Google contre San Francisco, la guerre des Techs Cities est déclarée

A San Francisco, le 9 décembre 2013.  REUTERS/Stephen Lam

A San Francisco, le 9 décembre 2013. REUTERS/Stephen Lam

Certains conflits de voisinage se révèlent être de merveilleux témoins des mutations d’un territoire. Ceux qui agitent San Francisco depuis un mois maintenant en sont un parfait exemple. Le 9 décembre dernier, une poignée de manifestants san-franciscains décidaient de bloquer… un bus dédié aux employés de Google pendant une petite demi-heure. Motif de la colère des manifestants: les bus Google seraient ainsi les symboles de la gentrification qui touche San Francisco, en marge et à l’ombre des succès de la Silicon Valley. Comme l’exprimait l’essayiste Rebecca Solnit dans la London Review of Books:

«Les Google Bus montrent à quel point les entreprises de la Silicon Valley ne sont pas intéressés dans le l’amélioration des transports publics; le fait même que de nombreuses sociétés fournissent un service de transports privé sapent la base financière sur laquelle repose les transports régionaux.»

L’intention était pourtant louable, à en croire les motivations d’origine exprimées par les directions de ces entreprises. En investissant dans un réseau de transport privé, ces compagnies contribuent à décongestionner les réseaux de transport public et les routes, et donc à améliorer la circulation globale de la municipalité (ce qui se vérifie d’ailleurs largement).

Mais c’est oublier deux facteurs fondamentaux. D’abord, que l’économie des transports publics est intrinsèquement liée à la mobilité des salariés qui les utilisent, par divers transferts de taxes et autres «versements transport». Priver les réseaux de transports publics de cette manne financière peut certes avoir des avantages à court terme (en allégeant les flux et les coûts de maintenance), cela peut se révéler particulièrement problématique à moyen et long terme… Surtout si ces réseaux de transport ont été en partie pensés et conçus pour accompagner l’installation des compagnies privées incriminées.

Le problème est donc des plus concrets. En choisissant de faire appel à des compagnies de bus privées, les géants de la Silicon Valley se comportent en intrus au sein même du territoire qui les accueille, et où habitent la plupart de leurs employés. 

C’est en effet l’autre sujet de polémique. Les municipalités telles que San Fransisco (mais les exemples existent aussi en France, à d’autres échelles) investissent des sommes colossales pour attirer ce type d’entreprises, et les « classes créatives» qui vont avec. En d’autres termes, une importante partie des budgets d’un territoire est orientée vers des entreprises qui semblent, en retour, cracher dans la soupe des services publics qui leurs sont proposés. Pas très classe, et forcément très mal vu par les habitants «non-privilégiés» (comprendre : ne travaillant pas dans la Silicon Valley).

De cette situation découlent de nombreuses questions. A l’heure de la «ville intelligente», la plus prioritaire semble être relative au rôle des urbanistes, architectes et designers dans cette transformation du territoire. Car la question des «Google Bus» n’est en réalité que le reflet d’une transformation bien plus vaste de l’écosystème urbain san-franciscain, en particulier dans l’immobilier (dont témoignent par exemple les «logements Facebook»). En toile de fond, bien évidemment, la question de la gentrification et les évictions qu’elle génère inévitablement (augmentations des loyers, disparitions de petits commerces au profit des cafés et restaurants, etc.)

Mercredi 22 janvier, des manifestants ont d’ailleurs augmenté la pression en s’attaquant à un salarié de l’entreprise américaine parce qu'il a acheté un appartement dans un complexe en cours de construction à Berkeley, participant ainsi «à la stérilisation et à la gentrification de Berkeley».

En ce sens, ce qui se passe à San Francisco n’est «que» le reflet de transformations territoriales qui touchent toutes les métropoles globales. Car c’est ici la politique d’attractivité de certains secteurs spécifiques qui est à la source de ces conflits de voisinage. A l’heure où la plupart des grandes villes françaises et européennes s’engagent dans une concurrence similaire pour attirer les géants de l’économie numérique, il faut anticiper les répercussions rationnelles ou non que peuvent occasionner l’arrivée de ces «nouveaux riches» au sein d’une métropole.

Philippe Gargov

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