Santé / Économie

La deuxième vague de Covid-19 risque de faire très mal à l'économie

Temps de lecture : 10 min

On commence à mesurer ce que le confinement total du printemps dernier nous a coûté. Et les premiers constats sont très clairs.

Emmanuel Macron au centre hospitalier René-Dubos de Pontoise, dans le Val-d'Oise, le 23 octobre. | Ludovic Marin / AFP / POOL
Emmanuel Macron au centre hospitalier René-Dubos de Pontoise, dans le Val-d'Oise, le 23 octobre. | Ludovic Marin / AFP / POOL

Face à une recrudescence des cas de Covid-19, la plupart des pays européens sont poussés à prendre de nouvelles mesures de protection. Même s'ils réussissent à éviter un reconfinement –ce qui n'est pas acquis–, l'activité économique va en souffrir et les conséquences s'en feront sentir durablement.

Le Covid-19 nous réserve toujours des surprises. On s'inquiétait pour le Brésil et les États-Unis du fait des politiques erratiques de leurs présidents: au Brésil, le nombre de nouveaux cas est en repli très net depuis les points hauts enregistrés en juillet, sans que l'on puisse nous en donner une explication vraiment satisfaisante, alors qu'il atteint de nouveaux sommets aux États-Unis, ce qui est moins étonnant. Et il remonte très vite en Europe. Les un·es après les autres, les dirigeant·es européen·nes doivent se résoudre à prendre des mesures qui ont le double inconvénient de restreindre les libertés et de peser sur l'activité économique.

En fonction du degré d'urgence et des particularités locales, cela va de la fermeture des bars et/ou des restaurants (fermeture complète ou à certaines heures) à des formes variées de confinement partiel qui frappent certaines zones ou certains quartiers comme en Espagne ou interviennent à certains moments de la journée (le couvre-feu en France dans cinquante-quatre départements de 21 heures à 6 heures), jusqu'au confinement total, comme en Irlande ou au Pays de Galles, qui intervient en dernier recours.

Climat de grande incertitude

Dans tous les cas, ces mesures viennent limiter la vigueur de la reprise qui s'était esquissée cet été après les mesures draconiennes prises au printemps dans les pays les plus sévèrement touchés comme l'Italie, l'Espagne, la France ou la Belgique ou plus modérées dans des pays comme l'Allemagne. Le choc est évident pour toutes les activités liées à la restauration, au tourisme, au spectacle et à la culture, mais en fait pratiquement toute l'économie est ralentie. Le climat d'incertitude engendré par les décisions sanitaires pèse sur la confiance des consommateurs et consommatrices: à l'épargne forcée (due à la fermeture de certains établissements ou au confinement) s'ajoute une épargne de précaution (pour ceux et celles qui ont les moyens d'épargner). Et les entreprises hésitent à investir, même si elles en ont les moyens ou si elles peuvent avoir accès au crédit ou à des aides d'État.

Ce n'est pas tout à fait une surprise. Les prévisions économiques publiées au cours des dernières semaines s'accompagnent toutes d'une mise en garde sur leur caractère aléatoire. Dans ses dernières «Perspectives de l'économie mondiale», le Fonds monétaire international prévient: «Le degré d'incertitude entourant les projections de référence est inhabituellement élevé. Les prévisions se fondent sur des facteurs de santé publique et des facteurs économiques qui, par leur nature, sont difficiles à prédire.» Dans ces conditions, l'annonce d'un rebond de la croissance mondiale de 5,2% en 2021 après un recul de 4,4% en 2020 est évidemment à accueillir avec beaucoup de précautions.

Risque d'une rechute

De même, dans sa dernière «Note de conjoncture» publiée le 6 octobre, l'Insee constate que «les prévisions pour la fin de l'année deviennent plus incertaines» et estime non négligeable «le risque d'une pause, voire d'une rechute». Prudemment, ses économistes ont annoncé qu'après un plongeon de 5,9% au premier trimestre et de 13,8% au deuxième, le PIB de la France remonterait de 16% au troisième, mais enregistrerait une croissance zéro au quatrième. Ils ont eu raison de se montrer aussi prudents. D'ailleurs, le lundi 26 octobre, devant les député·es qui examinaient le projet de loi de Finances pour 2021, Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, l'a annoncé: «La croissance sera négative au quatrième trimestre».

Les derniers signaux enregistrés laissent penser qu'un ralentissement est en cours, ainsi que le remarque Eliot Kerr, économiste à IHS, «les dernières données […] se révèlent de nouveau décevantes pour les entreprises privées françaises, mettant en évidence l'impact très négatif sur les conditions économiques de la récente montée du nombre de cas de Covid-19 et du durcissement des restrictions qu'elle a induit. La contraction s'est en effet accélérée en octobre dans le secteur privé français, sous l'effet notamment d'une nouvelle baisse marquée de l'activité dans le secteur des services.»

Et, toujours à IHS Markit, le chef économiste Chris Williamson observe une tendance comparable au niveau européen; il estime que le risque d'une «récession à double creux» (autrement dit d'une retombée dans la récession) «s'est accentué en octobre, la hausse des cas de Covid-19 observée récemment ayant fait chuter l'activité globale de la zone euro». À une exception près, l'Allemagne, qui enregistre toujours une croissance soutenue, avec une production industrielle proche de ses plus hauts niveaux.

Mais, même là, la recrudescence des cas de Covid entraîne des précautions supplémentaires et l'activité dans les services commence à donner de nouveau des signes de faiblesse. Les dernières statistiques publiées par l'Office fédéral des statistiques font état d'une impressionnante montée des achats de papier toilette (+89,8% entre le 12 et le 17 octobre, par rapport à la moyenne de la période août 2019-janvier 2020), ce qui laisse supposer une très faible confiance dans les chances d'échapper à de nouvelles mesures de confinement!

Ce que coûte un confinement

Lors de la conférence de presse dirigée par le Premier ministre, le 22 octobre, Cedric 0, secrétaire d'État chargé de la Transition numérique, a commencé ainsi son discours de présentation de l'application TousAnticovid: «Nous ne sommes pas condamnés à une politique de stop and go dont nous savons tous à quel point elle est pénible pour nos concitoyens et dévastatrice pour notre économie.» Espérons que ce propos a été entendu, en particulier par toutes les personnes qui ont tendance à ignorer les consignes sanitaires parce qu'elles ne se sentent pas concernées ou voient là une insupportable atteinte à leur liberté. Il serait dramatique pour tout le monde d'être obligé de continuer ainsi en alternant les périodes de relative liberté de mouvement et de phase de reconfinement, même partiel.

Ce que le confinement total du printemps dernier nous a coûté, on commence à le mesurer. Une mission, présidée par le médecin infectiologue Didier Pittet et chargée par le président de la République de procéder à une évaluation de la gestion de la crise sanitaire, doit remettre son rapport au mois de décembre, mais ses premiers constats sont très clairs dans le domaine économique et social: chute de l'activité, baisse du taux d'emploi, notamment chez les moins qualifié·es et les plus jeunes, hausse des déficits publics et de la dette, etc.

Les finances publiques durement affectées

Les derniers chiffres publiés par Eurostat sont éloquents. Selon les premières estimations, le déficit public s'est établi à 11,6% du PIB au deuxième trimestre dans la zone euro, ce qui représente à la fois le plus fort déficit jamais enregistré et la plus forte dégradation trimestrielle (après des déficits publics de 2,5% du PIB au premier trimestre et de 0,8% au quatrième trimestre 2019). Rappelons qu'au moment de la création de l'euro, il avait été édicté que le déficit public de chaque État ne devait pas dépasser 3% de son PIB…

Ces déficits viennent gonfler un peu plus la dette publique, ce qui ne pose aucun problème actuellement: toutes idées politiques et conceptions de l'économie confondues, tout le monde admet qu'on est dans une situation de crise tout à fait exceptionnelle et que la pire erreur pour les États serait de ne pas intervenir. Et comme les banques centrales se portent massivement acheteuses de titres d'emprunt d'État, le financement de cette dette ne pose aucun problème. En moyenne, depuis le début de l'année, la France emprunte à -0,11%!

Mais lorsque la crise se sera un peu éloignée, dans quelques années, les considérations de discipline budgétaire, pour l'instant mises sous le tapis, ressortiront au grand jour et on commencera à regarder avec un peu plus d'attention où en est chaque pays. Pour la France, qui était déjà lourdement endettée avant la pandémie, la facture s'alourdit: à la fin du deuxième trimestre, sa dette publique s'élevait à 114,1% du PIB, contre 95,1% en moyenne dans la zone euro et 67,4% en Allemagne.

Et les dépenses vont encore augmenter

Certes, un peu plus de solidarité a été constatée en Europe. Le plan français de relance de cent milliards d'euros devrait être financé à hauteur de quarante milliards d'euros par l'Union européenne (à condition que le plan de relance européen soit adopté et cela risque de demander encore un peu de temps). Mais il ne faut pas oublier que l'Europe n'est pas une entité extérieure abstraite, nous y participons, nous finançons son budget et nous contribuerons au remboursement des emprunts qu'elle a commencé à lancer. Une partie de ces quarante milliards restera donc à notre charge.

Et, surtout, il faut voir que ce plan ne vise pas seulement à soutenir l'économie dans cette phase critique, il vise aussi à renforcer le secteur productif dans le moyen et long terme. Il comprend des dépenses qui doivent être faites dès cette année (entre 4 et 5,5 milliards, selon les estimations), d'autres qui seront faites en 2021 (environ quarante milliards, selon Bercy) et 2022 (environ vingt-cinq milliards), le solde devant être utilisé dans les années suivantes.

Dans ces cent milliards, il y a d'ailleurs vingt milliards (dix milliards au titre de 2021 et autant au titre de 2022) qui correspondent à une baisse des impôts dits de production; il ne s'agit pas là à proprement parler d'une mesure d'urgence ou de relance, c'est un choix de politique économique destiné à s'inscrire dans la durée. Pour l'institut Rexecode, c'est une mesure «nécessaire et efficace», pour d'autres, comme le spécialiste des finances publiques François Ecalle, c'est «une erreur de politique économique, bien qu'elle permette d'améliorer la compétitivité des entreprises et donc de sauver des emplois, parce qu'elle est pérenne et risque fortement d'obliger un jour à relever les impôts.»

Un coût social élevé

Dans tous les cas, il est clair qu'une aggravation de la situation sanitaire qui obligerait à prendre d'autres mesures plus sévères aurait un coût économique supplémentaire. Par exemple, les aides aux commerces qui doivent fermer plus tôt en raison du couvre-feu avaient d'abord été estimées à un milliard d'euros par mois; avec l'extension à trente-huit nouveaux départements, on passe à 1,3 ou 1,5 milliard par mois. Et chaque mesure conduisant à limiter l'activité a un impact social fort sur les populations les plus vulnérables, ce qui a conduit le Premier ministre à annoncer, le 24 octobre, de nouvelles aides d'un montant de 1,8 milliard d'euros venant s'ajouter aux sommes déjà annoncées.

Quant à un éventuel nouveau confinement, même s'il n'était pas étendu à tout le territoire, ce qui s'est passé au printemps nous donne une idée de ce qu'il coûterait. Comme les soulignent les économistes de l'OFCE, «une telle mesure ne serait adoptée qu'en dernier ressort si des mesures progressives et localisées échouent à contrôler l'épidémie».

Cette mesure de dernier ressort constituerait un cruel constat d'échec et coûterait fort cher. Le FMI, dans son scénario central très prudent, estime que, après un recul de 7% en 2020, le PIB devrait croître en Europe en 2021 de 4,7%. Autrement dit, le niveau de la production risque d'être encore, fin 2021, nettement inférieur à celui qui avait été atteint fin 2019. Dans un scénario plus sombre, celui d'une plus grande difficulté à limiter la circulation du virus, à mettre au point des vaccins, etc., les économistes du FMI estiment que la croissance du PIB mondial pourrait être inférieure de près de trois points à celle de leur scénario de base l'an prochain.

Europe et États-Unis, des approches différentes

Dans tous les cas, la reprise ne sera pas homogène: il y a des secteurs qui mettront beaucoup de temps à se remettre du choc (le transport aérien par exemple) et des entreprises qui ne s'en remettront jamais. De ce point de vue, on observe une grande différence d'approche entre les États-Unis et l'Europe.

Les premiers ont préféré laisser les entreprises se séparer de leurs salarié·es, avec éventuellement des accords de réembauche en cas de retour à meilleure fortune, quitte à assurer aux personnes privées d'emploi un revenu pouvant aller jusqu'à 1.200 dollars par mois (selon les premières estimations, l'État fédéral a dépensé au cours de l'exercice 2020, terminé fin septembre, 6.550 milliards de dollars pour des recettes atteignant 3.419 milliards, soit presque le double!). En Europe, on a dans l'ensemble choisi d'aider les entreprises à garder leurs salarié·es à travers des mesures du type chômage partiel.

Pour les économistes les plus libéraux, les États-Unis ont fait le bon choix, celui de la destruction créatrice. Ne survivront que les entreprises les plus fortes et celles qui sont le mieux positionnées sur les secteurs d'avenir, alors que l'Europe a pris le risque de garder artificiellement en vie des entreprises-zombies qui auraient dû disparaître et ne feront que gêner les plus performantes. Rendez-vous dans quelques années pour un bilan comparé des sorties de crise…

Et la Chine repart de l'avant…

En attendant, on voit que la Chine, première entrée en crise, est aussi celle qui en sort la première. Selon les prévisions du FMI, elle devrait réussir à avoir un taux de croissance légèrement positif cette année (1,9%) et progresser de 8,2% l'an prochain. Tout n'y va pas pour le mieux: les exportations ont mis du temps à repartir compte tenu de la pandémie dans les pays clients; à l'intérieur du pays, les choses ont aussi tardé à se remettre en place, notamment dans les services, et les ménages ont eu à subir des pertes de travail et de revenus dont les statistiques officielles ne rendent qu'imparfaitement compte.

Mais les Européen·nes qui y vivent constatent que la vie a repris un cours normal, si l'on excepte l'obligation de porter encore le masque dans les transports en commun et la surveillance sanitaire très stricte des voyageurs et voyageuses qui viennent de l'étranger. Ces expatrié·es regardent ce qui se passe dans leurs pays d'origine avec effarement: «quand on voit comment cette crise est gérée en Europe, on se dit que vous ne vous en sortirez jamais», nous dit un jeune Français en poste à Shanghaï qui se plaît à nous décrire la vie qu'il mène là-bas avec toute liberté d'aller et venir dans les cafés, les restaurants et les commerces à n'importe quelle heure…

Il serait grave que l'on n'arrive pas à montrer ici que l'on peut faire face à une crise de cette ampleur aussi bien que le régime de Pékin. Comme si l'organisation et la discipline n'étaient pas compatibles avec la démocratie.

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