Monde / Économie

L'Europe a raté le train de la reprise, mais ce n'est pas le plus grave

Temps de lecture : 9 min

La croissance européenne sera cette année sensiblement inférieure à celle des autres grandes puissances économiques. Mais ce retard peut ne pas être problématique si l'Europe arrive à résoudre ses problèmes structurels.

L'Europe est une institution complexe et inachevée qui n'a pas l'efficacité des grandes puissances rivales. | Mirko Grisendi via Pixabay 
L'Europe est une institution complexe et inachevée qui n'a pas l'efficacité des grandes puissances rivales. | Mirko Grisendi via Pixabay 

Dans ses prévisions de croissance publiées à l'occasion de ses réunions de printemps, le Fonds monétaire international insiste sur le fait que «la reprise n'est pas la même partout». De fait, les prévisions chiffrées font apparaître des divergences fortes entre grandes zones. Le PIB de la Chine progresserait cette année de 8,4% après avoir enregistré une hausse de 2,3% en 2020, année où la croissance a chuté partout dans le monde et où aucun autre grand pays n'a réussi à échapper à un recul. Quant aux États-Unis, leur croissance de 2021 (6,4%) serait nettement plus forte que le recul de 2020 (3,5%). La zone euro, en revanche, après une baisse de son PIB de 6,6% l'an dernier, ne ferait pas mieux que 4,4% de hausse cette année.

Comment expliquer ces écarts? En ce qui concerne la Chine, les choses sont claires: l'appareil étatique a fait merveille au moment de confiner la population pour stopper la propagation du virus; premier pays touché (dans des circonstances qui restent obscures du fait des obstacles mis aux enquêtes internationales sur l'origine du nouveau coronavirus), la Chine a été aussi le premier pays à sortir de la crise. Si les activités de services, notamment dans les secteurs du voyage et de la restauration, ont souffert des mesures de distanciation physique, l'industrie a profité pleinement de sa capacité à fournir le monde en produits de santé (masques, combinaisons, etc.) et en produits liés au télétravail et aux loisirs d'intérieur (ordinateurs, téléviseurs, etc.). Les exportations ont atteint l'an passé un record de 2.590 milliards de dollars face à des importations en légère baisse, ce qui a permis d'enregistrer un excédent commercial de plus de 533 milliards, le plus élevé depuis 2015.

Records à Wall Street

Aux États-Unis, l'administration Trump, en dépit de ses errements face au problème sanitaire, a su prendre les mesures adéquates en matière économique: plan d'aide d'urgence de 2.200 milliards de dollars en mars 2020 puis plan de relance de 900 milliards en décembre et mesures d'aide à la recherche et au développement de vaccins. Cet effort a été relayé puissamment par l'administration Biden, avec un plan de soutien de 1.900 milliards puis un plan d'investissements dans les infrastructures de 2.000 milliards étalés sur huit ans et une accélération des vaccinations. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Avec l'assouplissement des mesures sanitaires dans plusieurs États, les ventes au détail ont bondi de 9,8% en mars, avec une hausse de 10,5% des ventes de produits électroniques, de 15,1% des ventes de voitures (+71,1% sur un an!) et de 23,5% des équipements de sport et de loisir. Dans la semaine qui s'est terminée le 16 avril, à Wall Street, les indices Dow Jones et S&P500 ont établi de nouveaux records.

En Europe, les boutades des humoristes sur ces responsables politiques qui croient toujours voir la lumière au bout du tunnel et l'exaspération de l'opinion traduisent bien la lenteur des progrès enregistrés dans la vaccination, les incertitudes de la progression vers une vie plus normale et les difficultés à sortir l'économie de l'ornière de confinements plus ou moins sévères. La gouvernance de l'Union européenne n'est pas un modèle d'efficacité. On l'a vu au moment de la négociation des achats de vaccin, on le voit encore avec ces agences nationales de santé qui émettent toutes des avis différents sur l'utilisation de tel ou tel sérum. On le voit aussi à la lenteur de la mise en place du plan de relance européen de 750 milliards d'euros, proposé par la France et l'Allemagne il y a près d'un an, en mai 2020, adopté en juillet 2020, il n'est toujours pas entré en application.

Faiblesse européenne

La Commission vient de présenter son programme de financement du plan qui doit démarrer cet été et se poursuivre jusqu'en 2026. Mais ce mécanisme inédit d'endettement commun n'a pas encore franchi tous les obstacles juridiques. Les États doivent aussi, avant le 30 avril, présenter à la Commission leur programme définitif de relance qui justifiera l'aide européenne et ces programmes doivent ensuite être approuvés par le Conseil. Si tout va bien, les premiers versements devraient être effectués dans le courant de l'été…

«Sur les deux années 2020-2021, l'impulsion budgétaire cumulée aux États-Unis atteindrait 12,6 points de PIB, un montant bien plus élevé que dans les pays européens.»
Perspectives économiques de l'OFCE

L'Europe est une institution complexe et inachevée qui n'a pas l'efficacité des grandes puissances rivales; cette faiblesse apparaît en pleine lumière dans les périodes de crise. Et les mesures prises au niveau de chaque État sont loin de pouvoir être comparées à celles prises par les États-Unis au niveau fédéral. Les économistes de l'OFCE ont fait les calculs: «Sur les deux années 2020-2021, l'impulsion budgétaire cumulée aux États-Unis atteindrait 12,6 points de PIB, un montant bien plus élevé que dans les pays européens où l'impulsion budgétaire cumulée serait légèrement supérieure à quatre points de PIB en Allemagne, en Espagne et au Royaume-Uni, de près de trois points de PIB en Italie et en France.»

Faut-il en conclure que l'épisode du Covid-19 va creuser encore davantage le fossé qui sépare l'Union européenne de la Chine et des États-Unis? Ce n'est pas aussi évident que la photographie instantanée de la situation économique présente pourrait le laisser penser.

La Chine n'accélère plus

D'abord, il faut voir que ses concurrents ont aussi leurs problèmes. À première vue, la performance chinoise paraît impressionnante: au premier trimestre de cette année, le PIB a progressé de 18,3% par rapport au premier trimestre 2020. Mais il ne faut pas se laisser abuser par ce que les économistes appellent «l'effet de base». Le premier trimestre 2020 avait été pour la Chine celui du creux de la vague; la remontée a été rapide ensuite, mais elle commence à s'essouffler. La hausse du premier trimestre 2021 par rapport au dernier trimestre 2020 a été de 0,6% seulement, soit un chiffre nettement inférieur à celui qu'attendaient les économistes. «L'accélération observée en sortie de crise semble désormais derrière nous», estiment les conjoncturistes de l'institut Rexecode.

Dans les études qu'ils fournissent aux clients de leur société de courtage, les économistes d'Aurel BGC observent que les dirigeants chinois se montrent beaucoup plus prudents que le FMI ou d'autres organismes et se fixent pour cette année un objectif de croissance limité à «au moins 6%» (contre, rappelons-le, une prévision du FMI de 8,4% pour cette année). Le rythme des exportations devrait ralentir du fait de la réouverture progressive des économies des pays développés.

De toute façon, les dirigeants chinois craignent qu'une activité trop soutenue ne débouche sur des tensions inflationnistes; ils souhaitent éviter les excès d'endettement et refroidir l'économie. La Banque centrale estime que la croissance ne devrait pas dépasser 6% au cours des cinq prochaines années. De surcroît, le pays connaît d'importants problèmes structurels, notamment celui du vieillissement de sa population: la baisse de la population active qui s'est amorcée en 2018 (voire même avant selon certaines sources) devrait se poursuivre au cours des prochaines années.

Problèmes mondiaux

On peut observer d'ailleurs que le FMI lui aussi se montre plus réservé pour la suite des événements et prévoit une croissance du PIB chinois limitée à 5,6% en 2022. Il en est de même pour les États-Unis, dont la croissance reviendrait de 6,4% cette année à 3,5% l'an prochain alors que celle de la zone euro passerait simplement de 4,4% à 3,8%. Il est vrai que, pour employer le langage courant, ils ont «mis le paquet» pour sortir de la crise, beaucoup plus énergiquement que les pays européens.

Le reproche adressé à l'Europe d'avoir joué petit bras n'est que partiellement juste.

Le plan d'investissements dans les infrastructures est important pour l'avenir, mais le plus efficace à court terme est le plan de soutien avec ses versements immédiats d'aides fédérales. Le reproche adressé à l'Europe d'avoir joué petit bras en comparaison n'est toutefois que partiellement juste: en Europe, l'existence de dispositifs permanents d'aides sociales plus consistants ne justifiait pas de créer des dispositifs exceptionnels d'une telle ampleur et ces versements fédéraux, effectués pratiquement sans distinction de la situation des bénéficiaires, sont souvent allés à des personnes qui n'en avaient pas besoin… et s'en sont parfois servis pour jouer en bourse.

De plus, il ne suffit pas d'injecter de l'argent dans l'économie, il faut aussi que le système productif puisse suivre. La pénurie mondiale de composants électroniques pèse aussi sur les États-Unis: dans le secteur automobile, les stocks des concessionnaires sont bas et la production a baissé de 8% en février. Faute de pouvoir trouver des véhicules neufs, les consommateurs peuvent être incités à se reporter sur le marché de l'occasion, dont les prix sont en nette hausse. Et l'activité dans certains secteurs, comme le tourisme ou le transport aérien, est toujours freinée par la pandémie au niveau international.

Une étude de la Réserve fédérale de New York avait montré que les aides fédérales distribuées dans le cadre du CARES Act adopté en mars 2020 avaient été épargnées à hauteur de 36% et que 35% avaient été utilisées pour rembourser des dettes. On ne peut exclure que, cette année encore, les aides fédérales soient épargnées dans des proportions non négligeables.

Une piqûre de rappel budgétaire pour l'Europe?

Le retard pris par l'Europe peut donc ne pas être aussi considérable que les différences de montant des aides publiques pourraient le laisser penser. Mais il est probable que des efforts supplémentaires devront être accomplis dans les prochains mois si l'on ne veut pas que l'écart continue de se creuser en notre défaveur. Le FMI, que l'on ne peut soupçonner d'encourager le laxisme budgétaire, s'inquiète et estime qu'une «piqûre de rappel budgétaire» pourrait être nécessaire. Dans un blog qui a fait un certain bruit, Alfred Kammer, directeur de son département Europe, estime que ces aides supplémentaires devraient atteindre 3% du PIB en 2021 et 2022. Et, ajoute-t-il, «leurs coûts seraient dérisoires au regard des avantages attendus».

Mais l'Europe saura-t-elle relever le défi? Son véritable problème n'est pas d'ordre conjoncturel: une année ou deux de croissance moins vive que dans les pays concurrents, ce n'est pas un drame. La question est de savoir si elle sera en mesure de s'organiser mieux qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent pour faire face aux chocs qui peuvent survenir à tout moment. La zone euro a mis de côté, provisoirement, les règles qui encadrent la politique budgétaire de ses membres. Que va-t-elle faire maintenant? Les règles de base –un déficit public qui ne doit pas dépasser 3% du PIB et une dette publique qui ne doit pas excéder 60% du PIB– se sont très vite révélées inapplicables par tous les pays et en toutes circonstances; il a fallu les préciser, les assouplir, en un mot les complexifier à un point tel que personne n'y comprend plus rien. Il semble quasiment impossible de revenir à ces règles après la parenthèse de la crise. Mais que faire?

Une oreille attentive

Le Conseil d'analyse économique, dans une note remarquablement lucide sur cette nécessaire refonte du cadre budgétaire européen, propose d'abandonner purement et simplement ces critères numériques du Pacte de stabilité et d'adopter une approche beaucoup plus pragmatique et adaptée à la situation réelle de chaque pays. Le point essentiel serait la soutenabilité de la dette publique. Chaque gouvernement adopterait un plafond de dette pour cinq ans. Ce programme serait examiné dans chaque pays par une instance indépendante, comme le Haut conseil des finances publiques en France, chaque instance nationale travaillant avec les mêmes méthodes; ces plans nationaux seraient ensuite examinés au niveau européen par le Comité budgétaire et la Commission et acceptés (ou non) par le Conseil.

Une réforme aussi ambitieuse a-t-elle des chances d'aboutir? Le gouvernement français semble prêter une oreille attentive à de telles propositions, mais on peut craindre que d'autres gouvernements en Europe se montrent plus attachés aux vieilles règles, en dépit de leurs défauts. Et même en France on constate de fortes divergences. Par exemple, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, se montre très attaché aux objectifs numériques, notamment aux 3%, dans lesquels il voit des «ancrages utiles». Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, est favorable à l'abandon de la règle des 60% de dette, en partant du constat simple qu'elle n'a plus aucun sens avec des dettes qui allaient, à la fin du troisième trimestre 2020 de 199,9% du PIB en Grèce à 18,5% en Estonie, mais il défend la limite de 3% des déficits.

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