Smart CitésEconomie

A quand la ville sans enfants?

Philippe Gargov, mis à jour le 06.02.2014 à 7 h 18

Prix des loyers, manque d'espace: les cités rejettent en banlieue les jeunes familles avec enfants. Qui du coup n'intéressent pas les urbanistes et les municipalités.

Une petite fille passe à côté du «Gisant Youri Gagarine» de Xavier Veilhan, en 2009 à Versailles. REUTERS/Benoit Tessier

Une petite fille passe à côté du «Gisant Youri Gagarine» de Xavier Veilhan, en 2009 à Versailles. REUTERS/Benoit Tessier

Tout part d’une carte largement diffusée sur Internet, représentant le périmètre de marche autorisée de six générations d’enfants de 8 ans, de 1919 à nos jours, dans la ville anglaise de Sheffield. L’avantage d’une telle carte réside dans le fait qu’on peut y lire à peu près ce qu’on souhaite, et de nombreux internautes ont naturellement fait part de leur réactions, tantôt intrigués, tantôt nostalgiques.

Certains y verront par exemple un symbole de la paranoïa parentale qui définit notre époque, d’autres au contraire la multiplication des dangers qui guettent nos enfants dans la rue. De notre côté, nous préférons y voir un prétexte de choix pour évoquer cette question cruciale dans l’urbanisme contemporain, et pourtant trop souvent laissée pour compte: quelle place pour les enfants, dans des villes construites par et pour les adultes?

Cette problématique, qui pourrait paraître à première vue un détail de l’urbain, s’avère en réalité étroitement liée aux problématiques de changements démographiques des territoires, en particulier l’exode des «familles» vers le périurbain. Le schéma est connu depuis des décennies, parfois caricaturé mais néanmoins significatif.

Pour le résumer simplement: les familles avec enfants ont une forte propension à s’expatrier hors des centres pour s’installer en banlieue de faible densité, pavillonnaire ou non. Inévitablement, cela se traduit par une diminution plus ou moins massive du nombre d’enfants en centre ville et donc, inévitablement, de la considération que leur accordent les collectivités.

L'exode familial

Prix des logements en centre ville, qualité de vie en périphérie, les motivations de cette émigration caractéristique de la seconde moitié du XXe siècle sont nombreuses. Si la situation s’est longtemps vérifiée en Hexagone et surtout en région parisienne, la donne semble s’être infléchie depuis peu. En 2006 à Paris, l’Insee comptabilisait «254.000 familles dont le(s) parent(s) ont des enfants de moins de 25 ans», soit «10.000 de plus qu’en 1999», y décelant le signe d’un changement de tendance après «une baisse continue depuis les années cinquante».

Si cette remontée se vérifie, voire s'accélère à moyen terme, elle pourrait contribuer à reconsidérer la manière dont on fabrique la ville pour tous, et donc aussi pour les enfants... et leurs parents. A l’heure actuelle, il faut bien reconnaître que la situation n’est pas rose pour les familles avec enfants. Aux contraintes économiques précédemment évoquées s’ajoutent par exemple le manque de places en crèches, éternelle épine au pied des familles, en particulier défavorisées.

Selon un rapport de la Cour des comptes, cité par Le Monde, «seuls 8% à 13% des enfants des familles les plus modestes [sont] gardés hors de la famille, contre 64% des enfants les plus aisés», essentiellement en raison de la surpopulation des crèches. Complétons cette liste par les difficultés inhérentes aux modes de vie urbain, en particulier pour les parents à poussettes (transports en commun souvent bondés, trottoirs exigus, nombreux escaliers...), et l’on comprendra le choix parfois difficile de cet exil périurbain.

Mais il existe un autre facteur, moins palpable que les précédents, et qui pourtant joue grandement sur la perception que les villes ont de leurs jeunes pousses. Il s’agit du rejet plus ambiant dont seraient victimes les familles au sein de villes omnubilées par les «classes créatives»... au point d’en devenir pédophobes? C’est du moins l’avis de nombreux articles plus ou moins pertinents, tirant à boulet rouges sur les hipsters branchouilles, unanimement considérés comme vivant sans enfants.

Comme souvent dans ces situations, un adage résume tout: les Simpson l’ont déjà fait. En l’occurence dans un épisode de janvier 2004 (S15E08) sobrement intitulé «Marge vs. Singles, Seniors, Childless Couples and Teens, and Gays», soit «Marge contre les célibataires, les seniors, les couples sans enfants et les adolescents, et les gays». Marge Simpson doit en effet affronter une horde de personnes militant contre les «parents parasites», réunis en association exigeant l’abrogation de tous les services municipaux alloués aux familles: ramassage scolaire, etc.

Que nous disent les Simpson?

Comme à leur habitude, les auteurs poussent la situation jusqu’à l’absurde: les enfants de Springfield peuvent ainsi être tazés en public, tandis qu’une statue à la gloire des pères «mauvais payeurs» («deadbeat parents») est érigée. Aux Etats-Unis, la question prend une acuité particulière en raison du tissu si spécifique de la suburbia, la banlieue pavillonnaire (cf. A city with no children). En France, celle-ci se révèle davantage stimulée par les problématiques socio-économiques afférentes à la gentrification des centres, avec toutefois les mêmes conséquences.

Les traductions du titre de cet épisode des Simpson, que ce soit en français ou en québécois («Allocutions familiales» / «Bébérama»), sont d’ailleurs loin de faire honneur à la bravade de la version américaine. On y retrouve en effet, cristallisé dans l’énumération d’origine, l’ensemble des tensions et ressentiments supposés à l’égard des enfants. L’hostilité des villes à l’endroit des familles –et donc des enfants– serait due à ces populations qui colonisent les centres.

Le cas parisien est évidemment emblématique de la situation française, sûrement de manière exacerbée.

«Paris, bientôt une ville de riches sans enfants?», titrait ainsi un billet de blog en 2010. Et c’est précisément en écho à ces turpitudes que s’interrogeait, en novembre 2011, le colloque Paris 2030. L’une des tables rondes était en effet consacrée à possibilité d’une «ville sans enfant» –le mot est lâché. Et Libé, partenaire du colloque, de poser la question de manière frontale: «A Paris en 2030, quelle place pour les enfants?». Précisant par ailleurs que «la municipalité parisienne, soucieuse de limiter l'exode familial, a créé un Observatoire des familles, qui déplore dans ses rapports le manque d'études sur la place et le rôle des enfants et de leur famille dans la transformation de la ville».

Ce manque de travaux est en effet relativement palpable, et se traduit par une difficulté globale des praticiens de la ville à penser la question des enfants, et plus encore à la mettre en pratique. De fait, s’il est plutôt facile pour un urbaniste de se mettre dans la peau d’un parent, il est bien moins aisé de se mettre dans celle d’un enfant d’âge moyen sans tomber dans les clichés et les a priori. Certaines méthodes existent toutefois, souvent centrées sur la réalisation de cartes subjectives permettant de mieux comprendre la perception d’un territoire (exemple à Rennes, vue par les enfants de Blosne).

De même, certains cabinets se sont spécialisés dans l’intégration des enfants dans les ateliers de «co-création», par exemple de services publics, très en vogue dans l’urbanisme contemporain qui s’ambitionne plus participatif. Bien que ce ne soit pas toujours leur vocation première, de telles pratiques peuvent aider les concepteurs de villes dans leur métier, en élargissant les préceptes d’inclusivité à ce public trop souvent ignoré. «Streets are for Everyone», comme l’explique ces urbanistes de Tacoma, aux Etats-Unis, qui ont travaillé avec des enfants afin de sécuriser les routes qui entourent leur école.

A écarter les enfants, vous vous couperez des jeunes

La question de la sécurité est évidemment au centre de tous les regards dès qu’on aborde la question des plus jeunes dans l’espace public, et c’est une bonne chose. On pourra toutefois regretter que ceci soit presque le seul prisme, avec celui des parcs à jeux, au travers duquel se conceptualise le sujet. On pourrait en effet l’étendre à d’autres considérations plus subjectives et moins matérielles, telles que le plaisir de la «dérive», l’apprentissage de l’autonomie et de la mobilité, les convivialités... en bref, la découverte du monde en dehors des sphères un peu trop confidentielles que sont l’école et le domicile familial. De même, s’intéresser aux enfants doit pousser les collectivités à se repencher sur l’offre de services aux parents, depuis trop longtemps dépourvus d’innovation (à l’exception de crèches en gare et autres facilitateurs du quotidien).

La question se pose avec d’autant plus d'acuité que les perspectives d’une ville sans enfants se font plausibles, malgré les possibles inversions des courbes démographiques évoquées ci-avant. On conclura en relayant cet appel à la raison professée par le City Journal en prévision de cette «chidless city»: 

«La ville post-famille attire seulement une certaine catégorie de population, celle qui, même si elle est riche, ne peut pas s'assurer un futur prospère. Si les villes veulent prendre soin de la prochaine génération de citadins et éviter que les jeunes adultes ne les quittent, il va falloir qu'elles trouvent un moyen d'être à nouveau accueillantes avec les familles, qui les ont portées pendant des millénaires et qui ont contribué à leur humanisation.»

Quelque peu dramaturgique, mais pas dénué d’intérêt pour motiver une véritable (re)prise en compte des familles et des enfants dans les programmes volontaristes des collectivités.

Philippe Gargov

Philippe Gargov
Philippe Gargov (6 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte