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Pour innover, heureusement, il y a les vieux

Catherine Bernard, mis à jour le 23.07.2013 à 16 h 19

En France, l'avenir n'est pas au silicium mais aux seniors. Tremble Silicon Valley: voici la Silver Valley.

Old people looking at something / Jared Wong via FlickrCC License by

Old people looking at something / Jared Wong via FlickrCC License by

Les Japonais parient sur la carte Old. Les Français, eux, misent sur l'or gris. Question de sémantique, puisqu'il s'agit, dans les deux cas, de gagner un nouveau marché: celui des «seniors» qui, dans les pays développés, constituent désormais la classe d'âge la plus dynamique. Du moins en rythme de croissance. 

La présence de deux ministres à Ivry-sur-Seine début juillet dernier pour le lancement officiel de la Silver Valley (ou «vallée de l'or gris») en témoigne: la France ne compte pas, en la matière, se laisser distancer par qui que ce soit. Car le marché des séniors est décidément un tremplin pour... l'innovation!

La Silver Valley d'Ivry-sur-Seine, du reste, n'a pas l'ambition dans sa poche. Elle se définit tout simplement comme une nouvelle Silicon Valley où les cheveux gris auraient simplement remplacé le silicium. On n'en est pas encore là... Et puis, petite ironie du sort, le président de la structure est Jérôme Arnaud, président français de Doro AB, spécialiste des téléphones mobiles pour seniors. Une entreprise... suédoise.

Mais bon: l'intention, évidemment, n'a rien de ridicule. Le vieillissement de la population (plus de 30% de la population aura plus de 60 ans en 2035, et l'on compte 900 millions de personnes âgées dans le monde) n'est pas seulement une opportunité pour le développement des services à la personne, fort intensive en emplois; ou encore pour les équipements médicaux.

Elle est aussi l'occasion de revisiter tout l'univers des produits et des services déjà existants pour mieux l'adapter aux contraintes d'une population vieillissante. Des services financiers (où il s'agit de concevoir des produits d'épargne ou d'assurance intégrant les micro-accidents du vieillissement) à l'utilisation facile des scanners informatiques (comment retrouver facilement les documents dans son ordinateur?), en passant par le mobilier de coiffure ou les outils de jardin adaptés à une population férue de jardinage, mais aux forces déclinantes. Bref, prendre en compte les préoccupations et les contraintes du vieillissement, ça rapporte et ça force à innover.

Telle est l'intention. Plus facile cependant à dire qu'à faire, puisque l'âge ne rend pas les populations plus homogènes. Au contraire, puisque cohabitent les seniors actifs (ceux qui profitent de leur retraite), les seniors fragiles et les seniors dépendants. En plus, les seniors, surtout les mieux portants, n'aiment guère qu'on leur rappelle leur âge.  

A Ivry-sur-Seine, les vieux, on connaît bien. Ici se trouve depuis des décennies l'hôpital Charles-Foix, spécialisé en gériatrie. Mais aussi des centres de recherches, associations et déjà une cinquantaine d'entreprises actives sur le créneau, regroupant quelque 645 emplois. Et, donc, depuis peu, une association, Sol'iâge, qui compte bien fédérer la «valley», et offrira dans quelques mois de nouveaux locaux pour accueillir les start-ups intéressées. Avec, au programme, entre autres, des rencontres régulières avec les utilisateurs (associations ou structures d'accueil) pour que l'innovation soit bien tirée par les usages, et non par l'amour de la technologie.

A terme, la Valley espère compter 300 entreprises et 5.000 emplois. 

Alors Ivry, bientôt capitale française des cheveux gris? «Non, l'idée n'est pas d'amener tout le monde ici», explique  Benjamin Zimmer, responsable de l’innovation et du développement. D'autant que d'autres «grappes» d'entreprises existent sur le créneau, comme le pôle «services à la personne» à Marseille, i-care en Rhône Alpes, ou le clubster santé à Lille. 

«Il s'agit plutôt d'aborder le sujet de façon transversale pour que, quelle que soit leur activité, les entreprises s'intéressent à ce marché.» 

Et surtout, ne proposent pas des technologies sans âme: si l'on écoutait les grands technologues, rien ne serait plus simple par exemple que de remplir les appartements des personnes âgées de capteurs et de les équiper des techniques de télécommunications les plus avancées pour surveiller en permanence qu'elles se portent bien. Quitte à priver de tout intimité une génération qui a vécu mai 68 et n'est sans doute guère disposée à renier toute sa liberté.

Le problème du marché des seniors, du reste, n'est pas la technologie, estime Benjamin Zimmer. Même si Véra, le robot humanoïde qui prend soin du vieux Lennart dans Real Humans n'existe encore qu'à la télévision, «côté technologie, on a bien assez. La question est plutôt la distribution de ces produits et services». Séduire la grande distribution, ou les grandes sociétés de services (banques, assurances, ou sociétés de transport), n'est pas le plus compliqué. A la limite, tout ce qui facilite la vie du senior facilite aussi celle des plus jeunes.

Mais plus on vieillit et moins on gère soi-même ses achats. De plus en plus de choses (matériel médical ou paramédical notamment, mais aussi tous les services liés comme la télé-assistance) sont achetées sur ordonnance, ou fournies directement par l'institution d'accueil, voire la mutuelle, le conseil général ou la sécurité sociale. Bref, il ne suffit pas de concevoir des produits et services qui plaisent aux seniors. Encore faut-il séduire ceux qui les leur subventionnent. Ce qui n'est pas toujours aisé.

Peut-être est-ce là l'une des grandes tâches de la Silver Valley: faire du lobbying pour la libre consommation des seniors.

Catherine Bernard

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