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Les logiciels européens, simples satellites dans l'orbite de la Silicon Valley

Catherine Bernard, mis à jour le 24.01.2014 à 10 h 49

L'industrie logicielle européenne progresse. Elle reste cependant à des années lumières de son équivalente californienne.

Fraunhofer

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Il est des images qui parlent plus que des chiffres. Celle choisie par l'Institut allemand Fraunhofer pour la recherche sur les systèmes et l'innovation est de celles-là.

Pour résumer son étude sur «l'analyse comparative des clusters logiciels dans l'UE», il n'a pas (seulement) mis les 15 régions européennes les plus importantes en matière logicielle en cartes, tableaux, ou en podium. Non, il les a tout simplement situées dans une orbite plus ou moins éloignée, selon leurs performances, de l'astre solaire qu'est et reste, en la matière, la Silicon Valley californienne.

Car le verdict de l'étude est sans équivoque:

«Bien que plusieurs des clusters européens soient compétitifs à l'échelle internationale sous certains aspects, aucun n'est à même d'égaler la Silicon Valley dans son ensemble

Autant donc ne pas se bercer d'illusions: l'Union européenne n'héberge à ce jour aucune Silicon Valley, et tant pis pour le «software cluster» de l'Allemagne du sud-ouest, qui a commandité l'étude et se présente (ou se présentait?), justement, comme la Silicon Valley de l'Europe: ce cluster a beau être le plus gros d'Europe, il n'est qu'un second couteau à l'échelle internationale. 

N'empêche: l'étude du Fraunhofer n'est pas dénuée d'intérêt, au contraire. 

1. Premier enseignement: ici, comme en Californie, les entreprises de logiciel aiment à se retrouver en groupes (en clusters, donc, selon le terme anglais retenu par l'étude).

Les 15 régions européennes les plus denses en sociétés informatiques regroupent le siège social de la moitié de toutes les entreprises de logiciels du «Truffle100» –le classement des 100 premières entreprises de logiciel européennes– et emploient 38% de la main d'oeuvre du secteur en Europe.   

Preuve que même à l'heure de l'immatériel, justement prôné par ces mêmes entreprises, les synergies du monde réel continuent à jouer un rôle important: échanges de savoir-faire, de réseaux, présence d'universités spécialisées et/ou d'une main d'oeuvre bien formée, etc.

Le constat est encore plus marqué en France: l'Ile-de-France concentre 81% du chiffre d'affaires de l'industrie logiciel hexagonale et 84% de ses effectifs. Malgré cela, l'Ile-de-France n'arrive, en termes de chiffre d'affaires, qu'au 3e rang européen, et ce, alors même que des pays comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne ont des industries bien moins concentrées. 

2. Second enseignement: l'industrie européenne du logiciel est très majoritairement une industrie du B to B.

Autrement dit, du logiciel pour entreprises, et non des services grand public. En témoigne le top 5 du «Truffle 100»: l'allemand SAP (systèmes de gestion intégrées pour les entreprises), le français Dassault Systèmes (modélisation virtuelle), le britannique Sage (logiciels de paie et gestion), le suédois Hexagon (sécurité, métrologie, scan 3D...) et l'allemand Wincor Nixdorf (qui travaille pour la banque et la distribution). 

Explication de Bernard-Louis Roques, fondateur et éditeur de Truffle 100:

«Historiquement, l'industrie logicielle européenne s'est développée à partir de réglementations nationales –typiquement, des logiciels de gestion adaptés aux règles d'un pays–, avant de prendre un rayonnement plus vaste.»

Rien de mal à cela, bien au contraire: cette industrie travaille directement au service de la compétitivité des entreprises européennes.

Mieux: avec la montée en puissance de l'informatique en «nuages» (cloud) les entreprises européennes pourraient profiter de leur meilleure image en termes de confidentialité des données pour renforcer leurs positions auprès des administrations et grands comptes européens.

Reste que des pans entiers du secteur lui échappent totalement, où les Google, Yahoo, Amazon, Apple, Microsoft, Facebook, Twitter et consorts règnent en maîtres. Et l'étude ne voit ici guère d'inversion des tendances.

3. Troisième enseignement: l'informatique n'est visiblement pas un truc très latin.

Parmi les 15 clusters repérés par l'étude, trois seulement se trouvent en Europe latine: un en France (Ile-de-France), un en Italie (en Lombardie), et un en Espagne (Madrid). Et ces deux derniers sont loin d’arriver ne serait-ce que dans la troisième orbite de la Silicon Valley.

Le logiciel européen est donc plutôt une spécialité de la moitié nord du continent, voire de son grand Nord. Hormis la France, les pays abritant les clusters jugés les plus compétitifs sont la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et la Pologne.  

4. Quatrième enseignement: l'Europe de l'Est reste émergente.

Deux britanniques, un allemand, un français, et un suédois: voici les cinq clusters européens qui se trouvent, selon cette étude, dans la première orbite de la Silicon Valley. Parmi les pays d'Europe de l'Est, seule la Pologne apparaît dans le top 3 d'au moins un critère de classement. 

Les hiérarchies, cependant, pourraient évoluer. Parmi les poids lourds européens d'aujourd'hui,  certains commencent à s'essouffler. L'Ile-de-France par exemple, dont le poids relatif a cessé de progresser. D'autres régions, en revanche, sont en pleine croissance. Et notamment la région de Varsovie et celle de Prague. Restent à savoir si elles sauront transformer l'essai et surtout, atteindre une excellence au-delà du niveau régional européen.

5. Cinquième enseignement: pour espérer concurrencer la Silicon Valley –elle-même défiée par la Silicon Alley new-yorkaise–, mais aussi les clusters israéliens, indiens ou chinois, l'Europe du logiciel a besoin d'impulsions.

«Depuis que nous avons lancé le classement Truffle il y a huit ans, nous constatons chaque année que l'une des toutes premières revendications des entreprises est la mise en oeuvre  d'un "small business act" européen», constate ainsi Bernard-Louis Roques. Un small business act par lequel une part des marchés publics serait réservée aux PME:

«Cela permettrait aux administrations d'avoir des solutions sur mesure et certainement moins chères, et favoriserait l'éclosion des start-ups.»

Autre constatation de Bernard-Louis Roques: le capital-risque reste sur le Vieux continent très timide. Selon l'expert, «les investissements en capital-risque représentent 164 dollars par an et par habitant en Israël, 92 aux Etats-Unis, et 7 seulement en Europe». Avec, pour résultat, le rachat de start-ups par des entreprises étrangères: même si cette industrie n'est pas capitalistique au sens de l'industrie lourde, elle nécessite de gros moyens, les temps de développement étant en général très longs. 

Catherine Bernard

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