Égalités

À Taïwan, le féminisme se conjugue à l'imparfait

Temps de lecture : 5 min

[Épisode 5] «L'île des femmes» a beau passer pour le pays le plus progressiste d'Asie en matière d'égalités, la présidence de Tsai Ing-wen lui sert surtout à briller aux yeux de l'Occident.

La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen le 20 mai 2020 à Taipei. | Taiwan presidential office / AFP
La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen le 20 mai 2020 à Taipei. | Taiwan presidential office / AFP

En Asie comme dans le monde entier, Taïwan est connu pour ses politiques très progressives. Le pays s'appuie sur un système démocratique multipartite considéré comme exemplaire depuis 1996. Tsai Ing-wen, première présidente de l'île, a été réélue pour son deuxième mandat en janvier 2020. Les femmes parlementaires représentent 42% des élu·es, faisant de Taïwan «le pays le plus égalitaire d'Asie». Une affirmation confirmée par la légalisation du mariage entre les personnes du même sexe en mai 2019.

En matière de droits sociaux, Taïwan semble détenir le titre de champion asiatique. La cofondatrice de l'association MOWES, Maja Ho, nuance l'avancée du pays vis-à-vis de ses voisins concernant l'égalité des genres: «Taïwan fait un super boulot comparé au reste de l'Asie, commence-t-elle. Mais derrière la surface, ce n'est toujours pas beau à voir.»

Un héritage tumultueux

Si, il y a quelques siècles, Taïwan était surnommé «l'île des femmes» pour compter sur son sol de nombreuses sociétés matriarcales, c'est loin d'être toujours le cas. Afin de comprendre le paradoxe taïwanais, il faut regarder du côté de son histoire tumultueuse qui continue d'avoir des récupercussions sa stratégie politique et sociale.

Entre imprégnation des valeurs patriarcales confucianistes, fuite de la Chine continentale, occupation japonaise, loi martiale et une interminable bataille identitaire menée contre la République populaire de Chine (RPC), nombreuses sont les luttes considérées comme secondaires qui ont fini par être éclipsées.

«Nous avons la chance d'avoir eu de puissants mouvements féministes durant les années 1970 et 1980, explique la professeure Chen Yi-chien, enseignante à la Shih Hsin University et ancienne présidente de l'Awakening Foundation. Ces derniers ont ouvert la voie à de nombreuses réformes politiques, économiques et sociales qui font de Taïwan l'un des pays les plus égalitaires d'Asie. L'une des principales raisons qui explique l'existence de ces mouvements sociaux est notre isolement politique.»

Ne compter que sur soi-même

Aujourd'hui, moins de vingt pays dans le monde reconnaissent la souveraineté du pays. Entretenir des relations avec Taïwan en tant que démocratie indépendante, c'est faire une croix sur celles que l'on pourrait avoir avec la Chine continentale. De nombreux pays ont vite fait le calcul. Au même titre, les organisations internationales telles que l'ONU ou l'OMS risquent de se retrouver exclues de toute forme de prise de décision politique.

Chen Yi-chien estime que cet isolement a forcé la population à descendre dans la rue, «parce que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour faire avancer nos droits».

Manifestations après manifestations, demandes après demandes, des lois visant la parité à l'embauche, l'égalité salariale ou face au divorce, le droit à l'avortement ont été implémentées dès 1985.

Paradoxalement, cet isolement a aussi eu des conséquences néfastes sur les mouvements sociaux, à commencer par les féministes. «Le problème quand on se replie sur soi-même, c'est qu'on s'accroche à ses valeurs traditionnelles. À Taïwan, le confucianisme a fait beaucoup de mal aux droits des femmes», confirme Chen Yi-chien.

L'une des valeurs fondamentales du confucianisme repose sur le concept de Xiao, aussi appelé «dévotion filiale». Cette notion prône l'harmonie sociétale par le respect de fonctions sociales précises. Le rôle des femmes tourne principalement autour de leurs qualités en tant que filles, mères, épouses et belles-filles, les empêchant de gagner un certaine indépendance.

Pour la professeure, l'absence de mouvement #MeToo à Taïwan est certainement liée à ces valeurs: «Même si j'aimerais croire que nous n'avons pas eu de mouvement #MeToo uniquement grâce à l'efficacité des politiques qui sont menées par le pays, je sais très bien qu'il n'en est rien. Les agressions sexuelles sont encore taboues et les femmes sont toujours oppressées par un système patriarcal. J'espère que les prochains gouvernements vont changer cela.» Un espoir difficile à nourrir si l'on considère la ligne du gouvernement actuel n'est pas très actif sur la question.

La présidence de Tsai Ing-wen: entre espoirs et déceptions

«Même si notre présidente est une femme, commence Maja Ho, elle n'arrive pas à faire changer les mentalités. Elle-même est la cible de critiques sexistes: “Comment est-elle devenue présidente? – C'est parce qu'elle n'est ni mariée, ni jolie. En plus elle n'a pas d'enfant! Elle doit être lesbienne ou aimer les chats!”»

Tsai Ing-wen, la présidente taïwanaise, a été la source de nombreux espoirs depuis sa première campagne présidentielle. Mais de nombreuse femmes qui la soutenaient sont tombées de haut. Sous ses deux mandats, les projets de loi se sont fait rares et peu de textes ont été votés.

«Tsai Ing-wen n'a jamais pu et ne peut pas se présenter au pays en tant que féministe. C'est beaucoup trop pour la société, avoue Chen Yi-chien à contrecœur. Si elle le faisait, ce serait considéré comme une déclaration de guerre à tous les hommes du pays.» Son genre n'est pas étranger au fait qu'elle garde le silence, mais la stratégie politique de son parti a aussi son rôle à jouer.

La menace chinoise prime sur l'égalité des genres

À Taïwan, l'égalité des genres est loin d'être l'argument le plus vendeur pour les partis politiques. Les revendications sociales dans leur ensemble sont loin d'être les réformes les plus mises en avant. À la place, les formations politiques préfèrent miser sur la menace chinoise. «Dès que l'on est en période électorale, les partis nous pressent de nous unir autour de l'identité taïwanaise pour vaincre la Chine, confirme Chen Yi-chien. L'égalité des genres, l'environnement ou les droits du travail sont rapidement oubliés.» Cette stratégie a fait ses preuves à l'intérieur du pays. La peur de l'invasion de Taïwan par la Chine a permis d'éclipser beaucoup de points noirs de la politique de l'île.

L'accession d'une femme à la plus haute fonction du pays présente avant tout l'avantage d'attirer l'attention des pays occidentaux. Chen Yi-chien voit la même logique derrière toutes les politiques progressistes menées sous sa mandature: «Bien sûr que Taïwan s'inquiète du bien-être de sa population. Mais je pense que le choix d'élire une femme comme présidente ou de légaliser le mariage homosexuel fait aussi partie d'une stratégie qui vise à faire rayonner Taïwan à l'échelle internationale.»

Chen Yi-chien ne perd pas espoir pour autant. La jeunesse s'est emparée de cet esprit progressiste et l'embrasse pour souligner l'unicité de l'identité taïwanaise. C'est en compensant les tactiques de leur gouvernement qu'elle permet au pays de rayonner pour des raisons qu'elle juge légitimes. Comme elle le rappelle, la génération Ing-wen a été éduquée sous des lois qui font la promotion de l'équité et qui autorisent le mariage homosexuel. Cette jeunesse est bien placée pour faire bouger les lignes de son pays.

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