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La femme préhistorique n'était ni chétive, ni passive

Temps de lecture : 10 min

Comme l'homme, elle taillait des outils, subvenait aux besoins du groupe, et son squelette prouve sa robustesse.

Vénus impudique, statuette datée de 18.000 à 12.000 ans avant notre ère, découverte en 1865 en Dordogne. | Jc Domenech via Wikimedia Commons
Vénus impudique, statuette datée de 18.000 à 12.000 ans avant notre ère, découverte en 1865 en Dordogne. | Jc Domenech via Wikimedia Commons

Directrice de recherche au CNRS, rattachée au Muséum national d'histoire naturelle, Marylène Patou-Mathis est préhistorienne, spécialiste des comportements des Néandertaliens. C'est d'ailleurs en travaillant sur notre cousin mal-aimé qu'elle en est venue à s'intéresser à la question des femmes de la Préhistoire, repérant des similitudes dans le traitement scientifique de Néandertal et de la gent féminine, longtemps considérés comme inférieurs. Elle aborde cette question dans un livre, L'homme préhistorique est aussi une femme – Une histoire de l'invisibilité des femmes, paru en octobre 2020 chez Allary Éditions.

Lorsqu'on lui demande les raisons de cette hiérarchisation, Marylène Patou-Mathis n'est pas surprise: «La discipline préhistorique prend corps au XIXe siècle, à une époque où le système patriarcal est très fort dans nos sociétés occidentales. N'oublions pas qu'à cette époque, en vertu du Code napoléonien, les femmes sont sous la tutelle de leur père puis de leur mari voire, en dernier recours, de leur fils! La préhistoire hérite de ces cadres-là. Dès les premières découvertes, on parle de l'Homme de Cro-Magnon, de l'Homme de Néandertal... On a beau l'écrire avec une capitale, ce qu'on entend par “Homme” à cette époque, ce n'est pas l'être humain, mais bien l'individu masculin et lui seul.»

Philosophe, historienne des sciences et paléontologue, Claudine Cohen est directrice d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (Centre de recherches sur les arts et le langage) et à l'École pratique des hautes études (section des Sciences de la vie et de la Terre). Elle travaille notamment sur la question des représentations de la Préhistoire. Dès les années 2000, elle s'intéresse à la place des femmes dans les sociétés préhistoriques, alors considéré comme un «non-sujet» par la plupart des préhistoriens français. Parmi les ouvrages qu'elle a consacrés à la question, citons La Femme des origines – Images de la femme dans la préhistoire occidentale, paru chez Belin-Herscher en 2003, et Femmes de la Préhistoire, publié chez Belin en 2016.

Bien loin des clichés

Grâce à son approche pluridisciplinaire, Claudine Cohen apporte un subtil éclairage historique sur les travaux des préhistoriens, leurs découvertes et leurs interprétations: «Au XIXe siècle,la législation et la morale corsètent les femmes, mais l'on assiste à la naissance de la psychanalyse dont les théories infusent le milieu intellectuel. Le regard que l'on a porté sur les Vénus paléolithiques, ces statuettes au sexe bien dessiné et aux formes opulentes, est traversé par cette double influence. Si l'image de la “femme au foyer” soumise, entourée d'enfants, domine dans l'iconographie de la Préhistoire, on a pu voir aussi dans ces figurines l'image d'une sexualité débridée, primale, surgie du fond des temps et du psychisme. Pas étonnant qu'on ait nommé l'une d'entre elles (la première qui fut découverte, en 1865) la “Vénus impudique”. N'oublions pas que jusque tard dans le XXe siècle, beaucoup de préhistoriens sont des prêtres, notamment l'abbé Breuil, dont les travaux sur l'art pariétal font autorité jusque dans les années 1960.»

Longtemps, la discipline restera un domaine essentiellement masculin en Europe, même si des pionnières telles que Dorothy Garrod en Angleterre et plus tard Suzanne de Saint-Mathurin ou Annette Laming-Emperaire en France, réussirent à s'y faire une place.

«Ce modèle, qui attribuait aux mâles de l'espèce la responsabilité de toutes les avancées humaines, va cristalliser l'opposition des féministes.»
Claudine Cohen, philosophe, historienne des sciences et paléontologue

Les préhistoriens furent donc longtemps influencés par les représentations de leur temps. Le contexte idéologique, sorte de point obscur de leur réflexion, les empêche de penser au-delà des mœurs et des coutumes de leur époque.

Mais comment s'édifient et se forment les savoirs sur la Préhistoire? Si, comme le rappelle Claudine Cohen, une place est inévitablement laissée à la spéculation et à l'imaginaire dans l'élaboration des récits et des théories, de quels outils les préhistoriens disposent-ils aujourd'hui? Sur quelles preuves concrètes ou traces indéniables se fondent-ils pour formuler leurs hypothèses?

Pour mener à bien leur travail, les préhistoriens peuvent s'appuyer sur un large éventail de disciplines: l'archéologie et la paléoanthropologie bien sûr, mais aussi l'ethnologie (l'étude des groupes humains dans la perspective de comprendre l'évolution des sociétés). À ce sujet, Marylène Patou-Mathis rappelle qu'il faut se montrer vigilant: «Même si l'ethnologie est riche d'enseignement, ce que l'on observe par exemple chez les autochtones du Brésil ne peut être rapporté mutatis mutandis à la Préhistoire. Et puis, ces peuples ne sont pas figés dans le temps comme on a parfois tendance à le croire. Ils ont une histoire, longue elle aussi de 10.000 ans. Les Bushmen, ces chasseurs-cueilleurs du Kalahari, avec qui j'ai vécu quelques mois, savent très bien que les avions existent; ils n'ont qu'à lever les yeux vers le ciel...»

La fin du mythe de «l'homme chasseur»

Au fil du temps, de nouvelles approches ont vu le jour, telle l'ethnoarchéologie, qui associe un travail de fouilles à une enquête ethnologique. Les techniques préexistantes, elles, se sont perfectionnées, notamment en ce qui concerne la datation des sites et des vestiges archéologiques ainsi que l'attribution sexuelle des squelettes grâce à l'ADN.

Science naturelle à ses débuts, visant surtout à décrire et classer chronologiquement les objets découverts, la discipline préhistorique tente, depuis quelques décennies, de revendiquer «le statut de science sociale». «La réflexion sur les rôles sociaux, et tout particulièrement sur la division des rôles selon les sexes (selon le genre) dans les sociétés préhistoriques, devient centrale dans cette nouvelle perspective», explique Claudine Cohen. On élabore alors des modèles s'intéressant à l'organisation des sociétés paléolithiques.

«Aucun indice ne nous permet à l'heure actuelle de penser que les sociétés paléolithiques étaient patriarcales.»
Marylène Patou-Mathis, préhistorienne

Parmi eux, le modèle de l'homme chasseur (Man the Hunter), conçu par l'anthropologue américain Sherwood Washburn à la fin des années 1960, fera date. «Selon ce modèle, la chasse et l'ensemble des pratiques qui lui sont liées –fabrication d'outils, sociabilité, cohésion du groupe, habileté, ruse, partage des ressources, etc.– nous auraient permis d'acquérir les traits qui caractérisent l'humain.» Claudine Cohen ajoute: «Lier le développement de l'humanité à une pratique commune, à savoir la chasse, avait le mérite, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de s'opposer aux dérives racistes de l'anthropologie, qui fondaient la vision des origines humaines sur la supériorité d'une “race” sur une autre. Cependant, ce modèle, qui attribuait aux mâles de l'espèce la responsabilité de toutes les avancées humaines, va cristalliser l'opposition des féministes.»

Au tournant des années 1970, le mouvement féministe américain est ainsi le premier à questionner «l'androcentrisme» qui règne dans la profession: «Ces militantes s'attaquent non seulement à la question de l'ancrage professionnel des femmes, mais également à la femme en tant qu'objet d'étude.» De nombreuses anthropologues et préhistoriennes issues de l'école de Washburn, telles Adrienne Zihlman ou Nancy Tanner, s'érigent contre cet universalisme de façade qui, là où il prétendait rassembler, a souvent exclu (esclaves, femmes, étrangers...). Elles proposent, non sans humour, la figure centrale de Woman, the Gatherer, la femme qui cueille et qui rassemble. L'homme chasseur est destitué. La femme devient le centre de la société paléolithique, celle qui rassemble la tribu et lui fournit de quoi se nourrir et prospérer.

Woman, the Gatherer. | Chemical Engineer via Wikimedia Commons

Un rôle social moteur qui s'affranchit du patriarcat

Si le modèle de la femme cueilleuse a l'intérêt de renverser la perspective, il ne peut prétendre prévaloir en accordant aux hommes un rôle mineur. Quant au matriarcat qui fait couler beaucoup d'encre aujourd'hui, d'après Marylène Patou-Mathis, il y a peu de chances qu'il n'ait jamais existé: «On trouve parfois chez les peuples de chasseurs-cueilleurs des références à un matriarcat originel, mais c'est toujours pour sous-entendre que c'était catastrophique et que l'on a bien fait de s'en défaire. Par contre, il y a probablement eu des sociétés matrilinéaires, lorsque le système de transmission de la parenté se fait par la mère. La filiation patrilinéaire semble arriver plus tardivement avec la sédentarisation et, surtout au cours du Néolithique, avec l'agriculture et l'élevage.»

Si rien ne vient soutenir la thèse d'un matriarcat en tant que domination hiérarchique des femmes, Marylène Patou-Mathis tient à souligner que rien ne vient non plus étayer l'hypothèse inverse. «Aucun indice ne nous permet à l'heure actuelle de penser que les sociétés paléolithiques étaient patriarcales. On sait par contre que les femmes étaient mobiles, participaient activement à la vie et à la survie du groupe –bien plus actives que ce que l'on a pu supposer par le passé. Dès lors, on peut penser que les relations entre hommes et femmes étaient plutôt équilibrées.»

Chez les peuples de chasseurs-cueilleurs actuels, hommes et femmes participent à la subsistance: les premiers partent à la traque du gibier, les secondes ramassent baies, coquillages et plantes. Si la viande reste l'apport protéinique le plus important, la cueillette constitue, excepté dans les régions froides (chez les Inuits),70% de l'apport alimentaire global. L'homme est donc très loin de subvenir seul aux besoins du groupe, mais symboliquement, la chasse est fortement valorisée. Ainsi, dans la langue des Yagans, un peuple amérindien établi en Terre de Feu jusqu'à la fin du XIXe siècle, tous les mots utilisés pour désigner la cueillette des coquillages, travail féminin, étaient dépréciateurs.

L'accès aux outils et aux armes

Si la cueillette incombe aux femmes, il leur arrive également de prendre part à la chasse en traquant du petit gibier, en posant des pièges et des collets ou en participant au rabattage de proies (qui met à l'épreuve notamment leur talent de coureuses). Si elles se servent d'objets contondants, tels que des gourdins, elles n'utilisent que très rarement d'armes capables de trancher ou de perforer, sauf chez les Indiens Akuntsu d'Amazonie. On peut tout de même supposer que la traque du gros gibier, exposant le chasseur à des périls plus grands, ait conduit à accorder un statut supérieur aux hommes.

Pour autant, ces observations faites chez les peuples de chasseurs-cueilleurs, passés ou présents, suffisent-elles à dresser des conclusions définitives sur le mode de vie préhistorique?

«On s'est aperçu que les outils préhistoriques étaient tout à fait façonnables et utilisables par des femmes.»
Claudine Cohen, philosophe, historienne des sciences et paléontologue

Non, d'après Marylène Patou-Mathis: «Les scènes de chasse de l'ère magdalénienne (il y a environ 17.000 ans) nous montrent souvent des silhouettes autour d'un animal. Si l'animal est grand, stylisé, les silhouettes sont si rudimentaires que je défie quiconque de les attribuer avec certitude à l'un ou à l'autre sexe. Il en va de même pour les outils et les armes de chasse... On a déduit, sans réelles preuves, qu'ils avaient été obligatoirement façonnés par des hommes. En vérité, rien ne prouve que les femmes ne maîtrisaient pas les techniques de taille.»

Claudine Cohen évoque à ce titre la tracéologie, méthode mise au point dans les années 1930 par le Russe Sergueï Semenov. Il s'agit d'étudier les traces de fabrication et d'utilisation présentes sur des objets ou des outils de pierre afin d'en déduire la manière dont ils étaient fabriqués et utilisés. Cette étude ouvre la possibilité de les reproduire et d'en faire usage: une méthode expérimentale qui permet aussi de multiplier les expérimentateurs, hommes ou femmes. «On s'est aperçu que les outils préhistoriques étaient tout à fait façonnables et utilisables par des femmes, note-t-elle. Tailler un outil de silex est avant tout une question d'angle, de finesse, et non de force brute. Cette idée que les femmes ne taillaient pas s'est vue donc contredite par la pratique expérimentale.»

Des battantes en forme olympique!

Qu'en est-il de leur force et de leur capacité physique? Le corps des femmes était-il si chétif et si fragile qu'elles auraient été tenues à distance de la chasse pour des raisons de différenciation anatomique? Les études récentes semblent prouver le contraire, explique Marylène Patou-Mathis: «Les squelettes démontrent qu'elles étaient robustes. Sur des ossements datant du Néolithique et retrouvés en Europe centrale, on a même pu observer ce qu'on appelle des enthésopathies, preuves que les femmes de l'époque étaient musculairement très puissantes et pratiquaient des activités dures liées à l'agriculture.»

En effet, les enthésopathies sont de minimes altérations au niveau des tendons et des ligaments –des lésions provoquées par des gestes répétés. Elles sont aujourd'hui fréquentes chez les sportifs de haut niveau, notamment les lanceurs de poids et de javelot. On peut donc en conclure que les femmes préhistoriques étaient très robustes et possédaient une morphologie proche de nos championnes olympiques.

Cuisinières, guérisseuses, tisserandes...

Si la cueillette est une activité féminine dans la plupart des sociétés de chasseurs-cueilleurs, on peut supposer que les femmes ont également contribué au perfectionnement des pratiques culinaires: connaissance des herbes, des fruits et des légumes sauvages, des graines, des assaisonnements. À quoi se sont ajoutés, assez tôt dans l'histoire humaine (il y a environ 400.000 ans), différents usages du feu: pour le fumage des viandes, les modes de cuisson, etc. Claudine Cohen rappelle que le passage d'une alimentation crue à une alimentation cuite a participé non seulement au développement du goût, mais aussi à une meilleure assimilation des protéines, vitale pour le fonctionnement cérébral, marquant une étape décisive dans l'évolution de l'humanité.

Cette proximité des femmes avec les végétaux et les graminées suggère qu'elles connaissaient les plantes médicinales et ont été à l'initiative des premières pharmacopées. Fortes de leur expérience, elles auraient su quelles herbes et quelles plantes utiliser pour soigner: la figure de la femme chamane, guérisseuse, traverse les âges et trouve peut-être des résurgences chez les sorcières du Moyen Âge, fines connaisseuses des plantes, notamment abortives.

Et qui dit plantes, dit fibres. «Le travail des fibres, les activités de tissage et de couture, la fabrication des paniers furent sans doute aussi le domaine des femmes», remarque Claudine Cohen. Dans l'art paléolithique, elle observe que les femmes sont souvent associées à ce travail. Les photos qui illustrent son livre La Femme des origines montrent plusieurs Vénus paléolithiques portant des résilles, des ceintures, des bracelets de fibres, des pagnes ou encore des sortes de harnais de corde clairement identifiables.

C'est le cas des Vénus retrouvées sur le site russe de Kostienki, dans la vallée du Don, vieilles dames de 23.000 ans, taillées dans l'ivoire ou la pierre calcaire.

Vénus de Kostienki. | Don Hitchcock via Wikimedia Commons

On y distingue des cordes tressées ou tissées enserrant la poitrine ou soulignant un ventre rond, au nombril proéminent, signe sans doute de grossesse. Les cordes étaient-elles des parures? Ou bien servaient-elles d'accessoire obstétrical, éventuellement pour aider à la poussée lors de l'accouchement? Impossible de trancher. Mais si l'artiste a pris le temps de les représenter avec tant de minutie, il est bien possible que ces tissages aient été socialement valorisés.

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