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Le Nobel d'économie 2013 est aussi surprenant que les marchés financiers

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 14.10.2013 à 16 h 28

En primant Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Shiller, le comité Nobel distingue à la fois la théorie de l'efficience des marchés financiers et l'analyse de leur irrationalité.

Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Schiller, lauréats 2013 du prix Nobel d'économie. REUTERS/Claudio Bresciani/TT News Agency.

Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Schiller, lauréats 2013 du prix Nobel d'économie. REUTERS/Claudio Bresciani/TT News Agency.

En sciences dures, quand un Nobel est partagé entre plusieurs lauréats, c’est généralement pour des travaux convergents. En économie, pas forcément: le prix Nobel 2013 a été attribué, ce lundi 14 octobre, aux Américains Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Schiller pour, précise le comité, leurs travaux sur «la compréhension des prix des actifs», c’est à dire l’analyse de la façon dont se forment et fluctuent les prix sur les marchés financiers ou immobiliers.

Des travaux qui ne se rejoignent pas vraiment. Si, comme le note Matthew Yglesias sur Slate.com, «tous avaient été largement cités comme nobélisables, [...] peu auraient imaginé les voir partager le prix».

De nombreux observateurs ont d'ailleurs réagi à l'annonce en rappelant le Nobel attribué conjointement en 1974 à Gunnar Myrdal, théoricien de l'Etat-Providence, et Friedrich Hayek, penseur du libéralisme. Un prix qui avait donné naissance à la blague selon laquelle «l'économie est la seule discipline où deux personnes peuvent se partager un Nobel en se contredisant».

Conflit autour du krach de 1987

Des trois, Eugene Fama est sans doute le plus connu —et, s’il était nobélisable depuis longtemps, son étoile avait pâli depuis le début de la crise, son nom étant attaché à «l’hypothèse d’efficience du marché financier» et l’un des derniers Nobels «financiers» ayant laissé un souvenir contrasté: les lauréats 1997, Robert Merton et Myron Scholes, avaient vu leur fonds d'investissement, LTCM, connaître une faillite retentissante l'année suivante. Coauteur du livre Les Prix Nobel d’économie, l’économiste Jean-Edouard Colliard explique d’ailleurs sur son blog être «surpris» de voir récompensés «si tôt après la crise financière» des théoriciens de la finance.

Disciple, entre autres, du mathématicien franco-américain Benoît Mandelbrot, et professeur à la célèbre université de Chicago, Eugene Fama a expliqué, dans les années 60-70, que l’information disponible sur les marchés financiers était très rapidement «digérée» par eux, et donc que les cours des actions reflétaient en temps réel l’information disponible. Ce qui fait que, pour un acteur qui dispose des mêmes informations, il n’est pas possible de prédire à court terme les fluctuations des actions et «battre» le marché.

Avec la survenue de crises financières, ses travaux ont été très critiqués. «La réponse appropriée à la performance du marché est d'applaudir», disait-il après le krach d'octobre 1987, qui avait vu Wall Street perdre près de 23% en une journée.

À la même époque, un autre économiste avait lui mené une recherche prouvant que 40% des intervenants du marché, lors du «Lundi Noir», avaient souffert de symptômes de stress émotionnel (mains moites, pouls accéléré, irritabilité...): il s’appelait Robert Shiller et, dès 1984, avait écrit de l’hypothèse d’efficience qu’elle représentait «une des erreurs les plus remarquables de l’histoire de la pensée économique».

Réagissant à son prix lundi, Shiller a expliqué avoir été attiré par la finance en raison de «sa dose d'imprécision qui fait partie de la nature humaine». L'économiste appartient en effet à l’école dite de la finance comportementale, qui cherche à expliquer par des facteurs psychologiques des phénomènes de marché —un de ses livres les plus connus s’intitule Exubérance irrationnelle, titre dérivé d'une célèbre formule du président de la Fed Alan Greenspan.

Parmi ces phénomènes, les bulles —ces moments où la valeur des actifs (les actions high-tech au début des années 2000, l'immobilier américain en 2005-2006...) enfle hors de proportion avec les fondamentaux du marché. Dans son livre, il les définit ainsi:

«Une situation dans laquelle des informations sur l'augmentation des prix provoque l'enthousiasme des investisseurs, qui se propage par contagion psychologique de personne à personne, ce qui a tendance dans ce processus à amplifier les histoires susceptibles de justifier la hausse des prix.»

« une situation dans laquelle des informations sur l'augmentation des prix provoque l'enthousiasme des investisseurs, qui se propage par contagion psychologique de personne à personne, ce qui a tendance dans ce processus à amplifier les histoires susceptibles de justifier la hausse des prix
Read more at http://www.project-syndicate.org/commentary/the-never-ending-struggle-with-speculative-bubbles-by-robert-j--shiller/french#uFlVZwFqtPhrloWR.99
une situation dans laquelle des informations sur l'augmentation des prix provoque l'enthousiasme des investisseurs, qui se propage par contagion psychologique de personne à personne, ce qui a tendance dans ce processus à amplifier les histoires susceptibles de justifier la hausse des prix
Read more at http://www.project-syndicate.org/commentary/the-never-ending-struggle-with-speculative-bubbles-by-robert-j--shiller/french#uFlVZwFqtPhrloWR.99
une situation dans laquelle des informations sur l'augmentation des prix provoque l'enthousiasme des investisseurs, qui se propage par contagion psychologique de personne à personne, ce qui a tendance dans ce processus à amplifier les histoires susceptibles de justifier la hausse des prix
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«Goût du paradoxe»

Faut-il pour autant opposer les deux hommes frontalement, comme si, note le Financial Times, le prix avait été attribué «en même temps à Keynes et Friedman»? Dans une interview au journal allemand Manager Magazin publiée fin 2009, Shiller expliquait que Fama «s'était efforcé de s'assurer que de nombreux articles de finance comportementale puissent être publiés dans les revues universitaires. Il n'est peut-être pas ravi à l'idée que la psychologie de masse influe autant sur les marchés que la raison, mais il est ouvert».

Sur le blog Marginal Revolution, l'économiste Alex Tabarrok note lui que les analyses de Shiller ne le poussent pas à être anti-marché mais «à tenter d’améliorer le marché»: on lui doit la création de l'indice Case-Shiller, un indice des prix immobiliers très connu aux Etats-Unis.

En primant par ailleurs un troisième chercheur connu pour ses travaux empiriques, Lars Peter Hansen, auteur d'«une méthode statistique qui est particulièrement bien adaptée pour tester les théories rationnelles de la fixation du prix des actifs», le comité Nobel s'est sans doute au final efforcé d'éviter une collision trop frontale des deux autres lauréats. Et a voulu insister sur l'intérêt concret, plus qu'«idéologique», des travaux des trois lauréats.

Juste avant le Nobel 2008, qui avait été remis quelques semaines à peine après la faillite de Lehman Brothers, l’économiste Alexandre Delaigue exprimait sur le blog Econoclaste le souhait que Fama, «le saint patron de l'efficience des marchés», soit nobélisé en même temps qu'un théoricien de la finance comportementale:

«Par ces temps troublés, cela aurait un certain charme. Je doute hélas que les austères suédois de l'Académie Royale aient à ce point le goût du paradoxe.»

Cinq ans après, le comité Nobel a donc cédé au paradoxe. On attend de voir si cela sera du goût de Paul Krugman, le lauréat 2008, ciblé de manière frontale par Fama dans une interview il y a trois ans après l'avoir critiqué dans un article:

«Si quelqu'un est attaqué par Krugman, c'est qu'il doit avoir raison.»

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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