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Contrairement à ce qu'ils disent, les géants du web ne sont pas des promoteurs de la neutralité du Net

Andréa Fradin, mis à jour le 24.02.2014 à 18 h 15

Sauf quand ça les arrange.

"Netflix Error 108" par Seth Anderson / FlickR  licence cc by sa

"Netflix Error 108" par Seth Anderson / FlickR licence cc by sa

Lorsqu'on se prend à défendre le principe de neutralité du Net (comme ici il n'y a pas si longtemps) –ce concept qui garantit en gros qu'un billet de blog sera transporté de la même façon dans les tuyaux du Net qu'une vidéo balancée sur les gros serveurs de YouTube (et donc Google)–, on rétorque souvent que cet argumentaire fait justement les affaires de Google.

Comme nombre de ses petits copains –la bande des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), Yahoo ou, pour reprendre un exemple en vogue et sur le point de débouler dans les chaumières françaises, la plateforme de streaming Netflix–, Google s'est en effet souvent fait le chevalier blanc de la neutralité du Net, face aux fournisseurs d'accès à Internet désireux de tordre ce principe dans l'optique notamment de faire évoluer leurs revenus dans le bon sens.

On aimerait pouvoir y croire, de la même façon qu'il serait quelque part rassurant que, dans la vraie vie, le côté obscur de la Force soit compensée par des Ewoks et des Jedi, ou que la disparition d'un Voldemort permette d'un coup de baguette magique de rendre le monde meilleur. Sauf que le monde a ce vilain défaut de ne pas être binaire, et que Google, Netflix et compagnie ne forment pas l'axe du Bien face aux démoniaques Orange, Free, SFR ou Verizon et Comcast aux Etats-Unis.

S'ils se font parfois promoteurs d'un Internet où tous les contenus bénéficieraient du même traitement, quelles que soient leur origine, leur destination ou leur nature, ces grands groupes le font uniquement quand ça les arrange. Et pas simplement pour la beauté du geste.

Netflix paie pour assurer sa tranquillité

Dernier exemple en date: Netflix qui, selon une information révélée par le Wall Street Journal, aurait passé un accord avec Comcast, un gros opérateur américain. Le deal consiste pour la plateforme vidéo de payer Comcast afin de s'assurer qu'aux Etats-Unis son contenu soit acheminé dans de meilleures conditions jusqu'aux ordinateurs et tablettes des internautes.

» A lire: House of Cards va-t-il boucher Internet?

Il faut savoir que Netflix, extrêmement populaire sur le continent nord-américain, est régulièrement accusé (notamment par les opérateurs) de boucher Internet avec le flot d'octets qu'il envoie dans les tuyaux. Une accusation qui est revenue en force ces derniers jours, avec la sortie en bloc de la deuxième saison de House of Cards, regardée et appréciée dans le monde entier.

S'il n'est pas près de casser le réseau, le site Internet provoque néanmoins certaines congestions quand des millions d'internautes s'y connectent pour regarder leurs films et séries préférés. Résultat: ça rame! Une situation qui peut sembler très familière à certains internautes français, et en particulier les abonnés à Free qui ont parfois les plus grandes difficultés à regarder une vidéo YouTube le soir.

En France comme aux Etats-Unis, on retrouve exactement la même guerre d'argumentaires, ici exposée par le Wall Street Journal:

«Le débat s'est échauffé sur la question de qui devait supporter le coût de l'augmentation des capacités des tuyaux de l'Internet pour supporter la croissance du volume de vidéos en ligne à travers le pays: les fournisseurs d'accès à Internet tels que les compagnies téléphoniques ou les cablo-opérateurs [à la différence de la France, le secteur des télécommunications aux Etats-Unis est historiquement composé de puissants acteurs venus du monde de la télévision, NDLR] ou les fournisseurs de contenu comme Netflix, qui se font de l'argent en envoyant des informations ou du divertissement à travers ces tuyaux.»

En France, Free estime que c'est à Google de sortir de l'argent de sa poche pour assurer la bonne tenue de YouTube, aux Etats-Unis, Comcast pense de même pour Netflix. La différence ici, c'est que le bras de fer semble persister depuis des années entre Free et Google, quand Netflix vient de céder. Le Wall Street Journal précise que «les négociations entre Netflix et Comcast se sont accélérées en même temps que le phénomène de congestion prenait de l'ampleur». Le patron de Netflix aurait en effet redouté un impact négatif sur sa clientèle.

Entraver l'avénement du prochain géant

Pour les avocats du principe, la neutralité du Net se retrouve ici sacrifiée dans la mesure où Netflix paie un opérateur pour assurer une meilleure diffusion de ses contenus, garantie sans bouchons. Bien loin donc d'un prétendu traitement égalitaire, même si Netflix s'en défend en expliquant dans un communiqué qu'il ne recevra «aucun traitement préférentiel dans le cadre de cet accord pluriannuel».

Accord qui devrait tout de même s'élever à «plusieurs millions de dollars par an», indique le New York Times, qui ajoute «que cet accord est un jalon dans l'histoire d'Internet, où les fournisseurs de contenu comme Netflix n'ont généralement pas à payer pour accéder aux clients d'un fournisseur d'accès à Internet».

«Généralement» seulement: car si cet accord a été rendu officiel, d'autres de la même nature auraient été conclus depuis longtemps. Ainsi Google qui, s'il ne souhaite pas arroser Free, paierait déjà Orange pour se brancher à son réseau, écrivions-nous en 2013. Sans toutefois l'ébruiter.

» A lire: Pourquoi ça rame quand je veux regarder une vidéo YouTube avec Free, avec une infographie réalisée pour illustrer le bras de fer entre Free et YouTube, et transposable au cas de Netflix aux Etats-Unis.

Trois ans plus tôt, Google toujours, était suspecté par le New York Times d'être à deux doigts de conclure un accord avec Verizon, autre gros opérateur américain afin «d'accélérer l'accès des utilisateurs à certains contenus si leurs créateurs étaient prêts à payer pour ce privilège». Une révélation suivie d'un rétropédalage, à grand renfort de communiqués de presse en faveur «d'un Internet ouvert», qui n'avait pas convaincu grand monde.

Il n'y pas si longtemps, nous nous faisions aussi le relai d'une proposition d'AT&T:

«[L'opérateur] a franchi le pas en proposant un nouveau service qui propose aux sites de payer pour les octets qu'ils envoient aux utilisateurs de smartphones et tablettes. "En théorie, explique le Wall Street Journal, une firme comme Netflix pourrait promouvoir une nouvelle série en prenant en charge le coût des données [envoyées], qui seraient en temps normal décomptées du forfait de l'abonné.

La neutralité pour innover

 

C'est dire si cette approche qui consiste à faire payer les sites pour diffuser au mieux leurs contenus est tendance –et de moins en moins dissimulée.

«L'une des craintes, souligne encore le New York Times, est qu'un tel accord devienne banal, et que seuls les riches fournisseurs de contenu soient capables de se l'offrir, ce qui pourrait entraver l'avénement du prochain Netflix.»

Le journal américain fait ici valoir l'un des pendants économiques de la neutralité du Net: l'innovation. Faire en sorte de mettre le moins de barrières à l'entrée d'Internet (notamment financières) permettrait en effet de garantir le développement des futurs géants du Net, des alternatives à Google ou à Netflix que les gouvernements, notamment français, réclament à cor et à cris depuis des mois.

A l'heure où en Europe, le sort de la neutralité du Net est une nouvelle fois d'actualité, il est plus que temps de répéter que protéger ce concept n'est pas «une promotion déguisée pour Google... c’est au contraire le meilleur moyen de le détrôner».

A.F.

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
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