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L’histoire d’Internet n’est pas aussi «ouverte» que vous l’imaginez

Slate.com, mis à jour le 04.06.2014 à 22 h 05

"Internet open" par balleyne | FlickR licence cc by

"Internet open" par balleyne | FlickR licence cc by

La Federal Communications Commission (FCC, «Commission fédérale des communications») doit décider comment réguler «l’Internet ouvert», terme utilisé pour faire référence au mouvement pour la neutralité du Net. A l’heure où les citoyens et la FCC réfléchissent à différents scénarios pour l’avenir d’Internet, il est une autre question que l’on peut se poser: quand les politiques et les ingénieurs ont-ils commencé à parler d’Internet «ouvert» et pourquoi?

L’opinion généralisée parmi les défenseurs de la neutralité du Net est que le législateur devrait défendre et préserver «l’Internet ouvert». Des appels visant à protéger «l’Internet ouvert» ont été repris aussi bien par des élites techniques d’Internet comme Vint Cerf, que par des géants économiques du secteur comme Google, Amazon et Microsoft, les partisans d’un modèle multipartite de gouvernance d’Internet, les défenseurs d’un Internet des objets ouvert, et de nombreux autres, comme Edward Snowden.

Tous ces appels donnent une vision assez caricaturale de l’histoire d’Internet. L’un des exemples les plus fréquemment cités vient de l’Open Internet Coalition, qui affirmait en 2011 que «l’ouverture a été un principe fondamental de la conception d’Internet». C’est une affirmation forte et très claire, mais, malheureusement, elle donne une vision erronée du passé.

Vision caricaturale et erronée du passé

Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil au développement des protocoles clés d’Internet: le Transmission Control Protocol (TCP) et l’Internet Protocol (IP). Durant les années 1970 et au début des années 1980, le parrainage généreux et constant du ministère américain de la Défense permit aux pionniers d’Internet tels que Cerf ou Robert Kahn de résister aux pressions économiques et politiques d’IBM, des spécialistes en informatique européens et des autorités de régulation des télécommunications internationales. Isolés des forces du marché, Cerf et Kahn purent subventionner et diriger le perfectionnement et l’adoption des standards d’Internet, permettant ainsi sa croissance rapide.

Cette histoire, que je détaille dans mon livre Open Standards and the Digital Age, montre que les principes clés d’Internet ne sont pas nés d’un engagement de principe envers l’ouverture. Au contraire, les étapes de la formation d’Internet rappellent plutôt une sorte de contrôle autocratique et centralisé des tâches d’architecture système et de standardisation.

Contrairement à ce que prétend la mythologie de la coalition pour un Internet ouvert, la première publication portant sur les spécifications techniques de l’Internet Protocol (1981) ne mentionnait pas le mot «ouvert» et ne citait pas non plus l’ouverture comme l’un de ses principes fondamentaux de sa conception. En outre, la fameuse «naissance d’Internet», le 1er janvier 1983, fut forcée par un mandat du département américain de la Défense imposant aux utilisateurs d’Arpanet adopter le TCP/IP. Si Internet n’était ouvert ni dans les années 1970 ni dans les années 1980, quand l’est-il devenu?

Pas avant les années 1990

L’importante documentation technique et administrative des standards Internet (dont la majeure partie est disponible en ligne) montre que l’expression open Internet (Internet ouvert) n’est apparue pour la première fois qu’en mars 1992. Dans un document intitulé «The Internet Standards Process», Lyman Chapin, président de l’Internet Architecture Board a introduit le concept d’ouverture pour décrire un ensemble d’attributs d’Internet.

Sites reliés au réseau Arpanet, ancêtre d'Internet, en 1974 | Wikimedia, domaine public

Il y soulignait ainsi l’importance de procédures «claires, ouvertes et objectives» pour le développement de standards, prônait les mérites de «l’ouverture et la justesse» dans les processus standard d’Internet et, enfin, prévenait que les spécifications prioritaires ne faisaient pas partie de ce que l’on pouvait qualifier de «standards ouverts». Vingt ans après la conception des fondements techniques d’Internet par Cerf et Kahn, Chapin fut le premier à lier explicitement les technologies d’Internet aux valeurs culturelles et procédurales de l’ouverture.

Les références à un «Internet ouvert» devinrent plus fréquentes durant les années 1990 avec l’avènement d’Internet et d’autres «systèmes ouverts» comme UNIX. Les premières références journalistiques à un Internet «ouvert» sont apparues en 1994. Contrairement à la vision positive de l’ouverture donnée par Chapin, le quotidien Newsday décrivit le «wide open Internet» («Internet grand-ouvert») comme la cible de pirates voleurs de mots de passe. Plus tard dans la même année, le magazine Fortune affirma à ses lecteurs que le «wide open Internet» n’était ni «facile d’accès», ni «sûr».

Une fusion quasi utopienne d'Internet

Vers la fin des années 1990, néanmoins, les décideurs et les analystes universitaires transformèrent «l’ouverture» en fusion quasi utopienne de réseaux numériques, d’autonomie individuelle et de capitalisme entrepreneurial. Rapidement, les membres de la FCC réalisèrent que la rhétorique de l’ouverture pouvait permettre de détourner les demandes contraires de puissants groupes d’intérêts. Dans les années 2010, des campagnes visant à protéger «l’Internet ouvert» contre les monopoles, la censure ou l’espionnage sont devenus monnaie courante et en 2014 la FCC fait face à des pressions sans précédent lui demandant d’agir avec fermeté.

Si le sort de «l’Internet ouvert» n’est pas encore fixé, les tensions qui agitent l’histoire des réseaux restent indéniablement présentes. Une nouvelle génération de codeurs et d’ingénieurs idéalistes a désormais la possibilité d’aller au-delà de la simple rhétorique de l’ouverture pour bâtir de nouvelles technologies et de nouveaux outils de gestion des réseaux qui feront progresser les droits humains et la justice sociale.

Des questions fondamentales se posent encore à la FCC et au public: allons-nous choisir de définir et réguler plus fermement la notion d’«Internet ouvert» ou allons-nous trouver d’autres moyens de nous assurer que les réseaux futurs serviront l’intérêt général?

Andrew L. Russell. Traduit par Yann Champion.

Andrew L. Russell est professeur associé et directeur du programme d’études scientifiques et technologiques du Stevens Institute of Technology à Hoboken, dans le New Jersey.

 

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