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Turquie: derrière les émeutes, les limites d'un modèle économique

Gérard Horny, mis à jour le 04.06.2013 à 15 h 04

Si le récent ralentissement économique n'est pas à l'origine des turbulences, contrairement à l'accumulation des contentieux sur l'aménagement urbain, il n’aide pas le gouvernement à les traverser.

Un manifestant à Ankara, le 2 juin 2013. REUTERS/Umit Bektas.

Un manifestant à Ankara, le 2 juin 2013. REUTERS/Umit Bektas.

Recep Tayyip Erdogan, il n’y a pas si longtemps, était l’objet de tous les éloges: son islam était modéré et son libéralisme économique faisait de lui un interlocuteur apprécié. En résumé, ce qu’il faisait en Turquie pouvait servir de modèle à tous les pays du monde musulman qui, après s’être débarrassés de leurs dictateurs, cherchaient une forme de démocratie adaptée à leur culture religieuse.

En quelques jours, la belle image, qui ne trompait que les observateurs peu avertis ou peu soucieux d’approfondir la question, s’est irrémédiablement brouillée. Il n’est plus possible d’ignorer que ce régime conservateur est en voie d’imposer une transformation plus radicale de la société qu’on ne voulait bien le croire en Occident, et qu’il est décidé pour cela à imposer des méthodes dures.

Quant à son modèle de développement économique, on commence à voir qu’il n’est pas non plus dénué de violence. Le fait que le mouvement actuel ait commencé à Istanbul, ville meurtrie par les projets grandioses du régime, n’est pas un hasard.

Une ville-monde comme les autres?

La pauvreté, si évidente naguère même pour le touriste le moins averti, a reculé et il faut s’en féliciter. Pour autant, faut-il se résigner à voir la ville perdre tout son caractère et devenir une ville-monde comme les autres d’une affligeante banalité? Les Stambouliotes, eux, ne s’y résignent pas.

Ils sont sans doute très heureux de pouvoir, comme nous, faire leurs courses chez Carrefour, en attendant, pour les plus riches, d’avoir eux aussi dans deux ans leurs galeries Lafayette, mais la multiplication des centres commerciaux et la destruction de quartiers anciens —pas toujours reluisants, il est vrai, mais où il y avait une communauté de vie— soulèvent une opposition croissante. Détruire le parc Gezi, alors que les ilôts de verdure sont assez rares dans la ville, et réaménager la place Taksim d’une façon entièrement minérale, sans le moindre espace vert, c’était la provocation de trop.

Ce n’est pas la première fois que les autorités ont à faire face à l’opposition de la société civile sur une question d’aménagement urbain. Mais c’est probablement l’accumulation des contentieux qui provoque le durcissement de la résistance populaire.

Privatisation des lieux publics

Depuis plus de dix ans, la ville voit les chantiers s’ouvrir partout. Un des plus révélateurs est celui du quartier de la gare Haydarpasa, sur la rive asiatique. Le pouvoir a dû ranger dans son carton le projet dit Manhattan (tout un symbole) de construction de sept tours de près de 300 mètres de haut, mais la gare —un véritable bijou— va être abandonnée et probablement transformée en hôtel de luxe au centre d’une zone dédiée au tourisme, avec notamment le projet d’y faire accoster les énormes bateaux de croisière hauts comme des immeubles d’une dizaine d’étages.

Ce qui est dénoncé par les opposants, ce n’est pas la modernisation de la ville, c’est la privatisation de ses lieux publics les plus agréables, comme c’est le cas à cet endroit, le long du Bosphore. Les Stambouliotes aussi estiment avoir le droit de profiter de ce cadre unique…

On se moque souvent en France de la façon dont nos dirigeants défendent une «exception culturelle» française. Mais quand on regarde bien ce qui motive de nombreuses manifestations dans d’autres pays, c’est souvent aussi, d’une certaine façon, la défense d’une exception culturelle face aux effets d’une croissance mal maîtrisée.

Une confiance économique fragile

La prospérité économique peut neutraliser un temps ces revendications. Mais dans le cas de la Turquie, avec une croissance retombée de 8,8% en 2011 à 2,2% en 2012 et un modeste rebond attendu à 3,1% cette année, avec une inflation qui s’établit encore à plus de 6% malgré un net recul et de fortes hausses des impôts, ces derniers mois ont été assez difficiles. Si le taux de chômage est retombé l’an dernier à 9% de la population active, la consommation privée a reculé de 0,7%. Ainsi que le souligne l’OCDE dans ses dernières prévisions, «la confiance des entreprises et des consommateurs reste fragile».

Cela dit, il faut être clair: si ce ralentissement de l’activité économique n’aide pas le gouvernement à traverser les turbulences, il n’est pas à leur origine. Entre les atteintes aux libertés individuelles et les bouleversements apportés sans ménagement au cadre de vie, les Stambouliotes ont de solides raisons de se révolter et les jeunes des autres grandes villes ont des raisons de les suivre.  Il faut se rendre à l’évidence: il n’y a pas de modèle turc.

Gérard Horny

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Journaliste
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