Égalités / Monde

De l'ombre à la rue, la naissance d'une communauté queer à Istanbul

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 1] L'histoire de la place Taksim, quartier historique des marginaux et symbole des protestations citoyennes, est aussi celle de l'éclosion de la cause LGBT+ en Turquie.

La Marche des Fiertés à Istanbul, sur l'avenue Istiklal, le 13 juin 2010. | Bülent Kılıç / AFP
La Marche des Fiertés à Istanbul, sur l'avenue Istiklal, le 13 juin 2010. | Bülent Kılıç / AFP

«Je pensais être le seul», se rappelle Öner, 48 ans. Né à Istanbul sur la rive asiatique dans les années 1970, il a traversé les années 1980 et sa jeunesse en réfrénant son attirance pour les autres garçons. «Trans, homosexuel, on utilisait le même mot comme une insulte. Tout ce que je savais, c'était que “finir” homosexuel voulait dire se prostituer dans la rue, avoir une vie misérable et devoir se transformer en femme pour plaire à un autre homme. Il me fallait à tout prix changer.»

Si depuis un an, la cause LGBT+ turque subit les attaques virulentes du gouvernement islamo-conservateur issu de l'AKP, ces dernières sont indéniablement le signe de sa progression. Le siècle dernier s'est écoulé sans que les problématiques LGBT+ existent jamais dans le débat public. Même ici, dans l'un des rares pays à majorité musulmane à ne pas pénaliser l'homosexualité, au sein de cette Istanbul qu'on baptise «capitale gay du Moyen-Orient», faire l'autruche était de rigueur.

Au temps de l'Empire ottoman, personnes transgenres et homosexuelles étaient pourtant tolérées. Français·es, Allemand·es, Britanniques venaient vivre ici, sans crainte, les aventures illégales dans leur pays, comme le rappelle une étude consacrée au mouvement queer en Turquie de l'Institut allemand des affaires internationales et de la sécurité, menée par Zülfukar Çetin. Mais au début du XXe siècle, l'Empire est dépecé.

De la guerre d'indépendance remportée contre les puissances européennes venues se partager le gâteau naît la République turque actuelle. Celle-ci, façonnée par Mustafa Kemal Atatürk, prend modèle sur les ennemies d'hier, importe leur «modernité» et, avec, une part d'homophobie. La situation des personnes homosexuelles et transgenres pâtit du processus de modernisation, quand «sous l'influence européenne, homosexualité et transsexualité ont commencé à être proscrites», précise l'étude. Les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes passent dans l'ombre, «ignorées jusque dans les années 1960».

Marginales, méprisées, militantes

Certaines choses restent immuables, comme le quartier de la place Taksim, sur la rive européenne, cœur historique de la vie gay et trans d'Istanbul, là où convergent les vies interdites. On se rencontre en secret dans ses cinémas érotiques. C'est là qu'ont élu domicile les prostitués qui font horreur à l'enfant qu'est Öner dans les années 1970.

À l'époque, être homosexuel signifie se destiner à leur existence: méprisés, isolés, dépeints comme des marginaux, des immoraux, des déviants par la télévision et les médias, harcelés par la police. Les tentatives de militantisme sont stoppées net par le voile sombre que jette le coup d'État militaire du 12 septembre 1980 sur le pays.

«Quand le nationalisme et la militarisation se renforcent, l'homophobie se trouve récupérée par cette dynamique dominante et patriarcale», observe la sociologue Pinar Selek, qui a longtemps étudié le militantisme trans en Turquie. Pour défendre leurs droits, une grève de la faim est organisée sur la place Taksim en 1987. «Un moment déterminant pour le mouvement queer contemporain», remarque le think tank allemand qui a produit l'étude précitée. Mais aux yeux des médias, ils restent les parias.

«Alors que les chaines de télévision célébraient des artistes gays dans leurs émissions de divertissement, les travailleurs du sexe trans étaient dépeints comme des gens qui heurtent la morale publique, engendrent la violence et se prostituent», soutient l'ouvrage de témoignages Being a queer in the 80s, publié par l'association Black Pink Triangle Izmir, en 2012.

«Quand le nationalisme et la militarisation se renforcent, l'homophobie se trouve récupérée par cette dynamique dominante et patriarcale.»
Pinar Selek, sociologue

Dans ces mêmes années, Öner a 15 ans et entame une thérapie qui s'étalera vainement sur huit ans. Pour travailler son niveau d'allemand, il lit le magazine pour adolescent·es Bravo, et découvre par hasard pour la première fois le témoignage d'un garçon homosexuel.

La Turquie est, comme tant d'autres pays, percutée par la libéralisation des années 1990. De nouveaux magazines et radios émergent. Sous couvert de moralité, certains usent de unes croustillantes sur «la double vie secrète» des homosexuels dans les ruelles d'Istanbul, se souvient Öner. Sur des plateaux, certain·es thérapeutes viennent expliquer que l'homosexualité n'est pas une maladie. Mais l'électrochoc viendra, pour Öner et des millions d'autres, de cet internet sans frontières ni hiérarchie.

«Si 10% de la population était queer, je me répétais que nous devions être 50 dans mon entreprise… Où étaient les 49 autres?»
Öner, militant homosexuel

«Je travaillais dans une des premières entreprises à y avoir accès. Il n'y avait ni Google ni moteur de recherche à l'époque, tout était en anglais. Ellen DeGeneres venait de faire son coming out, se remémore Öner. J'ai passé des mois à chercher et lire tout ce qu'on pouvait trouver sur l'homosexualité. Je suis devenu un expert, avec zéro expérience. Si 10% de la population était queer, je me répétais que nous devions être cinquante dans mon entreprise… Où étaient les quarante-neuf autres? Istanbul est une si grande ville, il devait forcément exister quelque chose.»

Une famille queer

Öner finit par découvrir en 1997 Lambdaistanbul, une association LGBT+ créée en 1993. «Le site existait depuis 1995, alors qu'il n'y avait presque rien en turc sur internet… Quand j'y repense, c'est complètement fou.» Des groupes de parole sont organisés discrètement à l'étage d'une fondation vers le lycée Galatasaray, dans le quartier de Taksim. Öner s'y rend, tremblant, puis renaît.

«Les personnes y racontaient ce que je vivais. J'ai eu le sentiment d'avoir retrouvé ma famille de toujours. Je me suis dit: “c'est chez moi, je ne vais nulle part.” Cela fait vingt-trois ans, et je n'en suis jamais parti.» Devenu l'un des bénévoles historiques, Öner Ceylan anime religieusement des meetings quasiment chaque semaine. Il est ainsi aux premières loges de l'explosion des années 2000.

Elles démarrent avec un choc retentissant: des photos intimes de la mégastar et enfant chéri du pays, Tarkan, avec un «ami» paraissent dans la presse. Le scandale est sur toutes les lèvres, mais le mot «gay» nulle part. Nommer rend tout plus réel. Même si la Turquie adoube comme icônes nationales des personnalités telles que Zeki Müren, flamboyant chanteur populaire maquillé, brushé et amateur de robes, ou la «diva» transgenre Bülent Ersoy.

«Les homosexuels étaient acceptés tant qu'ils jouaient leur rôle, explique la sociologue Pinar Selek. Dès qu'ils ont commencé à revendiquer du changement, à se montrer, manifester, les coups sont tombés. On ne voulait pas qu'ils soient visibles.»

En 1996, Istanbul accueille la seconde conférence des Nations unies pour l'habitat humain (Habitat II) et des opérations de «nettoyage» sont menées dans la rue Ülker, proche de Taksim, où vivent de nombreuses personnes trans. «Cette contre-culture existait depuis longtemps, mais on a voulu chasser les transsexuels. Cela faisait partie du projet de gentrification», se souvient Pinar Selek, dont le travail auprès de cette communauté a été publié en 2001 dans l'ouvrage Maskeler Süvariler Gacilar, bientôt traduit en français.

L'arc-en-ciel se répand sur Taksim

Le boom économique et la candidature de la Turquie pour intégrer l'UE inaugurent une décennie fulgurante de modernisation et d'ouverture. Un certain Recep Tayyip Erdoğan, leader du parti islamo-conservateur et libéral AKP, affirme avant les élections législatives que les homosexuel·les devraient bénéficier d'une meilleure protection juridique. Taksim déploie ses couleurs arc-en-ciel au grand jour.

Les bars et clubs gays se multiplient dans les rues environnantes de la place centrale de la rive européenne. Elle sera le point de départ de la Marche des Fiertés, lancée en 2003. Lambdaistanbul choisit aussi le quartier de Taksim pour ouvrir son premier local permanent. Le gouverneur d'Istanbul leur rend un grand service en 2006 en tentant d'interdire l'association qui irait à l'encontre des «valeurs familiales». «Nous avons mené une campagne d'enfer, la publicité fut grande, explique Öner. Et au final, la justice a tranché en notre faveur.»

«Plus le mouvement LGBT devenait visible, plus les réactions des membres de l'AKP étaient virulentes.»
Zülfukar Çetin, chercheur à l'université de Bâle

L'ascension de l'AKP, le parti d'Erdoğan, grandit parallèlement à une jumelle ennemie: la cause LGBT+. Quand la ministre de la Famille, Selma Aliye Kavaf, déclare en 2010 que l'homosexualité est une maladie qui doit être traitée, elle s'attire les foudres des militant·es queer. «Plus le mouvement LGBT devenait visible, plus les réactions des membres de l'AKP étaient virulentes», souligne l'Institut allemand des affaires internationales et de la sécurité, dans son étude sur le mouvement queer en Turquie.

En juin 2013, c'est la révolution de Gezi. Pendant des semaines, des milliers de Turcs et de Turques dorment, manifestent et vivent ensemble dans le petit parc au cœur de la place Taksim pour lutter contre sa destruction, devenue le symbole d'un pouvoir de plus en plus vorace. La révolte citoyenne réunit de façon inédite des groupes hétéroclites dans une cohabitation quasi-utopique. Les militant·es LGBT+ y gagnent une reconnaissance immense.

«Des gens de tout le pays venaient. Lambda organisait de la distribution de vivres pour tout le parc, nous échangions avec les nationalistes turcs comme kurdes, les féministes, les musulmans anticapitalistes, les supporters de foot, se rappelle Öner. Quand il n'y avait pas de workshops ou de conférences, les gens étaient unis face aux bombes lacrymogènes et aux attaques de la police. Notre local faisait parfois office de refuge. J'ai envie de pleurer rien que d'y repenser.»

L'année suivante, près de 100.000 personnes se réunissent au départ de la place Taksim pour la Marche des Fiertés. Les associations fleurissent à travers le pays, jusque dans les petites villes d'Anatolie. «Cette coopération a rendu possible pour le mouvement queer d'inscrire leurs sujets à l'agenda des partis politiques, des organisations de droits de l'homme et des instituts de recherche, et de demander sa reconnaissance et son acceptation par la société civile», résume l'étude de Zülfukar Çetin.

Gezi fut l'acmé puis le début du déclin. «La place Taksim était l'icône de cinquante ans de protestation, elle est devenue un projet pour le gouvernement, qui voulait empêcher les gens de s'y réunir», analyse Sencer Piyancı, fondateur du magazine LGBT+ Gzone. Les loyers se sont envolés, et les débits de boissons et clubs ont fermé les uns après les autres –aussi affaiblis par le boom des applications de rencontre, note Sencer. «D'une dizaine de clubs gays, je n'en ai aujourd'hui plus que trois ou quatre en tête, estime-t-il. Le quartier de Taksim est devenu un endroit pour les touristes arabes.»

En 2014, Lambdaistanbul quitte ce qui était son quartier depuis vingt ans pour la rive asiatique. Sa popularité reste intacte, mais pas sa fréquentation. «Nous avions des activités et des bénévoles à la permanence sept jours sur sept. Puis, en l'espace d'un an, l'un comme l'autre se sont raréfiés, se rappelle Öner Ceylan, en charge des plannings. J'ai encore du mal à me l'expliquer. Le déclin avait commencé après Gezi, mais 2015, ce fut le plongeon.»

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