Comment François Hollande s'est mis à dos les économistes de gauche

REUTERS/David W Cerny

REUTERS/David W Cerny

En déclarant que «l'offre crée la demande», le président français a clairement fait référence aux théories controversées de Jean-Baptiste Say, un des fondateurs de l'économie classique.

La conférence de presse tenue par François Hollande mardi 14 janvier, résolument axée sur l'offre et donc sur la production et l'amélioration de la productivité des entreprises, a entraîné de nombreuses réactions politiques. Jean-Luc Mélenchon y a vu un «coup de barre à droite» violent et un discours néolibéral, tandis que les représentants du centre et de la droite ont tantôt salué les intentions du président, tantôt regretté qu'il ait pris 18 mois pour affirmer une telle ligne politique.

Mais le président français a aussi déclenché un débat international chez les économistes, toujours ravis d'analyser les discours politiques à l'aune des grands théoriciens de leur discipline. Un billet en particulier a beaucoup fait réagir, celui de Francesco Saraceno, chercheur et professeur de macroéconomie italien vivant en France et bloguant en anglais, intitulé «Jean-Baptiste Hollande».

Non, Francesco Saraceno ne s'est pas trompé sur le prénom du Président français. Il illustre simplement dans son titre l'influence apparente de l'économiste classique libéral français Jean-Baptiste Say, qui estimait au XIXe siècle qu'il suffit, pour avoir de la croissance, de créer les conditions optimales pour la production, et que la demande suivra. En d'autres termes, que l'«offre créé la demande», une phrase prononcée mot pour mot par François Hollande mardi soir.

On comprend mieux la colère de Jean-Luc Mélenchon: le président socialiste aurait donc choisi son camp dans le débat centenaire entre, pour résumer, la théorie libérale, axée sur l'offre (les entreprises) et traditionnellement de droite, défendue entre autres par Jean-Baptiste Say, et la théorie keynésienne, axée sur la demande (grands investissements de l'Etat, pouvoir d'achat) et traditionnellement de gauche.

François Hollande avait vu venir les cris de trahison et s'est empressé dans son discours de souligner que concentrer les efforts sur la production en réduisant les charges sociales des entreprises n'était pas «contradictoire avec la demande». En vain.

Paul Krugman, prix Nobel d'économie 2008, éditorialiste star du New York Times et une des voix keynésiennes les plus influentes du monde, s'est fendu non pas d'un mais de deux articles pour critiquer l'influence de Jean-Baptiste Say —dont il a récemment comparé les idées à des «cafards» (on peut les chasser, elles reviennent quand-même) sur le discours d'Hollande. Il y crie littéralement au «scandale»:

«Ce qui est choquant, c'est qu'il ait épousé des doctrines de droite discréditées. [...] M. Hollande, en annonçant son intention de réduire les charges des entreprises tout en diminuant les dépenses (sans plus de détails) pour en supporter le coût, a déclaré "C'est sur l'offre qu'il faut agir" et a affirmé que "l'offre crée même la demande". [...] Ce n'est simplement pas vrai [...]. Tout montre que la France a plein de ressources productives, tant en travail qu'en capital, qui sont à l'arrêt parce que la demande est inadéquate.»

Le chercheur irlandais Kevin O'Rourke écrit lui sur le blog The Irish Economy:

«Démonter les arguments de Say par ces temps est trop facile, laissons donc ça de côté. Le plus alarmant est ce que cela nous dit de la gauche européenne: à toutes fins utiles, il n'y en a plus dans la plupart des pays. »

Au-delà de l'affrontement purement idéologique, Francesco Saraceno a  voulu savoir si la baisse des charges pouvait vraiment relancer l'activité des entreprises et s'est plongé dans les statistiques de l'Insee, qui demande depuis 1991 aux patrons français si leurs difficultés sont plus liées à la demande ou à l'offre. Résultat: depuis le début de la crise, les problèmes des entreprises françaises sont davantage attribuables à la demande qu'à l'offre, les problèmes liés à celle-ci ayant «seulement» connu deux pics en 2008 et 2011.

L'autre grande annonce d'Hollande, celle de la réduction des dépenses publiques, a elle aussi donné lieu à une controverse. Dans son article consécutif au discours, le New York Times a écrit que les «experts économiques» étaient «satisfaits que M. Hollande ait finalement semblé vouloir enfin s'attaquer au chômage inéluctable de la France» en citant notamment Daniel Gros, directeur du think-tank Center for European Policy Studies.

Réponse immédiate du Center for Economic and Policy Research, un think-tank proche des démocrates américains:

«Vraiment? Réduire les dépenses alors que l'économie française est toujours loin du plein-emploi est considéré comme une mesure en faveur de l'emploi par des experts économiques? Ces experts ont-ils des preuves pour contredire la désormais vaste documentation sur le sujet, donc une bonne partie est produite par le Fonds monétaire international, qui montre que les réductions de dépenses font baisser la croissance et augmenter le chômage?»

Il faudra attendre plusieurs mois, voire plusieurs années, pour savoir si la politique de l'offre de François Hollande marchera, ou si comme le prévoit Francesco Saraceno, elle n'aura aucun effet. En attendant, les économistes keynésiens du monde entier risquent de ne rien lui épargner.