Économie

Après la crise du Covid-19, l'«appauvrissement général» menace

Temps de lecture : 10 min

Certaines personnes semblent ignorer ce risque formulé par Édouard Philippe, qui semble pourtant évident. On les retrouve à des places très différentes, à Wall Street comme à la CGT.

Le Premier ministre Édouard Philippe présente les mesures du plan de déconfinement en conférence de presse, le 7 mai 2020 à l'hôtel Matignon (Paris). | Christophe Archambault / AFP
Le Premier ministre Édouard Philippe présente les mesures du plan de déconfinement en conférence de presse, le 7 mai 2020 à l'hôtel Matignon (Paris). | Christophe Archambault / AFP

Les chiffres continuent de tomber et, sans surprise, ils ne sont pas bons. La Commission européenne a publié ses prévisions de printemps pour l'ensemble de l'année en cours et l'année prochaine. Malgré un rebond attendu de l'activité au second semestre, le PIB de l'Union devrait chuter cette année de 7,4% et la progression prévue pour 2021 (6,1%) ne permettrait pas de rattraper tout le terrain perdu. Mais si tous les pays sont frappés, ils ne le sont pas tous avec la même intensité: l'Allemagne, par exemple, verrait son PIB reculer de 6,5% cette année et remonter de 5,9% l'an prochain; sa perte de production sur les deux années serait ainsi limitée à moins de 1% du PIB de 2019. Quant à son taux de chômage, il passerait simplement de 3,2% en moyenne en 2019 à 4% en 2020 et 3,5% en 2021.

À l'opposé, la baisse de PIB de la Grèce serait de 9,7% cette année et serait suivie par un rebond de 7,9%, ce qui lui laisserait une perte de 2,5% de PIB à la fin de 2021 par rapport à 2019; elle est tout de même créditée d'un taux de chômage qui, après une hausse à 19,9% de la population active, reviendrait à 16,8%, au-dessous de son niveau de 2019. L'Italie, elle, serait perdante sur toute la ligne, que ce soit en PIB (recul de 9,5% puis remontée de seulement 6,5%, qui laisserait une perte de 3,6 points de PIB en deux ans) ou en emplois (remontée du taux de chômage de 10% à 11,8%, avec un retour à 10,7%).

La France subirait également un choc assez fort: recul de 8,2% du PIB cette année (c'est à peu près le chiffre retenu dans la prévision officielle actuelle à Paris), puis une remontée de 7,4% l'an prochain, ce qui donnerait une perte de près d'un point et demi de PIB en deux ans; quant au taux de chômage, il monterait de 8,5% à 10,1% et ne reviendrait qu'à 9,7% en moyenne en 2021.

La balance des risques penche du mauvais côté

Ces prévisions appellent plusieurs commentaires. Elles ont été parfois qualifiées de sombres, mais en réalité elles ne le sont pas d'une façon excessive: elles supposent qu'on a connu le pire et que l'activité reprendra progressivement à partir de maintenant. C'est un scénario raisonnable, mais qui peut être démenti par les faits, ainsi que la Commission elle-même le souligne. La chute de l'activité peut être plus profonde que cela n'a a été calculé et la reprise peut être plus molle, la pandémie peut être plus grave et plus longue, des troubles financiers voire une crise ne peuvent être exclus et la nécessaire coopération européenne peut ne pas être assez poussée. La balance des risques penche du mauvais côté...

La question de la coopération européenne va se poser avec une acuité particulière. Face à un choc qui ne frappe pas tous les pays de façon identique, la situation pourrait devenir intenable au sein de l'Union en l'absence de gestes concrets de solidarité. L'Allemagne peut faire valoir qu'elle a particulièrement bien géré la crise sanitaire, ce qui est exact, mais on constate que le Covid-19 a frappé les pays de façon très différenciée sans que l'on puisse toujours expliquer pourquoi avec certitude. Elle peut montrer que son pays s'en sortira mieux parce que ses finances étaient saines et qu'elle a pu sans trop de difficultés lancer un plan de sauvetage de très grande ampleur, ce qui est vrai aussi, mais son intérêt bien compris est de ne pas laisser sombrer ses partenaires les plus fragiles, qui sont aussi de bons clients.

L'arrêt rendu par la Cour constitutionnelle allemande, qui exige que la Banque centrale européenne (BCE) justifie son programme de soutien aux pays européens par l'achat de titres de dette, a fait couler beaucoup d'encre depuis le 5 mai. Mais la réponse très sèche de la BCE ramène le problème à sa juste dimension: cet arrêt reflète sans aucun doute le sentiment d'une partie de l'opinion publique allemande et de la classe dirigeante, mais cet obstacle juridique peut être contourné aisément, comme cela a déjà été le cas dans le passé. Ce n'est pas de là que pourrait venir un manque de coopération en Europe dans les prochains mois, mais d'une absence de volonté politique.

Bond en arrière de quatre-vingts ans aux États-Unis

Que les prévisions disent que les plus fragiles, les pays comme les personnes, souffriront le plus de la crise n'est pas une surprise: les statistiques déjà enregistrées le confirment. Les chiffres de l'emploi salarié publiés par l'Insee pour le premier trimestre montrent qu'en trois mois, on est revenu presque trois ans en arrière, avec une perte de 453.800 emplois, soit un recul de 2,3% qui s'explique principalement par une chute brutale de 37% (291.800) des emplois intérimaires. Mais ce qui se passe ici est presque anecdotique par rapport à l'évolution du marché de l'emploi aux États-Unis: à 3,5% de la population active, le taux de chômage y était en février à son niveau le plus bas depuis cinquante-et-un ans; deux mois plus tard, à 14,7%, il est à son plus haut niveau depuis quatre-vingts ans! Et l'étude détaillée des chiffres monte qu'il vaut mieux là-bas être un homme blanc surdiplômé qu'une femme latino-américaine sans aucun diplôme.

Les 30 millions de chômeurs et chômeuses supplémentaires que comptent les États-Unis sont loin en effet de venir du même monde. Le taux de chômage des Latino-Américain·es est passé en deux mois de 4,4% à 18,9%; c'est la première fois qu'il dépasse celui des Noir·es, passé dans le même temps de 5,8% à 16,7%, tandis que celui des Asiatiques passait de 4,1% à 14,5% et celui des Blanc·hes de 3,1% à 14,2%. Chez les plus de 20 ans, le taux de chômage des hommes est de 13%, celui des femmes de 15,5%. Chez les plus de 25 ans, il est de 21,2% pour celles et ceux qui n'ont pas de diplôme du secondaire, de 17,3% avec un diplôme du secondaire, de 15% avec un diplôme de premier cycle universitaire et de 8,4% avec un diplôme universitaire plus élevé.

Deux observations complémentaires s'imposent, qui conduisent à des conclusions radicalement opposées sur la situation réelle des États-Unis. La première est que huit millions de personnes se sont volatilisées en deux mois. On ne les retrouve plus dans les statistiques de l'emploi et on ne les retrouve pas non plus dans celles du chômage. L'explication est simple: il s'agit de personnes qui, au vu de l'évolution du marché du travail, jugent inutile d'en chercher un et de s'inscrire comme demandeuses d'emploi, ce qui indique que la crise est peut-être encore plus grave qu'une lecture rapide des statistiques pourrait le laisser penser.

La deuxième observation est plus rassurante: un pourcentage élevé de personnes récemment licenciées estiment que cette situation est temporaire et qu'elles seront réembauchées dès que l'activité repartira. À la différence de l'Allemagne ou de la France qui encourage les entreprises à garder leurs salarié·es en finançant généreusement le chômage partiel, le choix a été fait aux États-Unis de laisser les entreprises alléger leurs effectifs, les revenus de toutes les personnes ainsi licenciées étant abondés par un complément fédéral aux indemnités de chômage ou par un chèque versé directement aux plus démuni·es. Dans ces conditions, les embauches pourraient reprendre rapidement dès la fin des périodes de confinement décidées par les États et on s'apercevrait alors que la crise est en fait beaucoup moins grave que les dernières statistiques ne semblent l'indiquer.

Wall Street ne connaît pas la crise

Cette dernière interprétation des chiffres est très clairement celle qui a la faveur des milieux financiers, surtout à Wall Street. Pratiquement partout dans le monde, les marchés boursiers ont fortement chuté fin février-début mars avant de remonter assez nettement. Par rapport aux cours enregistrés à la fin de 2019, la perte restait significative le 8 mai: près de 29% à Madrid, 25,8% à Milan, 21,3% à Londres et près de 24% à Paris pour le CAC 40.

Mais cette baisse semble en fin de compte relativement modérée si l'on songe à l'ampleur du choc subi et aux incertitudes pour l'avenir. Les investisseurs restent confiants. À Paris, note l'Autorité des marchés financiers, après une semaine de panique fin février, les particuliers sont revenus en bourse, attirés par le bas niveau des cours: ils ont multiplié par quatre leurs achats en mars par rapport à la même période de 2019 et l'on a même vu arriver sur le marché 150.000 nouveaux investisseurs, beaucoup plus jeunes que les investisseurs habituels.

Mais cette résistance des marchés et ce regain d'intérêt pour les actions sont très raisonnables en comparaison de ce qui se passe aux États-Unis. Le 8 mai, l'indice Dow Jones, qui compte pourtant quelques entreprises lourdement affectées par la crise comme Boeing pour l'aéronautique et Exxon et Chevron pour le secteur pétrolier, enregistrait un recul limité à 14,7% par rapport au niveau atteint à la fin de 2019, l'indice S&P 500 ne cédait que 9,3% et l'indice Nasdaq composite, représentatif du marché des jeunes sociétés de la haute technologie, gagnait même 1,6%. Pourtant, le bénéfice par action des sociétés composant le S&P 500 a baissé de 13,2% au premier trimestre. Si l'on se fie à la moyenne des prévisions des analystes, il devrait encore baisser de près de 40% au deuxième trimestre!

La suite des événements est très incertaine. Dans les commentaires faits par les dirigeant·es de ces sociétés au moment de la publication des résultats du premier trimestre, on retrouvait pratiquement toujours la même prudence de langage, sur le thème: nous sommes incapables de vous dire avec précision comment va évoluer notre activité dans les prochains mois.

Les GAFAM en pleine forme

Il en faudrait plus pour inquiéter les financiers de Wall Street: dès le premier trimestre 2021, les pertes seraient effacées et les entreprises retrouveraient le même niveau de résultats qu'au quatrième trimestre 2019. Certes, toutes les sociétés cotées à New York ne bénéficient pas de cette confiance, qui n'est pas tout à fait aveugle.

En profitent surtout les géants des nouvelles technologies, les GAFAM qui valaient ensemble près de 5.500 milliards de dollars le 8 mai, avec en tête Microsoft (1.401 milliards), devant Apple (1.344 milliards), Amazon (1.187 milliards) –qui a atteint le plus cours le plus élevé de son histoire le 30 avril à la faveur du confinement généralisé, mais a un peu baissé ensuite parce que son président fondateur Jeff Bezos a annoncé que le bénéfice serait nul au deuxième trimestre à cause des dépenses liées à la crise– Google (946,4 milliards) et Facebook (605 milliards).

Pour beaucoup de spécialistes, l'hypothèse sur laquelle repose le comportement de Wall Street d'un retour rapide à la situation économique et financière d'avant n'est pas très crédible. La présence du virus va continuer de peser sur le comportement des consommateurs et les dépenses des entreprises; le commerce international ne va reprendre que très progressivement et certains secteurs, comme le tourisme et les activités qui lui sont liées, vont souffrir durablement. Mais, pour l'heure, sur les marchés, et pas seulement aux États-Unis, on ne veut voir qu'une seule chose: une tendance générale au déconfinement dans le monde.

Les incertitudes du déconfinement

Les gouvernements et les économistes qui les conseillent sont pour la plupart très loin de partager cet optimisme béat. En France, lors de la conférence de presse du Premier ministre qui s'est tenue le 7 mai pour présenter les mesures prises afin d'organiser la sortie du confinement, une phrase a retenu l'attention: celle où il déclare que la France, «une fois la crise sanitaire passée, répondra à la crise économique et à l'appauvrissement général qui va intervenir». Interrogé sur la question du temps de travail, Édouard Philippe a évité une réponse directe «mais, a-t-il précisé, je crois que si nous voulons retrouver notre prospérité, dépasser ce cap et ce coup dur pour la France, il faudra collectivement que nous nous en donnions les moyens par le travail, la solidarité, l'inventivité».

On comprend que le Premier ministre, déjà très critiqué sur la façon dont le gouvernement a géré la crise sanitaire et préparé le déconfinement, n'ait pas souhaité ouvrir un nouveau front sur un sujet aussi sensible que la durée du temps de travail... Mais il est certain que la question se posera dans les prochains mois lorsqu'il s'agira d'œuvrer à limiter au maximum les effets négatifs du confinement sur la richesse nationale.

En ce sens, on voit s'esquisser certaines pistes d'actions, comme celles proposées par l'Institut Montaigne. Il sera nécessaire d'y réfléchir et le gouvernement devra en discuter avec les partis politiques et les partenaires sociaux, pour arriver à trouver pour une période limitée le compromis le plus intelligent possible entre les impératifs économiques, le respect des droits sociaux et la prise en compte des risques sanitaires.

On sait déjà qu'il faudra faire sans la CGT: le 1er mai, sur France Inter, son secrétaire général, Philippe Martinez, avait été catégorique: «L'avenir, c'est de réduire le temps de travail si on veut que tout le monde ait du boulot. Il est hors de question de travailler plus.» Le propos a le mérite d'être clair, mais il témoigne d'un aveuglement inquiétant: on a une ligne directrice –la réduction du temps de travail– et on n'en déviera pas quelles que soient les circonstances. «Notre priorité, c'est la santé», affirme ce même jour Philippe Martinez. Son syndicat en apporte la confirmation en obtenant de la justice la fermeture de l'usine Renault de Sandouville.

Déni de réalité

Les autres syndicats, qui contestent cette action, seraient-ils moins soucieux de la santé des travailleurs et des travailleuses? On peut en douter. On peut en revanche penser qu'ils ont davantage conscience des problèmes économiques qui se posent. La CGT, comme les financiers de Wall Street, sont dans le déni de réalité.

Ces derniers ont quelques raisons de faire comme si de rien n'était: le gouvernement fédéral emprunte à tour de bras sur les marchés pour financer le soutien aux entreprises et au pouvoir d'achat de la population tandis que la Réserve fédérale achète tout sur le marché –des obligations d'État et des obligations d'entreprises, y compris des «obligations pourries». Le dollar reste une valeur refuge. Même si le monde va mal, les États-Unis –du moins leurs grandes entreprises qui brillent à Wall Street– ont une forte probabilité d'être parmi ceux qui s'en sortiront le mieux.

Mais est-il raisonnable pour une centrale syndicale d'agir aussi comme si de rien n'était? Même si les gouvernements européens et la BCE font ce qu'il faut, le choc va être rude et la reprise reste incertaine. Et, en cas de difficultés, les statistiques de l'emploi le montrent, ce sont les plus vulnérables qui souffriront.

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