Société

Procès de Dominique Brunel: «Des deux fils, j'avais un ange et un démon»

Temps de lecture : 10 min

[Épisode 4] En octobre 2016, les autorités judiciaires et les parents de Dominique Brunel font tout pour mettre la main dessus et obtenir des explications. L'initiative paie.

Michel et Irène Brunel avec leur avocat, Me Lemaire, au procès de leur fils Dominique. | Jérôme Rey / La Provence / MaxPPP
Michel et Irène Brunel avec leur avocat, Me Lemaire, au procès de leur fils Dominique. | Jérôme Rey / La Provence / MaxPPP

Cet article est le quatrième épisode de notre récit de l'affaire du meurtre de Jean-Marc Brunel.

Retrouvez l'intégralité de la série:

> Épisode 1 - Qui est à l'appareil?

> Épisode 2 - Le puits

> Épisode 3 - FBI et housses mortuaires

> Épisode 4 - L'œil de Caïn

La toute petite dame tirée à quatre épingles se lève du banc des parties civiles pour rejoindre son mari, en larmes à la barre. Dans la cour d'assises du Vaucluse, ses mouvements sont à la fois lents et hâtifs. Son ami, l'ancien magistrat, déclarait la veille: «Madame Brunel a besoin de rester droite. Et pour rester droite, elle doit dire les choses avec vivacité.» Irène Brunel a 95 ans. Elle pose les yeux sur les jurées, les assesseuses et la présidente, puis clame:

«Hélas! Je vous souhaite à vous, toute femme qui est là, de ne jamais vivre ce que j'ai vécu.»

Michel et Irène Brunel avaient une crainte: mourir avant le procès de leur fils Dominique, accusé du meurtre de son frère Jean-Marc. Ils voulaient l'affronter une dernière fois, entendre ses explications. Seuls, ils ont pris la route depuis l'Espagne pour venir s'asseoir sur des bancs trop durs, dans une salle trop grande, durant quatre jours d'audience trop longs. C'est Michel qui a conduit jusqu'à Avignon. À la barre, Irène confie:

«J'ai élevé deux garçons. Sur les deux, il ne me reste plus personne. Et pourquoi… Parce que des deux fils, j'avais un ange et un démon.»

Sa voix porte: «Un démon qui n'avait jamais assez d'argent. Il en est arrivé à me détester.»

Cigale et fourmi

Irène Brunel raconte les études d'architecture intérieure de Dominique à Paris, la voiture et l'appartement qu'elle et son mari lui avaient trouvés pour qu'il soit tranquille, le premier contrat qu'elle lui a dégoté à la remise de son diplôme ainsi que tous «les gens super» qui étaient prêts à l'aider; Dominique, qui ne cherchera pas de travail par la suite, touchera 500.000 euros au décès de sa tante –la sœur de son père Michel– puis partira s'installer en Amérique du Sud où il dilapidera tout l'héritage: «Je lui ai dit “Achète une maison là-bas, tu seras bien!” Vous savez ce qu'il a fait? Il a fait la fête, acheté une Porsche, et pas la maison», s'offusque-t-elle au micro de la cour d'assises. Elle souffle: «Son frère Jean-Marc, lui, il a économisé…»

«Jean-Marc, assez jeune, a souhaité travailler avec moi», expliquait un peu plus tôt Michel Brunel à la barre. «Je lui ai fait acheter des cartes de représentant de commerce pour qu'il se mette dans l'esprit pour le négoce.» Le plus jeune fils Brunel apprend vite les ficelles du métier avec son père et fait fructifier l'entreprise familiale. Il reprend 50% des parts, puis les revend quelques années plus tard à une société irlandaise. «Au départ, cette société ne représentait pas grand-chose...», dit fièrement Michel Brunel.

Les parents de Dominique et Jean-Marc Brunel l'affirment: les deux frères ont toujours eu autant l'un que l'autre. Le couple possédait deux immeubles dans le centre d'Avignon. Un jour, ils décident de faire une donation en partage –«par acte notarié bien sûr»–, chaque fils aura un immeuble. L'acte prévoyait de leur donner la nue-propriété d'abord, tout en laissant l'usufruit aux parents. «À la grosse différence que monsieur Dominique Brunel, lors de l'acte notarial, a manifesté un désir un peu trop intempestif pour avoir l'immeuble en pleine propriété tout de suite», souligne Michel Brunel.

«Les relations avec mes parents ont toujours été compliquées. Conflictuelles. Permanentes»

Dominique Brunel

«Et Dieu sait, comme l'imbécile que j'ai été, que je suis tombée dans le panneau», regrette Irène Brunel. Dominique revend l'immeuble «une bouchée de pain» et repart pour l'Amérique latine. Mais cela ne suffit pas. «Il nous appelait tout le temps: “Vous avez pas 1.000 euros? Parce qu'il faut que j'achète ci, ça…” Jusqu'à ce qu'on arrive à 100.000 euros.» 94.000 précisément, entre juin 2004 et janvier 2013, d'après les relevés bancaires.

La présidente de la cour d'assises, Florence Tréguier, informe Irène Brunel que son fils a assuré avoir effectué un remboursement. La mère s'emporte en se tournant vers son avocat Me Lemaire: «Mais on n'a rien récupéré! Qu'est-ce qu'on me raconte là! Pas un centime!»

«Nous avons pris une décision, agacés par Dominique qui ne faisait que nous solliciter pour de l'argent», se remémore Michel Brunel à la barre. Lors d'une énième demande de virement, les parents envoient une lettre à Dominique, lui annonçant vouloir ne plus jamais entendre parler de lui. «J'ai dit ça suffit, c'est assez. Il ne venait plus nous voir», confirme Irène Brunel.

Dans le box des accusés, Dominique Brunel se caresse le menton, le regard droit devant lui. Tout au long des débats, un grand écran de visioconférence lui bouche la vue du banc des parties civiles. Ce n'est seulement lorsqu'il se lève et se dirige vers le micro à un mètre de son siège que ses parents peuvent le voir enfin, après toutes ces années.

«Les relations avec mes parents ont toujours été compliquées. Conflictuelles. Permanentes. Ma mère avait la volonté de diriger tout son petit monde.»

Barre de fer, bagarre de frères

Au psychiatre venu le rencontrer en détention, Dominique Brunel détaille l'histoire de sa famille: son père Michel, «placide et peu affirmé», originaire d'une famille très aisée de Bollène, et sa mère, issue d'une famille ouvrière, formant alors «une mésalliance sociale». Dominique ajoute: «Ma mère est une dominatrice avec mon père et mon frère. C'est pour ça que je suis parti très jeune de la maison.»

Au micro, il précise: «Le fait que je m'achète une voiture. Le fait que je me marie. Le fait que j'ai un enfant. Ça faisait une réflexion.»

Jusqu'à la lettre de rupture en janvier 2014. «Avoir un grief contentieux, c'est une chose, énonce-t-il face à la cour. M'avoir envoyé une lettre d'insultes, c'est pas pareil. À aucun moment il n'y a eu de souhait de rencontre, de pardon…»

Mais il jure que tout se passait bien avec son petit frère Jean-Marc: «Il n'y a jamais eu de difficulté, de refus de la part de mon frère pour me recevoir. Il venait systématiquement me chercher à l'aéroport, je dormais chez lui, il me ramenait. Pas de problème.»

Qu'a-t-il donc bien pu se passer en cette soirée d'octobre 2015?

Dominique raconte alors sa version. En arrivant fin septembre 2015, il a trouvé son frère Jean-Marc plus réservé, plus taciturne et plus distant: «Déjà dans sa manière de conduire j'ai remarqué un changement d'attitude, il était plus agressif.» Dominique savait que ses parents ne voulaient pas que Jean-Marc l'héberge. Qu'ils lui avaient mis une pression colossale, l'appelant quotidiennement pour que Jean-Marc leur fasse un compte-rendu de «ce qui s'était passé ou ne s'était pas passé dans la journée».

Dominique avait remarqué une barre de fer cachée dans le canapé, chez Jean-Marc. Il avait trouvé cela bizarre, mais l'avait remise à sa place sans poser de question. Et puis ce soir-là, il y a eu une dispute. Jean-Marc trouvait sans cesse des prétextes pour ne pas inviter les enfants de son frère à manger. «C'était une anomalie», appuie Dominique devant la cour. Jean-Marc était en train de prendre l'apéritif, d'ailleurs il buvait plus que d'habitude à cette période, Dominique l'avait remarqué. Le ton est vite monté. Il y a eu une bagarre, un corps-à-corps. Face à son frère, judoka, Dominique s'est dit qu'il ne ferait pas le poids. Il a attrapé la barre de ferre dans le canapé et l'a frappé à la tête.

Devant le juge d'instruction, il a d'abord dit que c'était Jean-Marc qui avait attrapé la barre de fer cachée dans le canapé pour le frapper. Devant la cour d'assises, il s'embrouille, ne sait plus bien comment la bagarre a commencé, c'est un détail, parce que la façon dont la bagarre a fini, ça il s'en souvient: Jean-Marc est tombé sur le muret dehors et ne s'est plus relevé.

Agir sans rien ressentir

L'expert en morphoanalyse de traces de sang n'a pas trouvé d'écoulement près du muret: «On dit souvent que quand la personne meurt, le sang s'arrête de couler, et c'est vrai. Mais la gravité fait que si un corps stagne un long moment, le sang peut couler.»

Il y a un autre endroit où le corps de Jean-Marc a pu stagner, selon les constatations de l'expert: au pied du canapé, là où le joint du carrelage était ensanglanté. Pour Dominique, c'est encore un détail. Lui se souvient être resté là, à côté de son frère qui ne bougeait pas d'un millimètre, en état de cataplexie, une demi-heure, quarante-cinq minutes, c'est un détail aussi, mais il assure connaître les méthodes de la police par cœur, et que rester plusieurs minutes comme ça sans bouger ni appeler les secours, cela n'allait pas jouer en sa faveur. «J'étais mort», expose-t-il à la présidente de la cour.

Alors il a pensé camoufler le décès de son frère en crime crapuleux, un meurtre organisé par la mafia de l'est. Il avait justement ces trois housses mortuaires avec lui, parce qu'il voulait les vendre en France, essayer d'en faire commerce, voilà comment les choses se sont passées.

«Je n'ai récupéré que l'argent qu'il me devait. J'aurais pu prendre beaucoup plus»

Dominique Brunel

La présidente de la cour d'assises s'interroge tout de même: comment a-t-il pu transporter son frère, lui nouer un sac plastique sur la tête et attacher ses mains dans le dos avec des Serflex, le monter jusqu'au puits à l'aide de tréteaux bleus puis le jeter dedans, avant de demander aux maçons de couler du béton? Comment a-t-il pu faire ça à son propre frère?

Dominique Brunel livre alors sa vision du monde inspirée du shintoïsme: «Mon frère, il est avec moi en esprit tous les jours. Ce qu'il y avait à côté de moi ce n'était pas mon frère. C'était un cadavre.»

«Mes parents allaient me rendre coupable», se justifie Dominique auprès de l'expert psychiatre, lequel ajoute à la barre: «Il ne fait pas allusion à la justice, mais à ses parents.»

Face au professionnel, l'accusé avance être tombé dans un trou, s'être empêtré dans une «succession de stupidités». Mais pour la vente des objets appartenant à son frère Jean-Marc et les virements bancaires, Dominique affirme: «Je n'ai récupéré que l'argent qu'il me devait. J'aurais pu prendre beaucoup plus. J'ai réglé mes affaires et je suis parti.»

Lors de leurs entretiens, le psychiatre remarque le ton monocorde de Dominique Brunel. «Son discours est marqué par une pensée opératoire. Il est incapable de traduire ses émotions en mots. La priorité est accordée à l'action, non au ressenti.»

Abel et Caïn

L'expert donne en exemple cette phrase de Dominique Brunel, quand il cherche à raconter que ses parents préféraient son frère Jean-Marc: «J'allais toujours en colo et chez les scouts pendant les vacances scolaires. On se débarrassait de moi alors que mon frère restait à la maison. Je n'en ai jamais souffert.»

À ces mots, Irène et Michel Brunel, bien que prompts à réagir ou à commenter ce qui se dit devant la cour, ne cillent pas.

«“Je n'en ai jamais souffert”, c'est la dénégation, la mise à distance des émotions», analyse le psychiatre devant le tribunal.

Le médecin ajoute que l'héritage, c'est la place dans la fratrie. «C'est pourquoi un grand nombre de familles se déchirent autour de la question de l'héritage: “Quelle place on va me donner à ce moment-là?”» Il fait référence à Abel et Caïn: «On a un bon et un mauvais enfant», puis explique que Dominique Brunel a fait appel à plusieurs mécanismes psychiques pour supporter la préférence de ses parents pour son frère Jean-Marc. La dénégation est l'un de ces mécanismes («ça ne me faisait rien»), mais ce n'est pas le seul. Ses propos tendent à montrer qu'il a cherché une explication logique et rationnelle.

«Le meilleur moyen de faire de la peine à ses parents, c'est d'enlever ce fils préféré»

L'expert psychiatre

Le psychiatre traduit, à la barre: «Mon frère est le préféré, mais c'est moi le meilleur. Il a un caractère faible comme mon père. Il a intégré l'entreprise familiale mais c'est parce qu'il a arrêté à 16 ans, il ne pouvait pas faire autrement» et «Ça m'a permis de vivre ce qu'ils ne se seraient pas permis, eux. C'est presque une chance.»

En réponse, affirme l'expert, Dominique a trouvé l'éloignement géographique, «il s'installe à l'autre bout de la planète». Sans pouvoir couper toute relation, «il vient à plusieurs reprises chercher son dû». Et l'expert de conclure: «Son dû affectif, il ne pouvait l'avoir, alors il est venu chercher son dû financier.»

Début 2014 arrive la lettre de rupture définitive. Son frère Jean-Marc est le seul «trait d'union» restant entre Dominique et ses parents Michel et Irène. L'expert psychiatre insiste: «La gratification affective, il ne l'a jamais eue. La gratification financière, il ne l'a plus, alors qu'elle venait en lieu et place de la gratification affective.»

Dominique Brunel aime Jean-Marc, c'est son frère. Et il le hait d'être le préféré.

«Le meilleur moyen de faire de la peine à ses parents, c'est d'enlever ce fils préféré», poursuit le psychiatre. Il lâche, enfin: «Cela s'est opéré sur des années.»

«Vous croyez que je n'aimais pas mon frère?», s'indigne Dominique Brunel dans le box à une question de Me Lemaire, l'avocat de ses parents.

Le jeudi 23 mai 2019, en fin de journée, Dominique Brunel a été condamné par le jury de la cour d'assises du Vaucluse à trente années de réclusion criminelle pour l'assassinat de son frère Jean-Marc. Son avocate, Me Nadia El Bouroumi, a annoncé sa décision de faire appel.

Peu avant que les juré·es ne partent en délibéré, Dominique Brunel a pris la parole: «J'aurais aimé dire à mes parents [...] que je souhaite qu'ils trouvent la volonté et la force du pardon. De ne pas rester dans la haine, la rancœur et la violence.» Sa voix s'est mise à trembler: «Je leur souhaite d'aller en paix. Je sais qu'ils sont chrétiens pratiquants. Allez en paix. C'est ce que je voudrais leur dire aujourd'hui. Allez en paix. Évidemment beaucoup de choses ont changé. J'ai retrouvé la paix. Je souhaite vraiment de toutes mes forces que mes parents suivent le même chemin. C'était leur fils, c'était mon frère. Jean-Marc est mort, on ne peut plus rien faire.»

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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