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Crise financière: quand un mémo «secret» de 1997 devient une arme dans la bataille pour la présidence de la Fed

Détail du mémo de Timothy Geithner en date du 24 novembre 1997.

Détail du mémo de Timothy Geithner en date du 24 novembre 1997.

Greg Palast appelle ça le «End Game memo»: un genre de balle de match transformée par les Etats-Unis dans les années 90 dans leur combat pour la libéralisation financière mondiale.

Ce journaliste d’investigation américain, qui travaille notamment pour la BBC, vient de publier sur Vice un article reproduisant un mémo du 24 novembre 1997 signé Timothy Geithner, le futur secrétaire au Trésor de Barack Obama, à l’époque secrétaire adjoint aux affaires internationales, et reflétant selon lui la collusion entre le gouvernement américain et les grandes firmes financières.

Geithner y enjoint Larry Summers, alors secrétaire adjoint au Trésor de Bill Clinton, de se «mettre en contact» avec les PDG des grandes firmes financières américaines, «qui ont suivi avec attention les négociations de l’OMC sur les services financiers». Suit une liste de cinq contacts directs —nom et numéro de téléphone— chez Citibank, Bank of America, Chase Manhattan, Goldman Sachs et Merrill Lynch.

Ce document à l’appui, Palast accuse le gouvernement américain de l’époque de s’être associé aux banques dans un lobbying en faveur du Financial Services Agreement, un accord de l’OMC permettant une ouverture internationale des marchés financiers, notamment en ce qui concerne les produits dérivés, que la crise de 2008-2009 a mis en lumière.

Signé le 13 décembre 1997 à Genève, l’accord prévoyait, selon l’AFP, citée par Le Monde à l’époque, la libéralisation des «activités internationales des banques, assurances et firmes de courtage dans 95% d’un marché mondial se chiffrant à environ 30.000 milliards de dollars». Bill Clinton s’était alors félicité d’un accord allant «assurer l’accès à des marchés dans des secteurs où l’Amérique est leader mondial».

«Sombre cabale de multinationales»

Le Monde, qui consacrait un article en 1998 aux coulisses des négociations, expliquait lui que les pays émergents, étranglés par les crises de 1997, étaient moins enthousiastes. Palast affirme d’ailleurs qu’ils auraient accepté cet accord afin de pouvoir bénéficier d’ouvertures dans le commerce international des biens, et que le Brésil, qui aurait refusé, se serait, affirme-t-il, vu menacer d’un embargo par le commissaire européen au Commerce Peter Mandelson.

Les documents et les arguments fournis par l'auteur ne sont pas nouveaux: ils figuraient déjà dans un livre qu’il a publié fin 2011, Vultures' Picnic: In Pursuit of Petroleum Pigs, Power Pirates, and High-Finance Carnivores. Il y décrivait alors en détail le mémo et racontait la réaction de Pascal Lamy, directeur général de l’OMC de 2005 à 2013 —il quitte son poste début septembre— quand il lui a montré le document:

«Le Français a grimacé si fort que j’ai cru que son visage allait se craqueler. Il savait ce que cela signifiait.

"L’OMC n’a pas été créée comme une sombre cabale de multinationales préparant des complots secrets contre les peuples. […] Nous faisons les choses au grand jour! Regardez notre site internet."»

Malgré le titre aguicheur de l'article («Le mémo confidentiel au coeur de la crise financière mondiale»), le fait que le gouvernement américain travaille en relation avec les grandes banques du pays n’est pas non plus un scoop: en décembre 1997, le New York Times, qui rendait compte de la signature de l’accord, notait d’ailleurs que «les lobbyistes de l’industrie financière américaine étaient en contact étroit avec la délégation américaine à Genève».

«Tondre son jardin»

La chose qui a changé, en revanche, depuis la publication du mémo par Palast dans son livre il y a plus d’un an et demi, c’est le contexte. Larry Summers, qui, après l’épisode narré par l’article, a successivement été secrétaire au Trésor, président de l’université d’Harvard et conseiller économique d’Obama, est en effet aujourd’hui en lice pour un poste encore plus important: la présidence de la Réserve fédérale américaine (Fed), que doit normalement quitter Ben Bernanke en janvier 2014.

Et cet article symbolise en partie les critiques qui lui sont adressées pour son rôle dans la libéralisation financière du tournant des années 1990-2000 ou sa récente activité de conseil envers des banques, comme l’expliquait récemment le site PolicyMic:

«Des démocrates se méfient des relations entretenues par Summers avec le genre de gestionnaire de fonds spéculatifs que Barack Obama s’est fait une habitude de vilipender pendant sa présidence. Il a aussi joué un rôle important dans l’abrogation de la loi Glass-Steagall [loi votée sous Roosevelt pour séparer banques de dépôts et banques d'affaires, ndlr], qui a allégé les contraintes pesant sur les banques commerciales quant il s’agit d’investir dans les si populaires produits dérivés que désormais tout le monde connaît et adore.»

Un sénateur républicain du Kansas, Pat Roberts, a résumé cette polémique politique en affirmant qu’il ne voudrait même pas voir Summers «tondre [son] jardin» et en affirmant sa préférence pour sa rivale Janet Yellen, actuelle vice-présidente de la Fed. Le président de la Fed est nommé par le président, mais soumis à confirmation du Sénat.

J-M.P

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