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Le gourou du web et hippie Jaron Lanier nous joue-t-il du pipeau?

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 14.05.2013 à 16 h 00

Jaron Lanier performing at the Garden of Memory Solstice Concert June, 2009 / Allan J. Cronin via Wikimedia

Jaron Lanier performing at the Garden of Memory Solstice Concert June, 2009 / Allan J. Cronin via Wikimedia

Avec ses longues dreadlocks et son look de «babos», on le prendrait presque pour un ex-membre du groupe Tryo. Il est d’ailleurs musicien et collectionne les instruments anciens d’Asie.

Mais méfiez-vous de Jaron Lanier, car c’est aussi un véritable geek, à qui on attribue souvent d'être un précurseur de la réalité virtuelle, et un essayiste de talent dont le dernier livre, Who Owns the future, commence à faire du bruit aux Etats-Unis, pays confronté à la fois au décollage de l’industrie numérique et à une crise économique sans précédent…

Comme l’écrit Scott Timberg qui interviewe le gourou sur Salon, Lanier est un visionnaire-devenu-sceptique du web, dont le travail s’inscrit dans la lignée de pamphlets qui rompent avec l’enthousiasme des milieux créatifs et économiques pour tout ce qui concerne la nouvelle économie numérique. Dans son précédent ouvrage, You are not a gadget, il avait déjà oeuvré à la désintoxication de beaucoup de la pensée hype qui entoure Internet, résume son intervieweur.

Pour condenser la vision que livre Lanier dans ce nouvel essai, on pourrait dire que ce dernier considère qu’Internet menace la classe moyenne américaine en détruisant bien plus d'emplois qu’il n’en crée.

Un exemple vient à l'appui de cette vision pessimiste. Kodak employait 14.000 employés à son apogée. Instagram, 13. A première vue, les utilisateurs de Kodak et ceux d’Instagram font la même chose: ils montrent leurs photos à leurs amis et à leur famille. Et dans les deux cas, il s’agit toujours d’une économie de masse; le service ne serait pas rentable pour l’entreprise s’il n’était pas utilisé par des millions de consommateurs. Sauf que dans le premier cas, le service générait de l'emploi, faisant des salariés de potentiels consommateurs...

Comme Slate s’en est fait l’écho il y a peu, cette analyse rejoint celle de plusieurs essayistes comme l’auteur de Race Against the machine, Erik Brynjolfsson, pour qui une énorme masse de travailleurs aux niveaux de diplôme intermédiaires est menacée par le progrès technologique.

Le vainqueur rafle la mise

Car là où ce service générait des salaires pour des milliers de personnes, aujourd’hui une toute petite partie seulement de ces gens est payée en retour pour sa participation au service. Un principe de «winner take all», affirme Lanier.

«C’est un type de capitalisme qui est totalement autodestructeur car sa base est trop étroite. C’est un capitalisme du winner-take-all, un capitalisme qui n’est pas durable».

Soit vous êtes dans le tout petit segment qui bénéficie financièrement des revenus générés par ces sociétés, soit vous vous contentez des bénéfices qu’il qualifie d’informels.

«Un peu comme dans un pays pauvre, nous évoluons vers une économie informelle avec ces services: nous sommes payés en réputation, en troc, mais... pas en salaire.»

Et si cette approche peut paraître séduisante quand on est jeune et bien portant, elle ne peut pas absorber ceux qui entrent sur le marché de l’emploi. «Vous devez encore payer votre loyer en argent à l’ancienne, souligne Scott Timberg, pas en capital culturel» ou symbolique, qui est pourtant la forme de rétribution du consommateur-utilisateur dans l’économie immatérielle.

Freelances, photographes ou journalistes à la pointe du mouvement

Andrew Keen, un autre de ces contempteurs du récit utopique qui entoure les nouvelles technologies, l’a vu lui aussi, écrit Scott Timberg dans un autre article. Ceux qui profitent du changement sont «les gens qui savent manipuler les données. Les entreprises Google, YouTube, quelques blogueurs liés aux grandes marques. Ainsi que l’aristocratie des réseaux sociaux».

Un peu comme ce qui s’est passé pour l’industrie musicale. Scott Timberg le relève:

«Une fraction incroyablement réduite de personnes deviendra extrêmement populaire sur YouTube, et tous les autres vivent sur l’espoir ou vivent avec leurs parents...»

Idéaliste et membre du mouvement de l'information libre dans les années 1980, Jaron Lanier a changé d'avis depuis plus de dix ans, considérant à présent que les «créateurs de contenu» doivent être rétribués. L'idée que les «droits du consommateur sont plus importants que ceux du producteur» lui paraît désormais trompeuse, comme il l'expliquait dans une interview en 2010. C'est cette année-là que paraissait You are not a gadget, dans lequel il s'attaquait aux réseaux sociaux.

Et parce que ses écrits «tendent à être de vagues considérations d'oracle, les lecteurs peuvent les interpréter comme un reflet de leurs propres opinions», écrivait après la sortie du livre Jennifer Khan dans The New Yorker, des nostalgiques de la musique classique qui critiquent la pop aux salariés du web désabusés en passant par les parents qui trouvent que leurs enfants passent trop de temps sur les réseaux sociaux.

Deux questions se posent à la lecture de cette interview. L’interprétation de Lanier est-elle crédible? Ce qui rejoint une autre question: s’agit-il d’une vision nombriliste, qui s’adresse essentiellement aux «créatifs culturels» et autres producteurs de contenu des industries culturelles, ces utilisateurs de laptop qui travaillent dans les café wifi et à qui les penseurs du début des années 2000 promettaient qu'ils seraient les nouveaux maîtres du monde avant que la crise ne les rattrape eux aussi? Lanier vit d'ailleurs à Berkeley, la «mecque des techno-utopistes».

Ou peut-on généraliser la thèse de Lanier et s'en inspirer à l'heure où l'économie de la connaissance est devenu l'ultime buzzword censé nous sauver de la dépression. Promis, Slate va se procurer très rapidement l'ouvrage et vous en reparlera...

JLC

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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