Égalités / Société

Pour un partage des tâches égalitaire, la bonne volonté des hommes ne suffit pas

Temps de lecture : 9 min

Si les couples hétéros sont de plus en plus favorables à une répartition moins genrée des corvées, la révolution domestique est encore bien difficile à mener.

«Quand on s'est mis ensemble, on avait déjà une conscience politique, mais on s'installe dans ce schéma malgré nous.» | The Creative Exchange via Unsplash
«Quand on s'est mis ensemble, on avait déjà une conscience politique, mais on s'installe dans ce schéma malgré nous.» | The Creative Exchange via Unsplash

«Mon nouveau mec va passer l'aspirateur et dire que c'est fait, mais pas pour qu'on lui jette des fleurs. De la même façon, s'il voit le panier à linge qui déborde, il est capable de lancer une machine sans que j'aie à lui dire de faire la lessive. Il a emménagé dans mon appart, mais il a toujours trouvé normal de contribuer à la vie en communauté, se réjouit Mélanie, 32 ans, éducatrice Montessori. C'est quelqu'un de très curieux. Il s'est rendu compte qu'il n'avait jamais eu l'occasion de découvrir la couture. Comme j'ai une machine à coudre, on a prévu de se faire bientôt une session couture.»

Après avoir vécu pendant cinq ans avec un homme qui n'en faisait pas une et «mangeait dans de la vaisselle en plastique jetable pour ne pas avoir à faire la vaisselle», il y a de quoi avoir le sourire.

«Se retrouver dans un couple hétéro sans valeurs féministes n'est pas une fatalité, abonde Clémence*, 31 ans, doreuse et encadreuse d'art, mère d'une petite fille. Je ne vois pas pourquoi un homme ne pourrait pas être féministe, ou en tout cas sensible à la cause des femmes.»

Dans son ménage, le partage des tâches est assez équilibré, avance-t-elle: «Il ne l'a pas toujours été, mais mon partenaire est à l'écoute et essaye de changer rapidement les choses quand ça ne va pas.»

Idem dans le foyer de Thalie*, coordinatrice RH de 33 ans et maman de deux filles: «Il a toujours eu conscience qu'il n'avait pas forcément reçu cette éducation-là, qu'il y avait une marge de progression et que ça allait lui demander des efforts pour être au niveau. Et effectivement, il a travaillé fort pour que l'égalité soit possible.»

Selon un sondage Ipsos de 2018, 83% des Français·es considèrent que l'amélioration (certes lente et pas encore parfaite) de la répartition des tâches domestiques provient notamment de l'investissement des hommes.

Au cours de ses recherches, Jenny van Hooff, sociologue à l'université métropolitaine de Manchester (MMU), a noté que l'égale (ou du moins équitable) répartition provenait bel et bien d'une prise de conscience du couple... à laquelle devait souscrire pleinement le partenaire masculin.

«Pour parvenir à cette capacité à mener une vie antisexiste, les femmes sont vraiment dépendantes du consentement des hommes», écrit-elle dans un article de 2011 paru dans le Journal of Gender Studies –une forme moderne et plus pernicieuse de l'autorité maritale.

Il ne faudrait pas croire pour autant que l'intention du partenaire suffit pour atteindre l'égalité du partage des tâches. «Il serait intéressant de sortir de cette façon de penser les inégalités comme si elles étaient le fruit de la bonne ou de la mauvaise volonté», acquiesce sa consœur Chiara Piazzesi, professeure de sociologie à l'université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).

Angle mort

Certes, «les hommes doivent accroître leurs efforts» afin de rattraper leur retard de socialisation domestique, appuie Jenny van Hooff. Mais Alice*, professeure des écoles de 23 ans, a beau avoir mis en application ce qu'elle appelle son «devoir d'éducation» féministe et avoir voulu former son petit copain à la prise de conscience de la charge mentale, le résultat n'est pas encore au rendez-vous: «Malgré mon travail sans relâche depuis deux ans, c'est toujours pas ça.»

Du côté du couple de Clémence, c'est aussi une tâche sans cesse renouvelée, avec de fréquentes et nécessaires «mises à jour» féministes: «Il y a eu des discussions houleuses, ça s'est parfois fait un peu dans la douleur… Mon copain revenait souvent sur ses dires et voulait changer, parce qu'il n'aimait pas la manière dont il agissait. Grâce à notre communication et à des émissions (Les Couilles sur la table, entre autres), il a su écouter et analyser des situations, des choses qu'il avait faites ou dites par le passé et dont il se rend compte maintenant que ce n'était pas normal.»

Force est de constater que si l'on est rétif au changement, ça ne facilite rien. «Je pars du principe qu'on ne peut pas faire changer les gens malgré eux, expose Mélanie pour justifier sa séparation avec son ex. Je ne vais pas demander à un poisson de grimper à un arbre.»

«Il lui arrivait de ne plus avoir de sous-vêtements et de devoir attendre, parce qu'il n'avait pas prévu.»
Thalie

Les bonnes intentions féministes, qu'elles soient à l'initiative de l'une ou de l'autre, n'évitent nullement de se prendre les pieds dans les ornières sexistes. «Mon conjoint, ça ne le dérange pas d'aller se reposer, s'il est fatigué, en sachant qu'il y a du linge à plier sur le lit, par exemple. Il va le décaler de mon côté, tandis que moi, ça ne me viendrait pas à l'esprit», relate Thalie.

Ah, les automatismes! Question de socialisation, les tâches domestiques se trouvent souvent dans l'angle mort de la vision du foyer qu'ont les hommes. «Au bout de deux ans dans notre appart, mon ex devait laver des chemises pour un mariage. Il m'a demandé comment fonctionnait la machine. J'ai conscience que c'est quelque chose de conditionné, d'hérité. Sa mère était comme ça, elle rangeait tout derrière lui», analyse Mélanie.

«Il a vécu tout seul pendant dix ans avant qu'on se mette ensemble, donc on aurait pu penser qu'il serait indépendant, raconte Sara à Jenny van Hooff, la sociologue de Manchester. Mais même à ce moment-là, il ramenait son linge sale chez sa mère et elle le lui lavait.»

Lorsqu'il était étudiant, le conjoint de Thalie ramenait lui aussi son linge au domicile parental.«C'était sa mère qui faisait les machines, bien sûr, pas lui. Ça lui arrivait de ramener des affaires chez sa sœur, et elle faisait tourner des machines. Avec une déresponsabilisation totale: il lui arrivait de ne plus avoir de sous-vêtements et de devoir attendre, parce qu'il n'avait pas prévu», se souvient-elle.

Ces mauvaises habitudes ont amené leur lot de tensions dans le couple: «C'est moi qui m'occupe du linge; lui, il n'aime pas ça et ça ne me dérange pas qu'on se répartisse les tâches en fonction de ce qu'on aime. Mais de manière régulière, il lui arrivait de ne plus avoir de caleçons: comme il fait beaucoup de sport, il change beaucoup de sous-vêtements. Parfois, le matin, il me prenait à partie: “Comment ça, j'ai pas de caleçon?”»

Une façon inhabituelle et pour le moins désagréable de s'adresser à elle: «Il me parlait comme il avait l'habitude d'interagir avec sa mère, parce qu'il considérait finalement que ça lui était dû. Ça a pris quelques années avant ce que ce soit clair, même au cœur des disputes, que c'était sa faute et pas la mienne s'il n'y avait pas de caleçon propre.»

Déconstruction «in progress»

Eh oui, c'est encore pire pour la charge mentale et émotionnelle, travail invisible et point aveugle s'il en est. «C'est une aventure intellectuelle pour sortir de ce bain culturel préexistant. Déconstruire ses réflexes nécessite un questionnement permanent», reconnaît Jean*, 36 ans, directeur de production dans l'audiovisuel.

Il faut déjà briser cette habitude de privilégiés consistant à faire passer ses besoins en premier et réaliser que l'on peut incarner une série de contraintes pour sa compagne, souligne la sociologue montréalaise Chiara Piazzesi. «Nous, on a été entraînées à penser aux autres, on peut mobiliser ça quand la société nous le demande. Lui n'a pas eu cette socialisation, il a toujours été habitué à penser pour lui. Ça lui demande un changement assez radical», observe Elsa*, enseignante-chercheuse de 38 ans.

«La charge mentale, c'est le grand combat, insiste Jean. Moi, je ne prévois pas trop les trucs à l'avance, ça me stresse. Amélie* si, même si je ne pense pas que ce soit dû à son caractère.»

«J'avais l'impression d'être la mère de famille qui fulmine. On s'est trouvés piégés tous les deux.»
Amélie

Avoir conscience que l'attitude de sa conjointe n'a rien d'inné mais est plutôt due au «bain mental» dans lequel la société nous a tous et toutes plongé·es ne l'a pas empêché d'être, selon ses propres termes, «largué» pour l'organisation des 4 ans de leur fille aînée. «C'était la première fois qu'on faisait un anniversaire avec pas mal de monde, et je n'ai pas du tout pris les trucs en charge. Je pensais qu'il n'y avait pas grand-chose à faire, je me disais: “Ça va se passer cool”», évoque-t-il spontanément pour signifier qu'il s'aperçoit –parfois un peu tard– des «travers» involontairement sexistes de fonctionnement de leur famille.

«On avait invité huit enfants. J'avais en tête et en tâche de fond l'organisation, rapporte séparément sa conjointe Amélie*, journaliste de 38 ans et membre d'un collectif féministe. Deux jours avant, je me dis qu'il faut que j'aille acheter des trucs. Lui n'était pas dispo, il devait bosser. Et la veille, le vrai jour de l'anniversaire de Gabriela*, il avait une soirée ciné prévue avec des potes. Il ne se projette pas. À titre perso, jamais je n'aurais calé un truc le soir de l'anniversaire de ma fille. J'étais assez en colère.»

Résultat, le jour de la fête avec les camarades de classe, «il m'a dit: “Je me sens inutile, je vais m'occuper de Bianca*”, indique Amélie. Pendant ce temps-là, je sortais les boissons, les verres, je mettais tout sur la table. J'avais l'impression d'être la mère de famille qui fulmine. On s'est trouvés piégés tous les deux».

Chacun est plus ou moins revenu dans son rôle «naturel»: Amélie en organisatrice en cheffe, Jean aidant, si tant est qu'il reçoive des instructions. «Quand on s'est mis ensemble, ponctue ce dernier, on avait déjà une conscience politique, mais on s'installe dans ce schéma malgré nous. Il faut conscientiser et combattre.» Voilà pourquoi il s'agit d'«un work in progress» qui ne se déroule pas sans heurts.

Organisation sociale

«Si les mères se retrouvent bel et bien en charge de la majorité des tâches visibles, de l'essentiel des tâches invisibles et de la quasi-totalité de la responsabilité de leur bonne exécution, ce n'est pas en général parce que leurs conjoints sont des fumistes ou de mauvaise volonté, mais plutôt parce que nous sommes toutes et tous influencés à notre propre insu par les normes d'une société sexiste qui nous dicte les comportements et les compétences qu'en tant que femme ou homme nous devons manifester», résume la journaliste Béatrice Kammerer dans son ouvrage L'éducation vraiment positive. Pas facile de voir le monde et d'agir différemment de ce à quoi on a été éduqué·e.

«Il m'a demandé pardon et juré de faire mieux maintes fois, c'était sincère. Il est volontaire, ce n'est pas de la flemme ou de la mauvaise foi. J'aimerais croire qu'il est victime du poids écrasant de la société et que je peux résoudre ça, formule Alice. En même temps, quand je le dis à voix haute… Est-ce que je peux résoudre ça, moi, seule, face à la société?»

«Certes, on peut faire des choses. Mais je ne peux pas qu'être en colère contre lui, ce sont aussi des choses sociales.»
Elsa

Rien n'est moins sûr. «C'est une situation vraiment difficile à briser individuellement par les couples», tranche Jenny van Hooff. L'éducation genrée et les réflexes de chacun·e poussent à se couler dans les moules préexistants.

Et ça ne s'arrête pas là: «C'est impossible d'avoir une répartition 50/50 des tâches: la société n'est pas égalitaire et tu ne vas pas faire reposer toute la lutte contre le patriarcat sur mes épaules», a déjà lancé lors d'une dispute le partenaire d'Elsa. Une répartie «provoc» avec laquelle l'universitaire et mère de deux garçons n'est pas tout à fait en désaccord: «Il se fout un peu de ma gueule quand il dit ça, mais quelque part, il a raison. C'est comme pour les petits gestes et l'écologie. Certes, on peut faire des choses. Mais je ne peux pas qu'être en colère contre lui, ce sont aussi des choses sociales.»

C'est également l'analyse de Jean, pour qui la naissance de Gabriela puis de Bianca a fortement changé la donne. Il a posé un mois de congés pour l'aînée, trois semaines pour la seconde, au lieu des onze jours consécutifs que prévoit la loi: «C'était pas mal, mais une fois que j'ai repris le boulot, il y a plein de choses que je ne pouvais plus gérer. Il y a à ce moment-là toute une organisation dont on perd la charge.»

Puisqu'il n'était pas présent en journée, c'est Amélie qui s'est occupée des achats de vêtements ou des rendez-vous médicaux. «Je me suis senti largué et ça m'a fait vachement mal au cœur, c'était pas normal qu'elle se tape tout ça», confie-t-il. Rien d'étonnant à ce que les couples qui ont une organisation plus égalitaire du travail domestique soient aussi généralement ceux sans enfant.

La bonne volonté qui aiderait à mieux équilibrer le partage des tâches, c'est donc aussi et surtout celle des politiques, en réformant le congé paternité et faisant en sorte d'éliminer le plafond de verre comme les inégalités salariales.

* Les prénoms ont été changés.

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