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L’Ordnungspolitik soluble dans la «GroKo»? On verra. En attendant, l'Europe avance

Eric Le Boucher, mis à jour le 17.12.2013 à 10 h 16

La Grande coalition CDU/SPD consolide l’engagement européen de l’Allemagne.

Barrière entourant le futur site de la BCE à Francfort, le 3 décembre 2013. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Barrière entourant le futur site de la BCE à Francfort, le 3 décembre 2013. REUTERS/Kai Pfaffenbach

On entend que l'accord de coalition conclu en Allemagne entre le Parti chrétien-démocrate d'Angela Merkel et le Parti social-démocrate est regardé par le patronat allemand avec critiques. Ce serait la fin de la vertu germanique, la gauche ayant perverti le beau modèle d’orthodoxie, l’Ordnungspolitik (l’ordolibéralisme). Les beaux efforts engagés il y a treize ans, par un chancelier de gauche pourtant, Gerhard Schröder, vont être gâchés par le laxisme du nouveau SPD, beaucoup plus à gauche actuellement. L’Allemagne qui avait réussi à imposer ses vues budgétaires à toute l’Europe dans la crise ne pourra plus faire figure de première de la classe et de bien sûr de leader.

Ces critiques ont un fondement. Il faudra, d’un point de vue orthodoxe allemand, regarder de près l’évolution du budget. C’est vrai que l’accord de coalition ouvre la porte à 20 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires par an. Le pari que ces coûts seront couverts sans hausse d’impôts, promesse de la coalition, ne sera pas facile à gagner.

Sans doute aussi, d’un point de vue politique, faut-il admettre que la longueur des négociations, pas loin de trois mois, et la minutie des détails du texte de compromis, 185 pages, montrent qu’il est le fruit d'un âpre combat de rapport des forces droite-gauche et qu'il reste fragile aux modifications des circonstances.

Le patron du SPD, Sigmar Gabriel, est devenu un homme fort outre-Rhin. Le franc succès du référendum (76% de «oui») inédit au sein de son parti en faveur de l'accord avec la CDU lui permet d'obtenir une revanche sur la défaite du SPD aux législatives de septembre. Il occupera le poste de vice-chancelier.  Angela Merkel devra compter avec lui.

Synthèse entre «classiques» et «keynésiens»

Mais il reste que cet accord de coalition marque une avancée très positive pour l’Europe. On notera d’abord d’un point de vue idéologique que ce compromis est une «synthèse» entre droite et gauche, entre ricardiens et keynésiens, entre le camp de ceux qui estiment que la réduction de la dette publique est la priorité et ceux qui restent convaincus que la crise non terminée force à ne pas infliger une purge excessive aux pays surendettés.

Quand tous les autres pays cherchent une telle «synthèse», comme d’ailleurs les économistes des deux camps, «classiques» et  «keynésiens», l’Allemagne fait une avancée: il est possible de rester sage budgétairement mais aussi d’engager des dépenses socialement juste. Voilà un résultat rassurant! Nous ne sommes pas condamnés soit à la dérive de l’austérité sans fin, soit au laxisme sans fond. Il existe un entre-deux: l’Allemagne nous le montre. Que les socialistes français s’en inspirent!

La volonté de rapprochement s'est trouvée sur l'essentiel: l'Allemagne poursuit sa trajectoire de rigueur, mais l'Allemagne amende singulièrement son orthodoxie par une hausse de «la demande interne» grâce à la création d'un salaire minimum, par les hausses des retraites et par un programme non mineur d'investissements publics (23 milliards d'euros sur la mandature).

Cette relance de la consommation intérieure répond à ce qui était demandé à Berlin par les autres pays européens, par les Américains, par le Fonds monétaire et, plus récemment, par la Commission européenne. L’Allemagne au quasi-équilibre budgétaire (0,2% du PIB de déficit cette année) a les moyens de participer à un rééquilibrage de l’économie européenne.

La création d'un smic n'entrera en début d'application qu'à partir de 2015 seulement, mais l'effet devrait en être une hausse des salaires de 5% selon Patrick Artus de Natixis, dans les secteurs d'emplois peu qualifiés. Voilà qui devrait accroître un peu les importations allemandes, ce qui sera bénéfique pour les exportations des autres pays membres de l'Union.

De l'unité gauche-droite allemande à l'unité nord-sud de l'Europe

Hausse aussi des coûts dans l’agriculture: l’Allemagne va perdre-là un avantage comparatif important qui lui avait permis de prendre des parts de marché aux autres européens, dont la France. Ce n’est pas un mal que ce véritable dumping social cesse.

Quant à la crainte d’une perte de compétitivité de l’industrie allemande, cette critique n’est pas audible. Ou alors ce serait admettre que des coûts plus élevés ne sont pas bons pour pousser la qualité vers le haut. L’Allemagne qui plaide pour un euro fort, qui s’en accommode, serait en contradiction avec ses propres arguments.  

La composition du gouvernement allemand devrait rassurer ceux qui doutent de l’engagement européen de l’Allemagne. Avec Wolfgang Schäuble aux Finances, Frank-Walter Steinmeier aux Affaires étrangères, l’Europe sera présente avec sympathie à Berlin. Il reste à espérer que cette «synthèse» consolide à Bruxelles les politiques menées par la Commission, comme cela a commencé, pour que la zone euro retrouve une unité cette fois non pas seulement droite-gauche mais Nord-Sud.

Eric Le Boucher

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Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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