Diaz, le directeur de la communication du LGBT Center, quelques heures plus tard. Ils et elles sont des dizaines à venir survivre chaque jour sur Highland Avenue, où l’on sert 75.000 repas par an.

Pourtant, ces enfants, ados et jeunes adultes ont bien des noms et des histoires, fréquemment tragiques, que viennent compléter troubles mentaux et dépression, violences sexuelles et traumatismes divers. Le tout, très souvent, au sein même d’un cadre familial broyé par la haine et la pauvreté. Kaityanna, Mateo, Hay, Lynn ou Justin, originaires de Californie ou d’ailleurs, arpentent les rues de la Cité des Anges en quête d’un endroit où dormir, manger, se laver ou s’aimer. Au nord de Santa Monica Boulevard, un groupe reconnaissable d’une trentaine de LGBT+ sans domicile fixe a même recréé une seconde famille, sur les fameux trottoirs des rêves brisés de Hollywood.

Des statistiques affolantes

Les chiffres du sans-abrisme en Californie, et plus particulièrement à L.A., donnent le tournis. Aux tentes de Skid Row, ce quartier historiquement pauvre du centre-ville colonisé par les abris de fortune depuis plus d’un siècle (après la fin de la construction des lignes de chemin de fer), s’ajoutent des poches de communautés SDF et des individus isolés, disséminés partout sur l’immense grille urbaine. Aucun quartier n’y échappe, faisant de l’agglomération la vitrine des erreurs politiques successives en termes de développement, couplées à une récente hausse des loyers sans précédent, que rien ni personne ne semble vouloir endiguer –ils ont doublé en six ans.

En 2017, une hausse spectaculaire de 23% en un an a porté le nombre de SDF dans la ville à 34.000, pour un total, dans le comté, de 58.000 personnes, d’après un rapport du Homeless Services Authority. «Une honte nationale», selon le Los Angeles Times, qui revient régulièrement sur les lentes avancées de la mairie (Démocrate) en matière de logements sociaux et de constructions d’abris. Le résultat d’une «criminalisation» de la question des maladies mentales débutée sous Ronald Reagan en 1981, réduisant drastiquement les fonds alloués aux hôpitaux psychiatriques. L'Omnibus Budget Reconciliation Act est depuis devenu la vitrine des politiques iniques des gouvernements, qu’ils soient locaux ou nationaux, en matière de traitement des sans-abri. Mais il n’est pas la seule cause de la hausse constante de ces chiffres lancés au galop.

«Il est de la plus haute importance que nos législateurs sachent que la jeunesse LGBTQ est surreprésentée dans la rue»

Les statistiques se rapportant aux communautés LGBT+ les plus marginalisées sont tout aussi affolantes: d'après le LGBT Center de Los Angeles, 6.000 personnes, dont près de la moitié a moins de 24 ans, dorment dans la rue. «Beaucoup de gens ne se rendent même pas compte que les jeunes LGBTQ font souvent face au sans-abrisme», déplore Simon Costello, directeur des services jeunesse et familles au centre, dont l’offre comprend par ailleurs un éventail très large de groupes de soutien, allant des conseils juridiques aux services de santé pour les seniors, en passant par l’autonomisation des trans*, et ce depuis 1969.

«Nous profitons de la moindre opportunité qui nous est donnée pour éduquer la population, que ce soit en allant jusqu’au Sénat ou en intervenant devant le California Homeless Coordinating and Financing Council. Il est notamment de la plus haute importance que nos législateurs sachent que la jeunesse LGBTQ est surreprésentée [dans la rue]», poursuit-il.

Miroir aux alouettes

Si environ 20% des jeunes sans domicile fixe se déclarent LGBT+ à travers les États-Unis, ce chiffre grimpe à 40% au niveau local car la ville, socialement très libérale, est encore perçue comme un relatif havre de paix en termes d’affirmation de son identité. Les mineurs rejetés par leurs parents gardent Hollywood en ligne de mire, et pas seulement parce que le quartier, qui s’avère être un gigantesque miroir aux alouettes, attire les wannabe célébrités. Ils savent aussi que les services d’aides se focaliseront sur leur situation précaire avant de leur demander leur genre ou leur sexualité.

«J’ai vécu dans sept familles d’accueil avant l’âge de 18 ans», raconte Alexandra Grey, une femme transgenre originaire de Chicago. «À ma majorité, j’ai décidé que je n’avais plus rien à perdre. Ma famille m’avait déjà reniée, donc je suis venue tenter ma chance ici, même si je n’avais nulle part où aller. J’ai vécu à la rue pendant quasiment un an.» Aujourd’hui, devenue actrice –on l’a notamment aperçue dans la série Transparent–, elle se fait la porte-voix, à travers son histoire personnelle, d’une communauté d’individus doublement marginalisés, passés par les différents centres de la ville. Cependant, ce happy end est loin de correspondre à la majorité des destins.

«Beaucoup de nos jeunes n’ont pas fini le lycée, où ils ont subi moult discriminations, de l’homophobie, des placements intempestifs», continue Simon Costello. «Une majorité d’entre eux a connu les drogues et la violence. Dépressions sévères, PTSD [syndrome de stress post-traumatique, ndlr] et conduites à risque sont trois fois plus élevées chez les jeunes sans-abri que chez ceux se trouvant sous un toit stable.» Sur le site du Centre sont mises en avant les réussites de celles et ceux qui ont pu être tirés d’affaire, à l’image de Nketchi, mais la population exposée croît de façon exponentielle. «Lorsque notre société ne diabolisera plus les marginaux, on commencera à aller vers un changement positif», espère Alexandra.

Des millions de dollars enfin alloués

Un récent changement de paradigme semble s’être opéré à Los Angeles, puisque lors de l’élection présidentielle de 2016, au moment même où l’on votait massivement pour Hillary Clinton dans toute la Californie, les résidents et résidentes avaient approuvé une résolution autorisant la construction de 10.000 HLM destinés à enrayer le «sans-abrisme chronique», selon l’expression consacrée. 1,2 milliard de dollars seront donc dépensés, bien que leur utilisation fasse encore débat. En mars 2017, les citoyens et citoyennes ont également voté en faveur de la mesure H, une augmentation des taxes locales en vue d’apaiser la crise du logement. 355 millions de dollars annuels devraient renflouer les caisses.

Quant au comté dans son ensemble, il a récemment approuvé l’allocation d’un fonds de 300 millions de dollars pour subventionner des logements et coordonner une action cohérente, visant à faire baisser les chiffres. Il faut dire que, malgré la population grandissante et le caractère presque endémique du problème, on dépensait jusqu’alors à Los Angeles trois fois moins d’argent qu’à New York (fort d’un réseau conséquent de refuges) ou dans le Massachusetts, à raison de 5.000 dollars par an et par personne, contre 17.000 et 14.000 sur la côte est.

Alors que d’autres associations à but non lucratif s’activent à leur échelle, le LGBT Center, qui a contribué à médiatiser le caractère inédit du sans-abrisme angeleno, avec sa dominante LGBT+, ouvrira en avril 2019 un «campus» sur un bloc entier à Hollywood. Il abritera entre autres cent lits supplémentaires réservés aux jeunes SDF, ainsi que vingt-cinq appartements meublés. Histoire, pour celles et ceux exclus très tôt du tissu social, de fonder une famille de cœur.

Félicien Cassan

Terra LGBT
Sale temps pour les LGBT+ aux États-Unis

Épisode 3

Sale temps pour les LGBT+ aux États-Unis

Le Costa Rica, bon élève d'Amérique centrale pour les droits LGBT+

Épisode 5

Le Costa Rica, bon élève d'Amérique centrale pour les droits LGBT+

Newsletters

Derrière le syndrome de l'imposteur se cache un problème de classe

Derrière le syndrome de l'imposteur se cache un problème de classe

Ce terme en apparence médical pousse les gens à se blâmer eux-mêmes alors que l'injustice est structurelle.

Trop de femmes ont honte des pertes blanches au fond de leur culotte

Trop de femmes ont honte des pertes blanches au fond de leur culotte

Nombreuses sont celles qui, dans un contexte sexuel, vont tout faire pour cacher les sécrétions qui tapissent leurs sous-vêtements. Ce geste n'est pas sans conséquence.

La «culpabilité blanche» à l'ère de Trump façonne les primaires démocrates

La «culpabilité blanche» à l'ère de Trump façonne les primaires démocrates

L'égalité raciale devient un thème de campagne chez les Démocrates blanc·hes.

Newsletters