Égalités / Monde

#MeToo n'a pas (encore) secoué Hong Kong

Temps de lecture : 5 min

Loin d'être le pire endroit de l'Asie de l'Est en matière d'égalité des genres, la région administrative spéciale reste tout de même en proie à de nombreuses discriminations envers les femmes.

Manifestations contre la loi sur la sécurité nationale imposée par Pékin, le 1er juillet 2020 à Hong Kong. | Anthony Wallace / AFP
Manifestations contre la loi sur la sécurité nationale imposée par Pékin, le 1er juillet 2020 à Hong Kong. | Anthony Wallace / AFP

Comme l'ont prouvé les manifestations de 2019, définir l'identité hongkongaise est un processus aussi complexe qu'éprouvant. Si les Chinois·es Han représentent plus de 90% de sa population, le territoire est loin d'avoir une identité collective aussi linéaire. Hong Kong partage avec la Chine continentale une histoire qui remonte à des millénaires, a renforcé sa culture cantonaise au fil des siècles, et fut imprégnée de force par la culture occidentale pendant près de cent-cinquante ans, sous la tutelle britannique.

Si ce petit résumé est nécessaire, c'est pour bien comprendre que la région administrative spéciale était et est toujours à la recherche d'une identité qui rassemble. Par définition, rassembler c'est éviter de diviser. Cette (difficile et constante) quête identitaire a déteint sur le dynamisme de la société hongkongaise et sur ses mouvements sociaux. L'absence de lutte pour l'égalité des genres fait partie de ses conséquences. Du moins jusqu'en 2019.

Années 1980: le temps d'une première émancipation

Depuis des décennies, Hong Kong est resté assez silencieuse sur l'égalité des genres. Peu de revendications ont été faites, mais certaines politiques ont été instaurées. Susanne Choi, professeure, sociologue et codirectrice du Centre de recherche sur les inégalités de genre à l'Université chinoise de Hong Kong (CUHK), retrace: «Les valeurs traditionnelles chinoises et occidentales ont impacté négativement les femmes, mais ces dernières ont décidé de ne pas s'attaquer à cet héritage culturel, racine de la société. À la place, elles ont “incité” le gouvernement à faire passer des lois pour améliorer la situation.»

La professeure Choi explique que l'émancipation des femmes a débuté sous le gouvernement colonial. Après la Seconde Guerre mondiale et la fin de l'impérialisme japonais, le continent asiatique était en pleine reconstruction et restructuration. Le Royaume-Uni utilisa alors cette période de doute à son avantage: il implémenta de nombreuses politiques pour faire de Hong Kong un pilier économique de la région. Comme le note la professeure, c'est comme ça que, «sans le vouloir, le gouvernement colonial a participé au développement de l'émancipation des femmes».

Pour la spécialiste, il y a trois facteurs principaux à cette émancipation. Le premier: l'introduction de la pilule contraceptive dans les années 1950, «qui a permis aux femmes d'avoir un contrôle sur leur corps et sur leur envie ou non de maternité». Le deuxième: la mise en place de l'éducation universelle obligatoire en 1979. Et finalement, dans les années 1980, une politique visant à favoriser l'intégration des femmes sur le marché du travail.

«Ces facteurs expliquent pourquoi Hong Kong est loin d'être l'un des pires pays de la région concernant l'égalité des genres», conclut-elle. Elle n'a pas tort: à Hong Kong, peu de personnes continuent de penser que les femmes sont victimes de discriminations. Pourtant, même si les politiques des années 1980 ont aidé, bon nombre d'inégalités subsistent.

Hong Kong attend toujours sa révolution féministe

«Malgré toutes ces politiques, il y a encore beaucoup de discriminations», confirme la professeure Choi. Principalement les inégalités salariales, «qui ne se sont pas vraiment améliorées depuis vingt ans», le travail domestique, «encore principalement fait par des femmes, qu'elles travaillent ou non», le manque de parité dans les positions de leadership «car à part Carrie Lam, nous n'avons pas grand-monde», et enfin, les violences sexuelles, «dont les femmes sont encore beaucoup trop victimes».

Sans oublier les clichés stigmatisants et humiliants, comme celui de la Gong Nui en cantonais (港女), ou Kong Girl en anglais. C'est un terme péjoratif décrivant un type de femme hongkongaise censée être matérialiste, apolitique et superficielle. En quelque sorte, une Basic Bitch made in Hong Kong.

Si ce genre de discriminations ne surprend malheureusement personne, une facette différente de ce sexisme intrigue: le manque de réaction sur le sujet. Le mouvement #MeToo n'a pas secoué le territoire, comme il l'a fait pour le Japon, la Corée du Sud ou encore la Chine et Taïwan. Les associations féministes persistent, mais peinent à implémenter de nouvelles politiques. Raquel Carvalho, une journaliste basée à Hong Kong, témoigne des nombreuses interviews qu'elle a faites sur le sujet: les manifestations de 2014 furent ce qui se rapprochait le plus d'un mouvement émancipatoire pour les femmes, grâce au rôle important qu'elles ont joué durant ces protestations.

C'est pourtant leurs grandes sœurs de 2019 qui sont venues raviver la lutte de l'égalité des genres à Hong Kong, comme si ces manifestations avaient exacerbé le sexisme ambiant.

2019, l'année de toutes les révolutions

Joyce Chen*, documentariste, s'est penchée de près sur les manifestations de 2019, et plus précisément le vécu des femmes sur la ligne de front. Au début des événements, son travail n'avait pas lieu d'être: d'après elle, personne ne cherchait à distinguer les genres. Les manifestations avaient un but universel et intergénérationnel. «Mais quand la situation est devenue violente, les femmes ont décidé de rester sur la ligne de front, à se battre aux côtés des hommes.» Il semblerait que 46% des protestataires étaient des femmes.

C'est aussi à partir de ce moment-là que le sexisme a pris de l'ampleur. Rapidement, le corps des femmes fut sexualisé, et des deux côtés: «Chez les manifestants, on faisait passer des posters de manifestantes très sexy, dessinées style manga avec une énorme poitrine, commence Chen. Dans le gouvernement, on accusait ces manifestantes de vendre leur corps pour “motiver les troupes”. Bref, on n'était jamais tranquilles.»

Cela n'a pour autant pas découragé les manifestantes, bien au contraire: leur nombre n'a fait qu'augmenter, car elles étaient les plus motivées. Une manifestante du front, Kate*, confie que sa volonté de rester se battre ne faisait qu'augmenter: «La police voulait nous faire peur. Le gouvernement voulait nous discréditer. Les femmes ont été ciblées les premières parce qu'ils pensaient qu'on était faibles. Moi, je suis restée jusqu'au bout pour casser ce système. On n'est pas faibles, bien au contraire.»

En août 2019, plusieurs femmes ont accusé des policiers de violences et d'agressions sexuelles. Plus les jours passaient, plus le soutien était important. C'est comme ça que le mouvement #ProtestToo a commencé.

Si tout le monde s'est réuni pour soutenir les victimes, tous ne savaient pas exactement comment l'exprimer: «Le mouvement #ProtestToo a aussi donné une excuse à certains manifestants pour insulter encore plus la police, déplore Chen. Il y a eu cette situation paradoxale où les manifestants hommes insultaient les mères ou les femmes des policiers, et où les autres manifestants leur disaient d'arrêter parce qu'ils devaient être moins sexistes.»

Au bout du compte, il est clair que ces manifestations ont donné une place aux revendications féministes. Ce mouvement a créé l'opportunité d'un réveil général, pas uniquement pour la liberté, mais aussi pour l'égalité des genres. Malgré la loi sur la sécurité nationale de Hong Kong, imposée par Pékin le 1er juillet 2020, qui remet en question ces avancées, Chen –comme beaucoup d'autres– est persuadée qu'un changement des mentalités est en cours et pense déjà à la suite:

«Maintenant, la question est: faut-il atteindre un système démocratique pour combattre le patriarcat, ou faut-il combattre le patriarcat pour atteindre un système plus démocratique?»

*Les noms ont été changés.

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