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Google vous dit si votre Internet rame sur YouTube (et ce n'est pas anodin)

Andréa Fradin, mis à jour le 24.01.2014 à 10 h 52

Une nouvelle bataille dans la guerre que se livrent le géant du Net et les fournisseurs Internet.

Capture d'écran de l'outil de Google «Rapport sur la qualité vidéo»

Capture d'écran de l'outil de Google «Rapport sur la qualité vidéo»

Un beau pavé dans la mare des opérateurs. Google vient de lancer ce mardi 22 janvier un nouveau service permettant de savoir pourquoi ça rame quand ses utilisateurs tentent de regarder une vidéo sur YouTube, accompagné d'une jolie infographie (un peu comme nous l'avions fait sur Slate il y a tout juste un an, les moyens en plus).

Intitulé «Rapport sur la qualité vidéo», cet outil «met en lumière la performance exacte que délivre votre fournisseur d'accès à Internet [FAI] et les autres facteurs susceptibles de jouer un rôle», peut-on lire dans le blog de Google Canada. Le pays est en effet le premier à profiter de ce service appelé ensuite à «s'étendre», a confié Shiva Rajaraman, directeur de la gestion des produits chez YouTube, dans une interview au Financial Post.

Concrètement, un utilisateur de Google au Canada peut recevoir des conseils pour améliorer chez lui la réception de YouTube (mettre à jour le navigateur, Flash, redémarrer sa box...), mais surtout apprécier la façon dont son FAI traite les vidéos envoyées par le service de Google. Le géant du Net va même jusqu'à gratifier les équivalents d'Orange, SFR ou Free d'une note!

«Validé par YouTube HD», pour un opérateur qui assure à ses abonnés «des vidéos en en format HD (au moins 720p) avec téléchargement rapide», «qualité standard» quand ce dernier ne propose des vidéos inférieures ou égales à 360p avec «des temps de chargement modérés», et enfin «qualité faible» pour les autres vidéos, nécessitant un temps de chargement long et susceptibles de s'interrompre.

Google vous dit si ça rame

Un label établi selon une méthodologie expliquée en détails (pour les initiés) et évidemment qualifiée comme objective par Google, qui espère voir les FAI se réapproprier la démarche. «[...] Nous avons voulu leur donner un moyen factuel de présenter cette information [la qualité de YouTube sur leur réseau] à leurs abonnés», commente encore Shiva Rajaraman. Qui ajoute même:

«Nous adorerions que [les FAI] utilisent le badge s'il peut correspondre à leurs objectifs marketing.»

Pas sûr néanmoins que ces derniers soient complètement fans de l'initiative. Car sous ses dehors anecdotiques et bienveillants («coucou, c'est Google et on veut aider nos utilisateurs à regarder leurs LOLcats!»), cet outil inédit est une nouvelle étape dans la guerre que se livrent le géant du Net (comme d'autres gros fournisseurs de contenus) et les opérateurs de télécommunications. Autour d'une même question: qui doit payer pour entretenir la tuyauterie?

Périodiquement, les utilisateurs de YouTube se plaignent de leur mauvaise réception: vidéo qui ne se charge pas ou trop lentement, qualité dégradée, etc. La réponse de Google consiste alors à renvoyer la balle aux Orange, Free et compagnie:

«Nous ne pouvons pas y arriver seuls, dit ainsi le géant américain dans son infographie, lorsque votre FAI reçoit votre vidéo par YouTube, il doit se charger de l'envoyer chez vous par l'intermédiaire de son réseau. Il doit s'assurer que sa capacité de réception de données YouTube est suffisante afin que la qualité de la vidéo ne se dégrade pas.»

La guerre du Net

Que nenni, rétorquent certains FAI qui estiment qu'avec YouTube, Google envoie bien trop de données et se rend donc tout seul responsable de l'encombrement des tuyaux du Net qui peut en résulter. Conclusion selon eux: «s'assurer que la capacité de réception de données YouTube est suffisante, dimensionner les tuyaux de manière adéquate», comme dit Google, ne leur incombe pas. Mais incombe à Google.

Et tandis que chacun campe sur ses positions, la qualité de YouTube elle, se voit dégradée.

» Lire: «Pourquoi ça rame quand je veux regarder une vidéo YouTube avec Free»

L'embrouillamini vous rappelle peut-être quelque chose. Et à raison: c'est pile-poil le scénario de la saga qui déchire en France l'opérateur Free et YouTube, toujours lui. Un drama qui a atteint son paroxysme il y a tout juste un an, entraînant même une prise de position ministérielle en faveur des opérateurs –Google se voyant qualifié de «passager clandestin» par Fleur Pellerin.

Dans le même genre, Netflix, plateforme de streaming de films et de séries très populaire aux Etats-Unis (et qu'on attend toujours en France) est régulièrement accusée des mêmes maux: bouchage des tuyaux du réseau, absence d'investissement dans ces derniers. Drôle de coïncidence (ou pas), ce même Netflix dispose également d'un outil maison permettant d'évaluer la qualité de la diffusion de ses contenus sur différents fournisseurs d'accès à Internet... Bien plus qu'un instrument de mesure à destination de l'internaute, cet outil est donc d'abord un doigt tendu à l'adresse des opérateurs. Une arme, un moyen de pression.

Car juger la qualité d'un accès à Internet, c'est juger la prestation du FAI. Ces derniers en sont d'ailleurs bien conscients

«Ils font passer un message aux FAI du monde entier pour rappeler leur suprématie», résume un spécialiste des réseaux sous couvert d'anonymat. Une tactique maligne, car susceptible de forcer les opérateurs, confrontés au jugement de leurs abonnés, à envoyer correctement les octets de YouTube.

Mais elle comporte néanmoins un risque: les FAI peuvent être tentés d'aller plus loin qu'une qualité correcte. Et d'accorder un traitement de faveur aux vidéos de YouTube, pour se servir, comme le souhaite Google, de cet argument dans un discours marketing. Avec pour effet de défavoriser la concurrence (Dailymotion, Vimeo)... et porter ainsi atteinte à la neutralité du réseau, plaide notre expert, souvent consulté sur ce dossier. Neutralité dont Google se fait (parfois, mais pas tout le temps) le défenseur. 

Bien plus qu'un simple dispositif technique, la mesure de la qualité d'un accès à Internet est donc un levier puissant. Sujet à convoitise. Un dispositif similaire a été pensé pour l'Internet français par l'Arcep (l'autorité qui contrôle les télécommunications) dès 2011, non sans quelques difficultés: il a d'abord été laissé à la seule discrètion des opérateurs, à la fois juges et parties de leur propre évalutation, avant de se voir adjoindre quelques garde-fous.

A.F.

Andréa Fradin
Andréa Fradin (204 articles)
Journaliste
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