Égalités / Monde

Au Japon, la stigmatisation des féministes

Temps de lecture : 5 min

Dans un pays qui régresse en matière d'égalités entre les genres, les femmes doivent mener des combats sur tous les fronts afin de lutter contre la pression sociale.

L'agression sexuelle de la journaliste Shiori Itō, tête de file du mouvement #MeToo au Japon, n'a pas été reconnue comme telle, mais elle a reçu un dédommagement de 3,3 millions de yens. | 
Charly Triballeau / AFP
L'agression sexuelle de la journaliste Shiori Itō, tête de file du mouvement #MeToo au Japon, n'a pas été reconnue comme telle, mais elle a reçu un dédommagement de 3,3 millions de yens. |  Charly Triballeau / AFP

En 2015, la journaliste Shiori Itō a attaqué en justice un ancien reporter et proche du Premier ministre Shinzō Abe pour agression sexuelle. Après quatre ans de batailles extrêmement relayées par les médias, Yamaguchi ne sera pas condamné pour son agression. En seule guise de dédommagement, la cour a forcé Yamaguchi à payer 3,3 millions de yens à Shiori Ito [environ 27.000 euros], reconnaissant alors à demi-mots son agression.

Si l'histoire d'Itō a tant résonné au Japon, c'est parce que la journaliste fut l'une des premières femmes à témoigner publiquement de son viol. Cela explique pourquoi les répercussions de ce procès ont été terribles pour elle, qui a vu son pays se diviser violemment autour de son cas. Si une partie de la population n'a pas hésité à la décrier, l'autre s'est tellement identifiée à Itō qu'elle n'a pas eu d'autres choix que la soutenir.

Un système patriarcal bien ancré

Shiori Itō est ainsi devenue la tête de file du mouvement #MeToo japonais, et a inspiré de nombreuses femmes. Combattre les inégalités de genres est une mission bien difficile dans une société connue pour son système patriarcal historique et culturel. L'émancipation féministe a donc beaucoup de mal à s'y épanouir, comme en témoigne Ayaka Tani, une jeune femme de 24 ans travaillant à Tokyo: «Je n'aime pas dire à voix haute que je suis une féministe. Ici, les gens pensent que le féminisme, c'est juste des hystériques qui ne se plaignent pour être au centre de l'attention. On n'est pas censées perturber “l'harmonie de la société” comme ça.»

Si l'égalité des genres a toujours fait partie de ses luttes quotidiennes, Tani révèle une situation qui est loin d'être unique dans le pays. S'identifier comme féministe au Japon, c'est accepter de porter une étiquette tellement stigmatisante que toute forme de vie sociale et professionnelle devient quasi-impossible.

Naomi Kainuma, une employée de bureau de 25 ans, confirme le point de vue de Tani: «Le Japon suit un mode de pensée très traditionnel. Et malheureusement, la tradition est souvent utilisée pour perpétuer des discriminations.»

Un réel besoin de changement

Au Japon, «féminisme» ou ェミニズム (feminizumu), est un terme auquel sont associés des sentiments de haine et d'hystérie. Si le mot apparaît dans une conversation, il est susceptible de jeter un grand froid, voire un malaise palpable, de l'insécurité et de l'hostilité. Quels que soient le genre ou la tranche d'âge des personnes en présence. «Les gens ont vécu dans un pays qui fonctionnait ainsi jusqu'à aujourd'hui. Ils ne comprennent pas le besoin de changer les choses», explique Kainuma. Pourtant, ce besoin de changement est devenu crucial.

En mars 2020, un père a été innocenté du viol de sa propre fille de 19 ans. Le juge a soutenu que la jeune fille pouvait physiquement résister à son géniteur, tout en reconnaissant qu'elle a bien été victime d'agression sexuelle en tant que personne mineure (la majorité est fixée à 20 ans au Japon).

Au début de 2019, Ishikawa Yumi a créé le mouvement #KuToo, mouvement contre le port obligatoire des talons au travail. En réponse à ce mouvement, le ministre du Travail et de la Santé Takumi Menoto a expliqué que le port des talons au travail était «nécessaire et approprié».

En 2018, la meilleure école médicale du Japon a avoué avoir manipulé ses examens d'entrée pour y réduire le nombre d'étudiantes. Des représentant·es de l'établissement ont expliqué que c'était «un mal nécessaire» pour limiter ensuite l'accesion des femmes à des hauts postes, puisqu'elles qui démissionneront «inévitablement» après la naissance de leur premier enfant.

En février 2018, un groupe d'hommes a embarqué dans un wagon de métro spécifiquement réservé aux femmes durant les heures de pointe. Ils ont expliqué que ce genre de séparation était une forme de discrimination à leur encontre. Ces revendications exaspèrent Kainuma au plus haut point: «Le Japon reste aveugle face à son problème d'agressions sexuelles dans le métro. La plupart des femmes que je connais, moi y compris, en avons été victimes.»

Intensité de la pression sociale

En 2019, le Japon a été classé 121e sur 153 pays dans le classement mondial des inégalités de genre du Forum économic mondial. Le pays a perdu onze places depuis 2018, et a beaucoup de mal à remonter la pente malgré la mise en place de politiques visant à le faire progresser sur ces questions. Déjà en 2013, le Premier ministre Shinzō Abe avait lancé une campagne pour réduire les inégalités de genre.

Ce programme, baptisé «Womenomics», visait à augmenter le taux d'emploi des femmes. Dire que cette démarche n'a pas eu d'effets serait mentir: cet indicateur n'a jamais été aussi haut au Japon (67% en 2019). Malheureusement, en se concentrant uniquement sur les chiffres, Abe a oublié un point crucial: la pression sociale qui s'exerce sur le lieu de travail.

Être mère ou travailler

Osakabe Sayaka a aujourd'hui 43 ans. Cette militante féministe s'est engagée sur le sujet du harcèlement visant les mères sur leur lieu de travail après en avoir été elle-même victime. Elle a créé le terme «Matahara», l'anagramme de «MATernity And HARAssment». Les chiffres aident à comprendre l'importance de ce phénomène. Près de 70% des femmes japonaises arrêtent de travailler après la naissance de leur premier enfant parce qu'elles doivent faire face à l'hostilité de leurs collègues et à celle de la société envers les femmes dites «ambitieuses» qui deviennent mères.

«J'ai eu ma première fausse couche alors que j'essayais de cacher ma grossesse à mon patron pour ne pas perdre mon travail, explique Osakabe. J'avais annoncé ma deuxième grossesse à mon patron. Il est venu me voir chez moi pour me forcer à démissionner. Je ne voulais pas perdre mon travail, alors j'ai quand même continué à travailler. J'ai fait une fausse couche une semaine après sa visite.»

La pression à l'encontre des femmes qui ne veulent pas lâcher leur travail alors qu'elles deviennent mères est énorme au Japon. «Les supérieurs ne disaient que j'étais cupide de vouloir être mère et travailler en même temps. Et tous pensaient me conseiller au mieux, “en toute amitié”», raconte Osakabe.

Après avoir vécu ces expériences traumatisantes, la militante a décidé «donner un sens à [ses] deux fausses couches». Mission accomplie: grâce à son engagement et ses actions, le harcèlement maternel est puni par la loi depuis 2017.

«Avec la Japan Labour Defence Corporation @WeToo_Japan. Ensemble, nous avons soumis une signature demandant la promulgation de la loi sur l'interdiction du harcèlement au ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales. Nous continuons de tenir une conférence de presse conjointe.»

Cette évolution est peut-être la preuve que les mentalités changent lentement. Kainuma explique que cette transition reste difficile pour beaucoup: les femmes deviennent victimes d'un double standard. On attend d'elles qu'elles fournissent autant de travail au sein du foyer, mais aussi qu'elles soient des employées irréprochables.

Tout de même, les femmes japonaises sont de plus en plus ouvertes à l'idée de mener le combat. Le concept de femme «indépendante» commence à émerger dans la société: «Les hommes sont au courant que des femmes “fortes” existent. C'est juste qu'ils ne le désirent pas», explique Kainuma. Tani reste pleine d'espoir: elle peut aujourd'hui lire des articles dénonçant le sexisme au Japon dans les plus gros journaux. Il y a cinq ans, c'était encore impossible.

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