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Sur le commerce, l'Union européenne doit mieux assurer ses barrières

Gilles Bridier, mis à jour le 24.05.2014 à 16 h 31

Dans ses échanges avec les pays tiers, elle fait figure de timorée à force de craindre les accusations de protectionnisme. Si le Parlement européen réclame plus de combativité, les Etats sont divisés sur le sujet, portant préjudice à l’Europe.

À la frontière franco-suisse. REUTERS/Denis Balibouse.

À la frontière franco-suisse. REUTERS/Denis Balibouse.

À force de tarder pour faire avancer des dossiers inscrits à son agenda, l’Europe tend aux europhobes les verges pour la fouetter. Il en est ainsi de la «réciprocité» dans les échanges commerciaux, qui tarde à se mettre en place, fournissant des arguments aux pourfendeurs d’une Europe trop laxiste.

Les adversaires de l’Union européenne lui reprochent une trop grande ouverture au nom d’une application trop angélique du libre-échange alors que, sur les marchés étrangers, subsistent des barrières protectionnistes. Une critique qui est partiellement fondée.

Ainsi, pour les seuls marchés publics, qui représentent 10 à 15% du PIB mondial, on estime que l’Union ouvre 90% de ses besoins (soit 352 milliards d’euros de contrats de marchés publics) à des fournisseurs non européens, alors que seulement 32% sont accessibles à des entreprises de pays tiers aux Etats-Unis, 28% au Japon et 16% au Canada. Pour la Chine, les statistiques font défaut...

En outre, à cause de taxes abusives sur les produits importés (en Chine, au Brésil…) ou de normes nationales spécifiques  pour fermer les marchés, les obstacles pour trouver des débouchés à l’étranger ne touchent pas que les marchés publics. Ce qui complique la tâche des exportateurs européens alors que, à l’intérieur du grand marché de l’Union, la concurrence est extrêmement ouverte.

Ainsi, la Chine vend globalement deux fois plus à l’Union qu’elle ne lui achète, et la Russie n’importe que 60% de ce qu’elle lui exporte (à cause des achats européens de gaz). Avec les Etats-Unis, les échanges sont au bénéfice de l’Europe, mais la situation pourrait évoluer avec les exportations américaines de gaz de schiste.

Pas vocation à se laisser plumer

Pourtant, il n’est pas écrit dans les traités que l’Union, plus gros importateur mondial avec près de 1.800 milliards d’euros provenant de pays tiers, ne doive pas se défendre en imposant des clauses de réciprocité dès l’instant où elle négocie des accords de libre-échange. Au contraire!

«Oui à une Europe ouverte, non à une Europe offerte», avait déclaré le socialiste Jacques Delors lorsqu’il présidait la Commission de Bruxelles, de 1985 à 1995. Et depuis plus de vingt ans, dans les propos de ministres de gauche, comme Elisabeth Guigou en 1993, ou de droite, comme Christine Lagarde en 2011, les appels à une plus grande offensive de l’Union dans la défense de ses intérêts se sont multipliés. Mais, malgré les prises de position de responsables politiques pour progresser sur la réciprocité –certains avec beaucoup de véhémence comme Arnaud Montebourg fustigeant le dogmatisme de la très libérale Commission de Bruxelles–,  l’Europe a piétiné, donnant du grain à moudre à ses adversaires.

Il y eut bien d’autres appels pour lancer de nouvelles actions, jusqu’au sein du collège des commissaires européens par les voix de Michel Barnier ou Karel de Gucht. Et on se souvient de Nicolas Sarkozy qui, après avoir affirmé en 2008 à Toulon que «l’idée de la toute-puissance du marché qui ne devait être contrariée par aucune règle, par aucune intervention politique, était une idée folle», avait enfoncé le clou en 2011:

«L'Europe ouverte à tous les vents, l'Europe qui ne se protège pas contre les dumpings, l'Europe qui ouvre ses marchés sans exiger la réciprocité de la part de ses concurrents, l'Europe qui laisse entrer des produits de pays qui ne respectent pas les règles sociales ou environnementales, ça ne peut plus durer.»

Et d’appeler, en 2012, à la mise en place d’un Buy European Act qui s’inspirerait du Buy American Act instauré en 1933 pour aider les Etats-Unis à sortir de la crise de 1929, et toujours en place. L’idée, déjà émise par l’eurodéputé socialiste Henri Weber, n’était pas nouvelle. Toutefois, elle n'est pas parvenue à créer une unanimité au sein même de l’Union.

Quand l’Allemagne considérait que les dispositions existantes pour les marchés publics (au moins 50% de la valeur ajoutée produite en Europe) étaient suffisantes, le Royaume-Uni estimait que toute mesure dans cette direction serait de nature à déclencher des représailles qui ne seraient pas dans l’intérêt de l’Europe. De sorte que la position de la France jugeant «inacceptable que les marchés publics européens soient ouverts aux pays tiers et ne bénéficient pas d’un accès équivalent», selon les termes de Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur du gouvernement Ayrault, a longtemps fait chou blanc.

Dans ces conditions, il est facile pour les europhobes de donner de la voix pour dénoncer l’immobilisme européen alors que le chômage a progressé en Europe avec la crise, et de réclamer la fin d’un système incapable de défendre les intérêts de ses propres citoyens. Comme si l’Europe aimait se faire battre…

Déséquilibre pas si flagrant

Mais le scénario n’est pas tout à fait celui-ci. Et attention de ne pas juger l’Europe à l’aune de la seule situation de la France.

Si des déséquilibres existent, ils ne sont pas aussi systématiques que les adversaires de l’Europe peuvent le laisser croire. En dehors des trois grands partenaires cités plus haut, si le Japon et globalement l’ensemble des pays d’Asie du sud-est sont effectivement bénéficiaires, les échanges sont relativement équilibrés avec l’Inde, la Corée du sud et le Canada, et même en faveur de l’Union européenne avec la Turquie, l’Australie, le Mexique ou l’Afrique du sud.

Certes, le manque à gagner pour les entreprises européennes lié à la fermeture des marchés de pays tiers est évalué à 12 milliards d’euros par la Commission européenne, mais ce volume doit être rapporté aux 1.690 milliards d’euros d’exportations en 2012 des membres de l’Union.

Par ailleurs, si certains pays ont effectivement développé leur pénétration du marché européen, c’est que les Européens eux-mêmes ont plébiscité les produits provenant des pays à bas coûts de production en arbitrant en faveur du prix. Cette tendance s’est d’ailleurs opérée sous le regard bienveillant des autorités, qui y ont vu le moyen de contenir l’inflation et de donner du pouvoir d’achat aux consommateurs sans que les salaires n’augmentent dans les mêmes proportions. Le coût en matière d’emplois industriels est élevé pour l’Europe, mais les europhobes ont pu profiter de cette pression exercée sur les prix, comme tous les citoyens de l’Union.

Rompre avec l’immobilisme

Néanmoins, même si le piétinement est bien réel, l’Europe a fini par avancer sur le dossier. Mais elle en parle peu.

En janvier dernier, le Parlement européen a adopté une proposition de directive, soutenue par le Parlement français, instaurant le principe de réciprocité d’accès aux marchés publics d’une valeur supérieure à 5 millions d’euros. Avec, en cas «d’absence de réciprocité substantielle», exclusion de l’offre émanant du pays tiers.

Même la Commission européenne est allée dans la même direction, mais les procédures n’en finissent plus. Le problème vient des Etats, car si le Parlement européen a franchi une étape, les 28 membres sont encore divisés sur le sujet. Or, les institutions stipulent qu’un accord entre Etats et Parlement est nécessaire pour qu’une directive soit définitivement adoptée. Aussi, le dossier est encore loin d’aboutir, d’autant que la Commission en place à Bruxelles doit être renouvelée d’ici au 1er novembre prochain, et qu’elle ne jouera pas d’ici là le rôle d’aiguillon qu’elle n’a pas tenu auparavant…

L’Union européenne a perdu une belle occasion de progresser sur un dossier qu’elle aurait pu monter en épingle si elle était moins timorée. Mais il est certain en revanche que, hors de l’Union, chaque pays –la France comme les autres– aurait encore moins la capacité de négocier des clauses de réciprocité face à la Russie ou à la Chine. Si des changements doivent intervenir, c’est dans le cadre de l’Union qu’ils seront les plus constructifs.

Dans le cadre du cycle de négociation de l’accord transatlantique de libre échange (TAFTA, ou TTIP) destiné à couvrir 40% du PIB mondial, il serait bon que l’Europe se montre à la fois déterminée à défendre ses intérêts et soudée autour d’une doctrine pour y parvenir. Le risque est ni plus ni moins que l’explosion.

Gilles Bridier

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Journaliste
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