Économie

Le surplus d'épargne dû au Covid-19, un problème de (pays) riches

Temps de lecture : 8 min

Les économistes s'interrogent gravement: comment faire sortir les milliards économisés pendant la crise et les orienter vers la consommation ou l'investissement? Soyons clairs: il y a des sujets plus angoissants.

Le ministre de l'Économie, des Finances et de la Relance français, Bruno Le Maire, lors d'une rencontre avec la directrice de l'Organisation mondiale du commerce, Ngozi Okonjo-Iweala, le 1er avril 2021 à Genève (Suisse). | Denis Balibouse / POOL / AFP
Le ministre de l'Économie, des Finances et de la Relance français, Bruno Le Maire, lors d'une rencontre avec la directrice de l'Organisation mondiale du commerce, Ngozi Okonjo-Iweala, le 1er avril 2021 à Genève (Suisse). | Denis Balibouse / POOL / AFP

Vous êtes confiné chez vous et pendant les heures de sortie qui vous sont accordées, vous errez dans une ville où tout est fermé, commerces, bars, restaurants, cinémas, à l'exception des magasins d'alimentation et de quelques autres. Conséquence logique: vous ne dépensez pas votre argent. Puisque les déplacements sont compliqués, quand ils ne sont pas impossibles, en France comme à l'étranger, vous ne voyagez pas. Éventuellement, vous procédez à quelques achats en ligne mais, globalement, si vos revenus n'ont pas trop baissé, vous faites des économies.

Plus vous gagnez, plus les sommes que vous consacrez en temps normal au loisir et au divertissement sont élevées, plus vous épargnez en ce moment. Et comme tout le monde fait comme vous, le résultat final, au niveau du pays, est une baisse de la consommation et une hausse de l'épargne. Il n'y a pas besoin d'avoir un master en économie pour le comprendre.

Ce constat appelle une première remarque: la plupart des gouvernements et le nôtre en particulier ont bien réagi face à la crise provoquée par la pandémie. Ils ont largement compensé pour la plus grande partie de la population la baisse des revenus, qu'il s'agisse des salariés ou des indépendants. Selon les calculs de l'Insee, sur l'ensemble de l'année 2020, le PIB de la France s'est contracté de 8,2%.

Pourtant, le revenu disponible brut (l'ensemble des revenus d'activité ou de la propriété, augmentés des prestations sociales et diminués des prélèvements fiscaux et sociaux) a augmenté de 1,1% et, compte tenu d'une hausse des prix à la consommation de 0,5%, le pouvoir d'achat de ce revenu disponible a augmenté de 0,6%. Pour une année de crise, c'est un résultat plutôt satisfaisant, même si le chiffre global cache des situations individuelles difficiles.

Un surplus d'épargne de plus de 110 milliards

Puisque ce revenu n'a pu être librement dépensé, le taux d'épargne a fortement augmenté: il s'est établi à 21,3% en moyenne en 2020 contre 14,9% en 2019. Les variations trimestrielles reflètent bien les effets des mesures de confinement: une pointe à 27,5% au deuxième trimestre avec le confinement dur du printemps et une autre à 22,2% au quatrième avec le confinement plus léger de l'automne. Les sommes en jeu sont conséquentes: selon la Banque de France, le surplus d'épargne financière (celle qui n'est pas destinée au logement) représentait 110 milliards à la fin de 2020.

Une épargne abondante n'est pas une mauvaise nouvelle: c'est ce qui a permis aux États d'emprunter à taux d'intérêt très faibles voire négatifs pour venir au secours des ménages et des entreprises. Mais il serait souhaitable qu'une bonne partie de ce surplus d'épargne revienne dans le circuit pour soutenir l'activité. Ce problème semble beaucoup préoccuper les économistes; il n'est pourtant pas très compliqué. À condition de faire le bon diagnostic.

Épargne forcée et épargne de précaution

De ce point de vue, on ne peut qu'être étonné de lire dans un récent document de l'OFCE que «l'excès d'épargne créé pendant la crise de la Covid-19 est surtout une épargne de précaution qui répond à une aversion au risque dans un univers très incertain». C'est manifestement faux, ainsi que le montre très clairement une étude réalisée par des économistes de la Banque de France: sur l'ensemble de l'année 2020, «les effets d'incertitude ont été faibles comparés à la contribution des restrictions administratives sur les dépenses».

Ceux qui auraient pu dépenser ne l'ont pas fait parce qu'ils ne le pouvaient pas. L'essentiel du surplus d'épargne est une épargne contrainte. D'ailleurs, dans ce même document de l'OFCE, on peut lire que «pour le moment, le meilleur moyen d'éviter la constitution d'une épargne de précaution est la réussite de la campagne vaccinale avec une réouverture rapide des secteurs contraints et un retour de la confiance à travers une reprise rapide de l'activité et la baisse du chômage». Cette analyse est la bonne.

On comprend donc pourquoi, après avoir paru tergiverser un peu, notre gouvernement mise tout sur la réussite rapide de la campagne de vaccination. Si les commerces peuvent rouvrir, si l'on peut de nouveau circuler librement (tout en observant, au moins dans un premier temps, quelques règles de précaution et en acceptant la formalité administrative déplaisante du passeport sanitaire), cette épargne contrainte verra son rythme de hausse ralentir rapidement et elle finira par se tarir. Il n'est nullement besoin de se creuser la tête pour trouver le moyen de relever le niveau des dépenses: la levée des obstacles suffira.

La bulle ne se dégonflera pas avant 2022

Les mesures sanitaires décidées en ce début d'avril pour l'ensemble de la France nous rappellent toutefois que la guerre contre le virus du Covid-19 n'est pas gagnée. La levée des mesures restrictives risque d'être moins rapide qu'on ne l'espérait, le commerce de détail et l'ensemble des activités dites de services, celles qui nécessitent le plus des interactions entre personnes, peuvent être à la peine pour encore de longs mois. Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, a dû annoncer le 4 avril que la prévision officielle de croissance de la France pour 2021 était ramenée de 6% à 5%. La conséquence risque d'être un frein à la baisse de l'épargne de précaution, voire une hausse pour tous ceux qui s'inquiètent pour leur emploi ou leur activité.

Avant même ces annonces, la Banque de France estimait que le surplus d'épargne financière devrait continuer à augmenter dans les prochains mois et pourrait atteindre un pic de l'ordre de 165 milliards d'euros à la fin de l'année. Si le dégonflement de la bulle de l'épargne n'est donc pas à attendre avant 2022, il ne faut pas non plus espérer retrouver le niveau d'activité de 2019 avant l'année prochaine, alors que d'autres régions du monde y arriveront dès 2021.

En outre, il faudra pour cela que plusieurs conditions soient réunies: que la campagne de vaccination se déroule conformément au calendrier fixé par le président de la République avec, d'ici à la fin de l'été, la proposition d'un vaccin à toute personne majeure qui le souhaiterait; que l'État continue de soutenir les entreprises et les ménages en difficulté; et que l'Europe finisse par pouvoir mettre enfin en application son plan de relance de 750 milliards d'euros adopté en juillet 2020. De ce point de vue, force est de constater que les États-Unis sont capables de mobiliser beaucoup plus vite que l'Europe des moyens beaucoup plus considérables: l'épargne qui s'est aussi accumulée là-bas aussi mettra certainement moins de temps à ressortir.

Une épargne très liquide

Mais la consommation n'est pas la seule façon de remettre l'argent dans les circuits économiques. Il serait souhaitable qu'une partie aille à l'investissement productif, surtout dans un pays comme la France qui souffre d'une industrie faible et d'une balance commerciale déficitaire. Or, la grande majorité de l'épargne accumulée est restée sous une forme très liquide et ce n'est pas une particularité française.

Ainsi que le constate la BCE dans son dernier Bulletin économique, la hausse de la masse monétaire dans la zone euro s'explique principalement par celle de l'agrégat le plus liquide, M1, qui recouvre les dépôts à vue et les pièces et billets en circulation. En janvier, le taux de croissance annuel des dépôts à vue s'est établi à 17,1% et celui des pièces et billets en circulation à 12,3%. Cette dernière hausse peut surprendre parce que, depuis le début de la pandémie, les paiements par carte sans contact se sont multipliés. En fait, la demande de billets s'explique par le désir de garder de l'argent liquide, jugé plus sûr (et aussi plus discret...) que les dépôts bancaires. Et, en banque, les préférences ont été données aux dépôts à vue du fait de la faiblesse de la rémunération des dépôts à terme.

Cette faiblesse des rémunérations n'a pas empêché toutefois le fort développement des livrets d'épargne en France: la collecte du livret A et du livret de développement durable et solidaire s'est élevée à 35,21 milliards d'euros en 2020 et sur les deux premiers mois de 2021, selon la Caisse des dépôts, elle a encore progressé de 10,96 milliards. En revanche, la faiblesse des taux d'intérêt a pénalisé l'assurance-vie durant la majeure partie de l'année 2020.

Mais depuis le mois de décembre, la collecte nette (les cotisations moins les sommes versées par les assureurs) est positive. Les assureurs constatent en particulier une bonne dynamique de la collecte en unités de compte: par opposition aux placements en euros, majoritairement en obligations, dont celles émises par l'État, l'argent collecté en unités de compte va vers des fonds investis en bourse.

Mobilisation pour la relance

Les assureurs affirment en particulier se mobiliser en faveur des fonds labellisés «relance» qui visent à diriger l'épargne vers les fonds propres des entreprises françaises. L'Autorité des marchés financiers affirme que les actionnaires individuels sont revenus en bourse dès le mois de mars 2020, après l'effondrement de la fin février, avec notamment l'arrivée de 150.000 nouveaux investisseurs. On peut noter aussi l'initiative de Bpifrance, avec son fonds Entreprises 1, d'attirer l'épargne des particuliers vers les sociétés non cotées. La période de collecte de ce fonds est déjà terminée, il faudra recommencer des opérations de ce type.

Pour débloquer des capitaux vers la consommation ou les entreprises, Bruno Le Maire a émis l'idée d'une nouvelle mesure fiscale en faveur de la donation entre générations. Il n'est pas sûr que ce soit une bonne idée. La troisième loi de finances rectificative pour 2020 a déjà prévu une mesure de ce genre qui peut s'appliquer jusqu'au 30 juin. Et les dispositions de ce tyoe qui favorisent la transmission de patrimoine ne font que renforcer l'inégalité des chances au sein de la population.

Très clairement, ceux qui ont le plus épargné depuis un an sont les plus aisés: une étude du Conseil d'analyse économique publiée en octobre 2020 montrait qu'à cette date près de 70% du surcroît d'épargne était le fait de 20% des ménages. Est-il bien raisonnable de faire un cadeau fiscal précisément à ceux qui traversent la crise avec le moins de problèmes? Ne serait-il pas plus judicieux au contraire de prévoir une contribution exceptionnelle sur les plus hauts revenus? Un prélèvement raisonnable ne changerait rien au niveau de vie des personnes concernées et contribuerait modestement à un budget de l'État très sollicité actuellement.

Problèmes d'équité... et de riches

On peut remarquer que des idées de ce genre sont avancées aujourd'hui par des personnes que l'on ne peut soupçonner de vouloir engager une lutte de classes. C'est Kristalina Gueorguieva, directrice générale du FMI, qui estime que les États, pour préparer l'avenir, doivent disposer de ressources suffisantes et donc «repenser leurs systèmes fiscaux pour qu'ils soient à la hauteur des enjeux du XXIe siècle. Dans bien des cas, il faudra les rendre plus progressifs, et donc plus équitables.» C'est Janet Yellen, secrétaire au Trésor des États-Unis, qui juge nécessaire que «tous les citoyens partagent équitablement le poids des finances publiques». La tendance du jour, aux États-Unis et au Royaume-Uni, est à un relèvement de l'imposition des bénéfices des entreprises et des hauts revenus.

En France où, d'une façon générale, les impôts sont déjà lourds, on n'a pas beaucoup de marges de manœuvre en ce domaine. Mais l'État pourrait au moins éviter de se poser la question de savoir comment aider ceux qui n'arrivent pas à dépenser tout ce qu'ils gagnent. D'où vient le problème? Du confinement et du manque de confiance dans l'avenir. Alors, faisons ce qu'il faut pour que les Français puissent de nouveau circuler et dépenser, et travaillons à restaurer la confiance. Après, si vraiment trop d'argent s'obstine à rester caché sous les matelas, il sera toujours temps de chercher des moyens de l'en faire sortir. Faisons confiance à nos énarques: sur ce genre de sujet, ils sont capables de faire preuve de beaucoup d'imagination.

Certains nous disent que cet excès d'épargne est un casse-tête pour Bruno Le Maire. Que notre ministre se rassure. Beaucoup de gouvernants dans le monde aimeraient avoir à résoudre ce genre de difficulté. En fin de compte, n'est-il pas satisfaisant, pour une fois, d'avoir un problème de riches?

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