Société

Procès de Dominique Brunel: «Je ne pense pas qu'il y ait un livre du b.a.-ba du tueur»

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 3] Le 2 novembre 2015, le corps de Jean-Marc Brunel est découvert dans une housse mortuaire, au fond du puits situé sur sa propriété. Son frère aîné, Dominique, demeure introuvable.

Le corps de Jean-Marc Brunel a été découvert au fond d'un puits. | Bruno Souillard / La Provence / MaxPPP
Le corps de Jean-Marc Brunel a été découvert au fond d'un puits. | Bruno Souillard / La Provence / MaxPPP

Cet article est le troisième épisode de notre récit de l'affaire du meurtre de Jean-Marc Brunel.

Retrouvez l'intégralité de la série:

> Épisode 1 - Qui est à l'appareil?

> Épisode 2 - Le puits

> Épisode 3 - FBI et housses mortuaires

> Épisode 4 - L'œil de Caïn

À Châteauneuf-du-Pape, l'un des hommes en charge de l'opération du 2 novembre 2015 a pour mission de faire reculer les badauds et les journalistes. Il y a de l'électricité dans l'air; l'intuition des enquêteurs de la brigade se confirme.

Fadila, la femme de ménage de Jean-Marc Brunel, leur a parlé de ce cadenas sur le puits de la propriété, qu'elle n'avait jamais vu. En s'approchant, les gendarmes ont constaté la présence d'une dalle de béton. Au toucher, elle était sèche, à l'œil, elle semblait récente. Les maçons du chantier voisin leur avait confirmé avoir coulé du ciment quelques jours auparavant, à la demande du propriétaire. Du moins, c'est ce qu'ils ont cru. Qui d'autre aurait pu se soucier de ce puits?

Tandis que la dalle de ciment cède sous la pression de la pelleteuse, les enquêteurs sentent «l'odeur caractéristique». La découverte de ce corps, les mains ligotées dans le dos –non pas par un mais par quatre Serflex–, un sac plastique noué sur la tête, «nous fait de suite penser à ce qu'on appelle, dans le jargon, un saucissonnage», dira un enquêteur face à la cour d'assises du Vaucluse. Le saucissonnage est une technique visant à ligoter une personne, puis à lui soutirer le code de sa carte bleue ou de son coffre-fort. Sauf que, ajoute l'enquêteur, la dalle de béton et le puits, «c'est pas la manière actuelle des opérations d'extorsion».

Le corps de Jean-Marc Brunel présente deux plaies à la base du crâne. Mais elles ne sont pas à l'origine du décès. Jean-Marc Brunel, 57 ans, est mort de suffocation. Dans son sang, le médecin légiste note un taux d'alcool élevé et la présence d'une forte concentration de mélatonine. «Ce n'est pas banal, comme produit, indique dit l'expert à la barre. La mélatonine mime le cycle du sommeil. Cela favorise l'endormissement, ça a un effet un peu hypnotique.»

Après la découverte du corps, les enquêteurs en sont persuadés: si Dominique Brunel n'est pas officiellement suspect, il est a minima un témoin capital dans le meurtre de son frère Jean-Marc. Un mandat d'arrêt européen est diffusé. Tous les proches des frères Brunel sont placés sur écoute: Bernadette, la petite amie de Jean-Marc, Étienne* et Olivia*, les enfants de Dominique, et même Fadila.

Au même moment, à Madrid, des hommes de la Guardia Civil s'approchent prudemment d'un véhicule garé sur le parking de l'aéroport. Ils contactent leurs homologues français: ils viennent de retrouver la Golf grise de Jean-Marc Brunel au terminal 1. Celui des vols internationaux.

Dominique Brunel, le frère de Jean-Marc, s'est envolé pour le Panama.

Un fils sans réponse

Au départ, Étienne avait préféré imaginer son oncle Jean-Marc parti prendre du bon temps quelque part, loin d'Irène Brunel, cette mère poule qui appelle les gendarmes si elle n'a pas de nouvelles de son fils pendant quarante-huit heures. Puis Étienne a été entendu par les enquêteurs. Il venait de recevoir un mail de son père Dominique lui expliquant être parti précipitamment de France pour retourner au Panama. Étienne ne savait pas pourquoi. Les gendarmes lui ont alors posé d'autres questions: «Selon vous, comment peut-on expliquer le départ précipité de votre père alors que son frère vient de disparaître?»; «Cela vous semble-t-il cohérent qu'il soit parti alors qu'il n'a pas de nouvelles de son frère?»; «Pensez-vous que votre père ait pu s'en prendre à votre oncle?»

Étienne ne trouvait pas de réponse. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait. Son père Dominique et son oncle Jean-Marc s'entendaient bien. Ils ne s'étaient jamais disputés, jamais battus. Son père logeait toujours chez son oncle dans sa villa de Châteauneuf-du-Pape quand il venait en France, c'était son pied-à-terre. Rien n'était logique, ni dans la disparition de son oncle ni dans l'attitude de son père.

«Un coup derrière la nuque, un sac sur la tête, quatre Serflex dans le dos, au fond d'un puits et du béton par-dessus. Il ne manquait plus qu'une fleur»

Étienne, le fils de Dominique Brunel

Puis Étienne a lu les articles dans la presse et regardé les émissions consacrées à son père à la télévision. Quelque chose s'est alors éteint en lui. Il a appelé sa sœur Olivia.

Devant la cour d'assises à Avignon, Me Lemaire, l'avocat des grands-parents d'Étienne, lit la retranscription de l'écoute téléphonique: «Papa il devait rentrer en France pour se faire soigner à l'hôpital, tu parles! Papa, il a une jambe cassée, il continue à marcher!», ainsi que cette phrase tirée de sa seconde audition devant les gendarmes: «C'est une catastrophe. C'est un monstre.»

À la barre, le fils de Dominique Brunel regarde l'avocat. Il baisse la tête. D'une voix douce et lasse, il s'enquiert: «Dans quel état vous seriez, vous, si on vous mettait devant le fait accompli que votre père est un meurtrier? Ça détruit une vie.»

Étienne préférerait être à mille lieues de cette barre à laquelle il se cramponne. Mais il avait besoin d'être ici, peut-être pour ses grands-parents, qui l'ont toujours aidé comme ils pouvaient, ou pour son père, qu'il ne pensait pas capable de faire une chose pareille, à moins que ce ne soit pour lui-même. Il n'a jamais reçu de convocation pour le procès, probablement qu'elle a atterri dans la mauvaise boîte aux lettres, cela lui arrive de temps à autre. Alors il s'est présenté au palais de justice pour signaler sa présence, dire qu'il pouvait être là, qu'il viendrait si on lui donnait un jour et une heure de passage.

Il poursuit: «Il a assassiné son frère. Un coup derrière la nuque, un sac sur la tête, quatre Serflex dans le dos, au fond d'un puits et du béton par-dessus. Il ne manquait plus qu'une fleur.»

Enfin: «Il est évident que… Au début, je me suis dit: “Il est pas assez con pour faire ça.” Mais je ne pense pas qu'il y ait un livre du b.a.-ba du tueur.»

Le tiret de trop

En novembre 2015, le corps de son frère Jean-Marc vient d'être retrouvé depuis une semaine quand les enquêteurs parviennent à entrer en contact avec Dominique Brunel. Au téléphone, ce dernier «essaie de se renseigner sur sa situation»: est-il recherché ou peut-il se déplacer librement? Les gendarmes lui demandent de se rendre immédiatement dans une ambassade française. Il assure qu'il va le faire.

Dès janvier 2016, trois mois après les faits, un mandat d'arrêt international et une demande d'extradition à l'encontre de Dominique Brunel sont émis à destination des autorités du Panama.

Les parents de Dominique et Jean-Marc Brunel, Michel et Irène, ont alors 87 et 91 ans, un âge où l'on pense le plus dur derrière soi.

À la barre, un de leurs amis et ancien voisin dit: «La souffrance est extrême. Ma femme a accueilli monsieur Brunel un mois après les faits. Ils étaient totalement effondrés.» Le témoin s'adresse à la présidente de la cour d'assises du Vaucluse: «Ma femme est ici. Si vous voulez l'entendre en vertu de votre pouvoir discrétionnaire…» C'est un ancien magistrat. Il ne pensait pas un jour se retrouver à cette place-ci, de l'autre côté de la cour. La présidente ne répond rien, alors il continue: «Ils avaient perdu deux enfants d'un coup.»

Michel et Irène Brunel au palais de justice d'Avignon. | Élise Costa

En attendant de mettre la main sur Dominique Brunel, les enquêteurs poursuivent leurs investigations. Sur les étiquettes des housses mortuaires retrouvées dans une poubelle chez Jean-Marc Brunel figurent des numéros de série. Grâce à ces numéros, ils espèrent pouvoir remonter jusqu'à un nom et une adresse de livraison. La tâche s'avère compliquée: le responsable du site BodyBagStore.com ne trouve aucune trace des numéros de série dans les listings de vente. Alors les gendarmes contactent le FBI. Un matin, un agent spécial va frapper à la porte d'une employée de l'entreprise. Elle cherche dans son calepin le numéro de téléphone du directeur des ventes. Sous la pression de l'agent spécial, le directeur des ventes vérifie à nouveau ses fichiers, mais aucun bon numéro de série ne tombe. Il livre cependant une nouvelle information: sa boîte vend à cinq sociétés. Il a la liste.

Tout l'après-midi, le directeur des ventes de BodyBagStore gamberge. Il regarde à nouveau les numéros de série des étiquettes, et un détail le chiffonne: ils ont un défaut. Numéro BBENV-SH-08-60. Chez BodyBagStore, ça devrait s'écrire BBENV-SH08-60. Il s'assoit devant son ordinateur, et au terme de ses recherches, envoie immédiatement un mail à l'agent spécial du FBI: les housses mortuaires sont en vente sur eBay. Avec exactement le même numéro de série.

Les gendarmes français envoient un courrier à la direction d'eBay.

En août 2015, les housses mortuaires ont été livrées à une adresse au Panama. Au nom de Dominique Brunel. Dans l'historique de ses achats sur eBay, les enquêteurs découvrent alors qu'à la même date, un mois avant de rentrer en France chez son frère Jean-Marc, Dominique a commandé un taser dissimulé dans une lampe-torche, et deux flacons de mélatonine.

Sa part d'héritage

À la suite de cette découverte, un expert en toxicologie est mandaté. Il notera, dans son rapport, une forte concentration de mélatonine dans le corps de Jean-Marc Brunel, ce qui sous-entend qu'il l'a ingérée; le médecin légiste chargé de l'autopsie relèvera quant à lui la présence d'une ecchymose rouge sur le torse. Me Lemaire, l'avocat de Michel et Irène Brunel se lève:

– Est-ce qu'un coup de taser peut expliquer cette tâche rouge sur le torse?
– C'est un coup qui entraînerait une lésion certaine, oui.

Un matin de juin 2016, aux aurores, le directeur d'enquête reçoit un message vocal sur son téléphone portable:

«Allô. Allô, allô. Oui, je ne sais pas si ça enregistre là. Excusez-moi de vous déranger un samedi, vous ne devez pas être en service. Je vous appelais au sujet de l'affaire Jean-Marc Brunel, je suis son frère qui s'est soi-disant évanoui dans la nature. Donc je voulais vous contacter pour voir avec vous, et discuter de tout ça quoi.»

Dominique Brunel a vu pour le mandat d'arrêt international dans les journaux, «il manquait plus que de mettre un contrat sur ma tête et j'étais au niveau de Ben Laden quoi». L'enquêteur lui explique qu'il ne peut pas en discuter au téléphone, ce n'est pas dans leurs méthodes, qu'il doit se présenter dans une ambassade au plus vite, qu'il est un témoin clé. «Dans le cas où vous ne vous présentez pas, effectivement on pourra considérer que vous êtes en fuite.» Dominique Brunel promet à nouveau de le faire.

«Vous avez signé l'arrêt de toutes relations avec vos parents et votre frère. Nous regrettons vivement cette décision, mais il y a des limites à ne pas franchir, alors adieu»

Michel Brunel, dans une lettre à son fils Dominique

En octobre 2016, Michel et Irène Brunel ont 88 et 92 ans. Les enquêteurs ont bouclé les dossiers et sous-dossiers de l'affaire, mais sous le soleil de l'autre côté de l'Atlantique, les choses n'avancent pas. Nous sommes en plein scandale des Panama Papers et le Panama a cessé toute coopération judiciaire extérieure. Me Lemaire, leur avocat, a une idée: ils vont organiser une conférence de presse. Face aux caméras et aux micros, Michel et Irène Brunel supplient leur fils de se rendre aux autorités panaméennes. Ils savent ce que Dominique a fait et pourquoi il l'a fait, ils le savaient probablement dès qu'il a téléphoné chez son frère Jean-Marc pour lui annoncer sa venue en France. Seul l'argent compte pour Dominique. La moto revendue sur Le Bon Coin, les comptes bancaires vidés par petites sommes pour passer «plus inaperçu» selon les termes de l'enquêtrice Serquera… Dominique voulait toujours plus d'argent. Ils étaient bien placés pour le savoir: à chaque fois que Dominique les appelait, c'était pour leur demander un virement, un chèque, il avait aussi insisté pour toucher sa part de l'héritage en avance. Tant et si bien qu'un jour de janvier 2014, son père Michel lui avait envoyé une lettre:

«Merci monsieur Dominique. [...] À force de tirer sur la corde elle se casse. Bravo, vous avez été incapable de travailler pour gagner votre vie, vous avez truandé vos parents, votre propre frère, vos amis. La liste est longue. [...] Par contre vous êtes très brillant pour dilapider votre fortune. [...] Vous avez signé l'arrêt de toutes relations avec vos parents et votre frère. Nous regrettons vivement cette décision, mais il y a des limites à ne pas franchir, alors adieu.»

Ils avaient coupé les ponts après ça. Mais malgré les injonctions de sa mère, Jean-Marc, lui, ne l'avait jamais fait.

En tout et pour tout, avec la vente de la moto, de la commode et du miroir ancien, les virements et les retraits, Dominique Brunel récoltera 20.000 euros après la mort de son frère Jean-Marc. «Je n'avais pas de relations conflictuelles avec mon frère», précisera-t-il devant la cour d'assises du Vaucluse quatre ans plus tard.

Peu de temps après la conférence de presse donnée par ses parents et leur avocat fin 2016, Dominique Brunel est arrêté au Panama.

* Le prénom a été changé.

Élise Costa Chroniqueuse judiciaire

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