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Thomas Piketty s'est-il totalement trompé dans «Le Capital au XXIe siècle»? Pas si vite

Détail de la couverture du livre «Capital in the Twenty-First Century» (The Belknap Press).

Détail de la couverture du livre «Capital in the Twenty-First Century» (The Belknap Press).

Thomas Piketty a-t-il commis des erreurs statistiques grossières dans son best-seller mondial Le Capital au XXIe siècle? C'est ce qu'avance le Financial Times dans une enquête publiée samedi 24 mai, mais qui a déjà fait l'objet de sérieux bémols dans une partie de la presse.

Dans un article, la bible de la City explique avoir identifié «de nombreuses erreurs dans le travail du professeur Piketty», qui vont de la «simple» erreur de transcription de chiffres dans un tableau à des calculs de moyennes étranges, des ajustements de chiffres inexpliqués ou des sources de données incohérentes ou absentes. Le quotidien détaille ses griefs dans un long post de blog en se fondant notamment sur les données Excel que Piketty a lui-même rendues disponibles en ligne.

Un exemple: l'économiste français calcule le taux moyen des richesses possédées par les 10% les plus riches en 1870 en France, en Grande-Bretagne et en Suède en additionnant les taux de ces trois pays, sans tenir compte de leur différence de taille.

Conclusion du Financial Times:

«L'effet combiné de tous ces problèmes est de faire grimper artificiellement la concentration de richesse dans les 50 dernières années. (....) Les propres sources du Capital au XXIe siècle ne paraissent pas valider ses conclusions.»

Si cet article fait tant de bruit, c'est déjà, comme le note le New York Times, parce que le travail de collecte de données de Piketty était jusque-là l'aspect le plus universellement loué de son ouvrage, même par ses critiques. Et aussi parce que cette polémique fait suite à celle de l'an dernier sur l'ouvrage de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, Cette fois, c'est différent. Huit siècles de folie financière: une énorme erreur de calcul sur Excel avait été identifiée dans le travail de ces deux économistes prestigieux, qui analysaient comment les pays où la dette publique est la plus élevée sont aussi ceux où la croissance est la plus faible.

À l'époque, la presse «de gauche» ou «progressiste» anglo-saxonne avait abondamment appuyé sur cette erreur. Dans l'affaire Piketty, elle est pour l'instant plutôt du côté de l'économiste français (d'autant, relève le site Salon, que certains conservateurs américains ont décidé de lui faciliter la tâche en profitant des doutes du Financial Times pour remettre en doute la science du changement climatique).

Sur son blog sur le site du New York Times, le prix Nobel d'économie 2008 Paul Krugman estime que les questions du Financial Times sur des points de détail sont justifiées mais que le quotidien économique «tente trop de pousser son avantage: si ses tentatives de réécriture du Piketty amènent à la conclusion que rien ne s'est passé sur le front des inégalités de richesse, cela montrera seulement qu'il se trompe.» Sur le même site, l'économiste Justin Wolfers salue le travail «superbe» du quotidien mais tempère immédiatement: «S'il soulève d'importantes questions, je ne suis pas convaincu qu'il fasse plus que cela.» Le constat est à peu près le même du côté du Washington Post, du New Republic ou de Vox.

Slate.com pointe néanmoins –et il n'est pas le seul à le faire– que la réponse de Piketty au Financial Times est plutôt vague et les conclusions des deux belligérants divergent de manière «détonnante» sur le cas de la Grande-Bretagne, avec des courbes d'évolution de la concentration des richesses qui ne sont pas les mêmes:

«Étant donné que Piketty cherche à tirer des conclusions universelles sur la nature du capitalisme, il va devoir réfuter ces affirmations un peu plus en détail.»

En bleu, la courbe de la concentration des richesses en Grande-Bretagne établie par Piketty. En rouge, celle du Financial Times.
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