Économie

Les économistes jouent à se faire peur avec le grand retour de l'inflation

Temps de lecture : 11 min

Après un plongeon en 2020 en raison de la pandémie, l'activité économique repart à vive allure et les plans de relance américains la stimulent au-delà du nécessaire. Des économistes réputés redoutent une flambée des prix.

Il faut remonter à 1982 pour trouver en France une hausse moyenne annuelle des prix à la consommation supérieure à 10%. | Austin Distel via Unsplash
Il faut remonter à 1982 pour trouver en France une hausse moyenne annuelle des prix à la consommation supérieure à 10%. | Austin Distel via Unsplash

L'inflation, pour les plus jeunes d'entre nous, c'est quelque chose dont on parle dans les livres d'histoire ou que l'on voit encore parfois, en cherchant bien, dans quelques pays exotiques. Pour en avoir une idée assez précise, il faut avoir connu les années 1970 et le début des années 1980. Ceux qui ont vécu cette période n'en ont pas tous gardé un très bon souvenir.

L'inflation, ce mouvement continu et généralisé de hausse des prix, se manifeste pour la plupart des gens par une course-poursuite entre le coût de la vie et le niveau des salaires, et c'est toujours le premier qui l'emporte. Seuls s'en sortent bien ceux qui ont eu la bonne idée (ou la chance) d'emprunter au début du processus et qui voient leurs mensualités fixes de remboursement peser de moins en moins lourd chaque année.

L'inflation a disparu

Depuis le milieu des années 1980, l'inflation a disparu. Il faut remonter à 1982 pour trouver en France une hausse moyenne annuelle des prix à la consommation supérieure à 10%. La Banque centrale européenne voudrait bien avoir une inflation «inférieure à mais proche de 2%». Elle n'y arrive pas. Comme le constatait récemment le gouverneur de la Banque de France , «entre 1999 et 2007, l'inflation s'est établie en moyenne à 2,1%. Mais entre 2013 et 2019, elle n'est ressortie qu'à 1%. C'est nettement insuffisant.»

Comment expliquer une hausse des prix si faible? Une abondante littérature a été produite sur ce sujet. Pour aller vite, on peut citer deux causes majeures. D'abord la mondialisation, qui a conduit à la mise sur le marché de produits peu chers fabriqués dans des pays disposant d'une main-d'œuvre bon marché et abondante. Ensuite, face à cette concurrence nouvelle, la baisse du pouvoir de négociation des salariés, qui s'est traduite par une baisse du taux de syndicalisation, passé de 33% en moyenne dans les pays membres de l'OCDE à 16% en 2018.

On pourrait ajouter, sur la période la plus récente, la montée en puissance de l'exploitation du pétrole et du gaz de schiste aux États-Unis, qui a pesé sur le prix des hydrocarbures.

Mais elle pourrait se réveiller

Une inflation très faible n'a pas que des avantages. Elle a notamment conduit à une situation où les taux d'intérêt sont très bas, voire négatifs, ce qui encourage la spéculation boursière ou immobilière et mène à des crises financières répétées (2000, 2008). De ce point de vue, un taux d'inflation un peu plus élevé ne serait pas malvenu. Il permettrait un retour à une situation financière plus saine. Toute la question est de savoir si l'on s'achemine vers un rythme de hausse des prix dans des limites «raisonnables» et, au cas où il y aurait un emballement, si cet emballement serait seulement temporaire ou s'il s'inscrirait dans la durée. Ces questions se posent avec une certaine acuité depuis plusieurs semaines sur les marchés financiers, qui seraient les plus sensibles à un éventuel retournement de tendance.

Un taux d'inflation un peu plus élevé permettrait un retour à une situation financière plus saine.

Le problème n'est pas purement théorique. En avril, les prix à la consommation ont augmenté de 0,8% aux États-Unis, ce qui donne une hausse sur les douze derniers mois de 4,2%, du jamais vu depuis les 4,9% enregistrés en septembre 2008. Le vendredi 28 mai, un autre indice des prix à la consommation, calculé selon une autre méthode et suivi avec attention par les financiers car il est très surveillé par la Réserve fédérale, a confirmé cette tendance: il s'agit de l'indice PCE (pour «Personal Consumption Expenditures»), qui aurait augmenté de 3,6% sur douze mois en avril. Un point a toutefois provisoirement rassuré: si l'on exclut les produits les plus susceptibles de varier très fortement d'un mois sur l'autre comme l'énergie et l'alimentation (les prix de l'essence, du gaz et de l'électricité ont augmenté de 24,8% au cours de ces douze derniers mois!) , la hausse est plus modérée: 3,1% seulement, exactement le chiffre qui était attendu.

«Revenu personnel et dépenses, avril 2021: Le revenu personnel a diminué de 3,21 milliards de dollars, soit 13,1% à un taux mensuel, tandis que les dépenses de consommation ont augmenté de 80,3 milliards de dollars, ou 0,5%, en avril. [...]»

Il faut rappeler qu'en avril 2020 le cours du pétrole était tombé en dessous de 20 dollars (16,3 euros) et que sur le marché à terme, on l'avait même vu momentanément en dessous de zéro. Autrement dit, il y a ce qu'on appelle en économie un «effet de base» très fort. Plus le temps passera, plus on s'éloignera du creux de la crise du Covid-19, plus on aura pour référence du même mois de l'année précédente un niveau de prix élevé, moins la hausse des cours de l'énergie tirera l'ensemble de l'indice des prix. À moins que le prix du pétrole et celui d'autres matières premières qui jouent un rôle important dans la production industrielle ne continuent à augmenter fortement. Ce qui ne semble pas être l'hypothèse à privilégier.

C'est en tout cas le point de vue exprimé par les spécialistes des matières premières réunis autour des économistes Philippe Chalmin et Yves Jégourel dans la publication CyclOpe qui vient juste d'être publiée. Certes, ils constatent que «la plupart des marchés de commodités ont débuté 2021 avec de fortes hausses de prix. Cela a été le cas pour les grains, pour les minerais et métaux à l'image du minerai de fer et du cuivre, pour le coton et même pour le pétrole (de manière modérée quand même dans ce dernier cas)». Mais ils observent que ce sont les achats réalisés par la Chine qui sont pour l'essentiel responsables de ces hausses, que «les marchés ont déjà largement intégré le facteur chinois, que celui-ci est déjà dans les prix du début 2021 et que d'ailleurs le rebond de la production industrielle chinoise devrait être plus limité en 2021». En conséquence, ils estiment que les variations devraient demeurer modérées par rapport aux niveaux atteints au début de l'année.

Risques de surchauffe

Au passage, ils se montrent plus que réservés sur l'idée d'un «supercycle» des matières premières agitée par d'autres économistes, notamment ceux de Goldman Sachs. Cette idée a été lancée dès le début de l'année 2021 et repose sur plusieurs constats. D'abord la transition énergétique suppose de gros investissements de la part des entreprises qui produisent de l'énergie (solaire, éolien) et de celles qui produisent des biens en consommant beaucoup, comme l'automobile, avec le passage du moteur thermique au moteur électrique. Ces investissements vont continuer à soutenir la demande de certaines matières premières indispensables. Par ailleurs, les plans de relance et notamment le volet social de la politique menée par Joe Biden vont stimuler durablement la consommation.

Larry Summers, ancien secrétaire américain au Trésor, défend un point de vue voisin. Selon lui, le premier risque couru par l'économie américaine est celui de la surchauffe et de l'inflation. Si l'on tient compte de l'épargne accumulée pendant les phases de confinement et des masses considérables d'argent déversées par le Trésor avec une politique monétaire toujours accommodante, l'économie va repartir à plein régime, le taux de chômage va revenir à moins de 4% de la population active aux États-Unis et la hausse des rémunérations va entretenir la spirale prix-salaires.

Un risque à relativiser

Ce risque doit effectivement être pris en considération, mais il doit être relativisé. Certes Joe Biden a présenté le 28 mai son projet de budget pour 2022 qui porte encore sur plus de 6.000 milliards de dollars, après les 6.550 milliards de 2020 (Donald Trump avait présenté un projet de budget à 4.700 milliards avant la pandémie ) et les 7.249 milliards prévus pour 2021, pour commencer à mettre en œuvre son important programme d'investissement et de modernisation des infrastructures des États-Unis. Mais il n'est pas du tout certain que ce projet puisse passer au Congrès où les Républicains manifestent de fortes réticences face à l'ampleur des dépenses envisagées et aux mesures fiscales devant permettre de les financer.

Déjà Joe Biden a été amené à proposer de ramener son ambitieux programme d'investissements de 2.250 milliards de dollars étalés sur huit ans à 1.700 milliards, mais c'est encore trop pour l'opposition. Il a été contraint aussi de renoncer à porter le salaire minimum horaire à 15 dollars dans le cadre du plan de relance qui a été voté en mars.

«Il n'existe actuellement aucun risque de reprise durable de l'inflation dans la zone euro.»
François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France

Certaines entreprises américaines sont contraintes de relever les rémunérations offertes pour attirer des candidats, mais le pays compte encore 9,8 millions de demandeurs d'emploi et le taux de chômage a même remonté de 6% à 6,1% en avril. La formation d'une spirale salaires-prix n'est pas encore d'actualité.

Il faut aussi noter que la situation américaine n'est pas représentative de la situation globale. La tendance générale est bien à la hausse des prix, mais dans des proportions plus modestes: dans la zone euro, la hausse s'est établie à 1,6% en avril, contre 0,3% un an plus tôt, en pleine crise du Covid-19, ce qui n'est pas anormal. Le gouverneur de la Banque de France se veut d'ailleurs très rassurant: «Ce rebond est dû principalement à des facteurs temporaires et à des effets de base, dont le poids sur les taux d'inflation annuels devrait s'atténuer au début de l'année prochaine. Les tensions sous-jacentes sur les prix devraient s'accentuer légèrement cette année, en raison de contraintes d'offre à court terme et de la reprise de la demande intérieure. Elles demeurent cependant modérées dans l'ensemble, reflétant notamment la faiblesse des tensions sur les salaires [...]. Il n'existe actuellement aucun risque de reprise durable de l'inflation dans la zone euro.»

Quelques inconnues

Cette dernière remarque est peut-être imprudente. Nous serions plutôt tentés de dire que ce risque est très faible. Le scénario le plus probable est bien celui d'une hausse temporaire des prix due à la vigueur de la reprise sur plusieurs continents simultanément alors que la production, désorganisée pendant la période de crise, peine à répondre à la demande et que des goulots d'étranglement apparaissent dans le transport maritime, l'approvisionnement en puces électroniques, les métaux, etc. C'est exactement le point de vue des économistes de l'OCDE qui ont présenté le 31 mai leurs nouvelles prévisions: ils relèvent fortement le chiffre de la croissance du PIB mondial pour 2021 (5,8% contre 4,2% annoncés en décembre dernier) et s'attendent à une montée de l'inflation et des taux d'intérêt de marché.

Mais, précisent-ils, «cette hausse de l'inflation sera sans doute temporaire car les perturbations devraient commencer à se dissiper d'ici la fin de l'année, avec la normalisation des capacités de production et le rééquilibrage de la consommation des biens vers les services». Et, ajoutent-ils, «vu le nombre de personnes sans emploi, un cycle de revalorisations salariales et de hausses de prix importantes est peu probable».

Toutefois, même si l'on ne croit pas trop à tous les discours sur le monde d'après, il faut admettre que chaque crise apporte son lot de changements dans le fonctionnement de l'économie mondiale et que nous ne connaissons encore ni la nature exacte ni l'ampleur de ces changements. On ne peut exclure totalement que le monde de demain soit un peu plus inflationniste.

Par exemple, on peut se demander si la mondialisation exercera toujours l'influence désinflationniste que l'on a connue au cours des dernières décennies. Il ne faut sans doute pas se faire trop d'illusions sur la relocalisation de beaucoup d'activités industrielles. Ce n'est pas demain que l'on va voir s'effondrer le volume des échanges mondiaux: selon les statistiques de l'OMC, le commerce de marchandises enregistre une solide reprise, au point qu'il pourrait augmenter de 8% cette année après avoir seulement fléchi de 5,3% l'an passé. Mais on ne sait pas encore quel effet sur les prix pourrait avoir à moyen et long terme la tendance à une organisation plus régionale de la production qui semble s'affirmer.

Remontée progressive des taux d'intérêt

Un seul point semble acquis à court terme: il est probable que l'on va sortir progressivement de l'anomalie des taux d'intérêt négatifs. Pour les emprunts d'État à dix ans, on ne les trouve plus guère qu'aux Pays-Bas et en Allemagne. Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour les États, qui ne vont plus s'enrichir en s'endettant et qui risquent alors de voir vraiment ce que signifie le «quoi qu'il en coûte». Mais si, comme on peut le supposer actuellement, cette remontée des taux reste d'ampleur limitée, ce sera le signe d'une économie qui fonctionne plus normalement.

Il est probable que la hausse des prix de l'énergie restera durablement plus forte que celle de l'ensemble des prix.

Il est logique en tout cas que le retour hypothétique de l'inflation soit suivi avec une grande attention sur les marchés: quelques dixièmes de point en plus ou en moins sur les taux d'intérêt ont un impact significatif sur le cours des obligations et les marchés d'actions n'y restent pas non plus insensibles. Mais, pour l'instant, l'impact sur la vie quotidienne de chacun d'entre nous est limité. Ce qui peut poser des problèmes, ce n'est pas l'inflation au sens strict du terme, c'est-à-dire, rappelons-le, un mouvement continu et généralisé de hausse des prix, qui n'est pas d'actualité et ne devrait pas l'être à brève échéance, ce sont des tensions sur des prix particuliers, par exemple l'énergie.

Deux points noirs, l'énergie et le logement

Le passage à une économie moins émettrice de gaz à effet de serre a un coût. Quoi que l'on dise de la compétitivité du solaire et de l'éolien, les énergies renouvelables restent chères et le resteront si l'on veut que les investisseurs s'y intéressent. Et les énergies fossiles dont on aura encore besoin dans les prochaines décennies risquent d'être chères aussi, car les gisements les plus faciles à exploiter vont rapidement être épuisés, quand ils ne le sont pas déjà. Même si en France la hausse d'ensemble des prix reste modérée (+1,4% en mai sur douze mois selon l'estimation provisoire de l'Insee), celle des prix de l'énergie s'établit à 11,8%. Même s'il y a là aussi un effet de base (le litre de SP 95 est passé par exemple d'un prix très bas de 1,268 euros à plus de 1,52 de mai 2020 à mai 2021), il est probable que la hausse des prix de l'énergie restera durablement plus forte que celle de l'ensemble des prix.

Et le poste qui devrait toujours affecter le plus le pouvoir d'achat des Français, c'est celui du logement. Selon l'Insee, les ménagent consacraient en moyenne en 2017 19,7% de leurs revenus au logement et cela va jusqu'à 32% pour les 25% de ménages les plus modestes, majoritairement locataires. Ces pourcentages sont toujours en augmentation: en moyenne, la hausse a été de 2,1 points entre 2001 et 2013. Pour l'immense majorité de la population, c'est un sujet de préoccupation permanent, quel que soit l'évolution de l'indice des prix. Là, on est loin des débats théoriques sur l'inflation. On est dans le concret, et un concret qui fait mal.

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