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Vos colis par drone Amazon? Il va falloir patienter longtemps

Pierre Alonso, mis à jour le 03.12.2013 à 12 h 38

La taille des territoires et les réglementations ne vont pour l'instant pas dans le sens du joli coup de pub que s'est offert Jeff Bezos dimanche.

REUTERS

Amazon veut donc lancer des livraisons par voie aérienne, grâce à des drones. «On dirait de la science fiction, mais c'est réel», s'auto-répond le géant des achats en ligne dans la (brève) page dédiée à son nouveau projet «Amazon Prime Air».  

L'entreprise s'est jusqu'ici montré avare en détails. Son patron Jeff Bezos en a glissé quelques mots à CBS lors d'une interview qui sera prochainement diffusée. CBS a choisi de teaser en passant dimanche un très court extrait sur cette «grosse surprise» promise par Bezos. «Si vous devinez ce que c'est, eh bien… je vous donne la moitié de ma fortune et vous envoie à Las Vegas avec», avait-il lancé aux journalistes Jeff Bezos, sûr de son petit effet. Personne n'a deviné. 

Le scénario est bien ficelé. Le plan média parfait. Pendant l'émission, le présentateur découvre les drones siglés Amazon Prime Air, s'exclame «Oh my god!» avant que Bezos lui explique de quoi il retourne. Ces octocopètres (des drones à huit hélices) livreront les colis de moins de 2,5 kg, uniquement sur le sol américain pour commencer. La cible: les clients qui habitent à moins de 15 km d'un centre d'expédition Amazon. Temps de livraison: moins de 30 minutes.

Sur la vidéo publiée dans le foulée sur le site du supermarché en ligne, un colis vient se glisser sous un drone grâce à un tapis roulant. Le drone s'envole, traverse les cieux et des paysages plutôt ruraux. Il dépose le colis devant une maison et repart sans demander de pourboire. 

Impensable aujourd'hui. Aux États-Unis, «l'utilisation commerciale des UAV [pour unmanned aerial vehicule, le petit nom technico-chic des drones] est pour l'heure interdite», indique Melanie Hinton de l'Association for Unmanned Vehicle Systems International, un lobby pro-drones. En France, idem: de tels vols ne seraient pas autorisés. Même dans un cadre champêtre, c'est-à-dire une zone non-peuplée. 

Les autorités en charge de l'aviation aérienne, la DGAC, refusent de commenter «ce gros coup de pub» et renvoient à la documentation en ligne. Deux arrêtés encadrent l'usage des drones en France: l'un consacré «aux conditions d'insertion dans l'espace aérien» – en clair qui peut voler où et quand – l'autre établissant une typologie des appareils et les restrictions correspondantes. Mais aucun scénario qui émerge du croisement entre ces deux arrêtés n'inclue des vols hors-vue et automatiques (car programmés à l'avance) à une telle distance.

Amazon est bien conscient des restrictions règlementaires aujourd'hui en vigueur, signale Melanie Hinton: «Le cadre règlementaire doit être en place avant qu'[Amazon] lance son service, ce qui ne sera pas fait avant 2015, au moins.» Bezos l'évoque dans l'interview à CBS, parlant de tests de sûreté encore nécessaires et d'autorisations de la FAA (l'autorité fédérale pour l'aviation américaine).

L'aérodronage des courses en ligne ne serait ainsi disponible que «dans quatre à cinq ans pour les consommateurs». Du moins, pour une fraction de consommateurs.


Tel qu'il est présenté aujourd'hui, Amazon Prime Air permettra de livrer les clients dans un rayon de 15 km des centres d'envoi (les fulfillment centers). Il en existe un peu moins de quarante sur le sol américain, répartis sur quinze États. Conséquence directe: les habitants de Floride, de Caroline du Nord, du Michigan, du Wisconsin, du Minnesota, bref de 35 États ne pourront pas accéder à cette livraison futuriste. Sur la calculette, la zone de livraison devienne minuscule, sinon anecdotique : un peu moins de 25.000 km2 couverts, sur un territoire (sans l'Alaska!) supérieur à 7,5 millions de km2. 

Idem en Europe. Pour autant que la législation évolue et autorise dans un avenir plus ou moins proche ce genre de livraisons, la France ne compte que quatre centres d'expédition. Les Dijonnais pourraient se réjouir de recevoir les colis du centre situé à Sevrey, de même que les habitants de Varois-et-Chaignot (2004 habitants), mais pas les 256 âmes vivants à Magny-Saint-Médard, quelques kilomètres au nord-est. 

L'année dernière à la même période, les «burrito bombers» avaient défié le futur en proposant d'aéro-droner –en douceur– ces sandwichs mexicains. Peu croyait alors à la faisabilité d'un tel projet, y compris parmi les fervents défenseurs de la cause dronique. Pour Peter Van Blyenburgh, membre d'une association pro-drones, c'était «débile, profondément débile», un délire d'étudiants qui s'amusent. Jeff Bezos a réussi à crédibiliser l'hypothèse, possible dans quelques rares pays, grâce à une séquence de communication soignée, juste avant Noël. Qui participe à «l'acculturation des populations au fait dronique»?

Pierre Alonso

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Journaliste
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