Culture

Près d'un siècle après sa création, le club très privé de l'Isokon est encore culte

Temps de lecture : 8 min

Design expérimental, abri anti-bombes, excentricités et célébrités… Au Half Hundred Club, il est question de cuisiner les animaux du zoo, du «MasterChef» du XXe et des culottes d'Agatha Christie.

La galerie Isokon Trust, installée dans l'ancien garage de l'immeuble moderniste, évoque le parcours unique de l'Isobar et de son Half Hundred Club. | Courtesy Isokon Gallery Trust
La galerie Isokon Trust, installée dans l'ancien garage de l'immeuble moderniste, évoque le parcours unique de l'Isobar et de son Half Hundred Club. | Courtesy Isokon Gallery Trust

Plus que ses illustres membres, c'est bel et bien l'Isokon qui fait figure de héros de l'histoire. Pour clore cette série qui lui est consacrée, la dernière porte s'ouvre sur ses entrailles: c'est au sein de l'Isobar, son restaurant communal et véritable cœur battant de l'immeuble, que se sont nouées toutes les intrigues. C'est ici qu'est née l'idée du Half Hundred Club, cercle exclusif mais mixte, où excentricité, curiosité et ouverture d'esprit étaient les vertus les plus encouragées –et l'impolitesse sanctionnée par une amende. Quatre-vingt-cinq ans après sa création, le Half Hundred Club fait encore des émules.

Jack Pritchard avait envisagé la vie aux Lawn Road Flats dans un esprit communautaire. L'Isokon n'était pas qu'un simple immeuble d'habitation: les locataires de la trentaine de minuscules appartements bénéficiaient de services. Femme de ménage, restauration, entretien des chaussures et des vêtements… La blanchisserie connaissait parfois quelques hoquets. La plus célèbre habitante de cet immeuble moderniste d'Hampstead, dans le nord de Londres, en a fait les frais, comme en témoigne cette lettre conservée à l'Université d'East Anglia, dans les archives de Jack Pritchard: la direction de l'Isokon l'adresse au blanchisseur après qu'Agatha Christie s'est émue de n'avoir pas récupéré, du ballot de linge confié à leurs soins la semaine précédente, ses culottes.

L'écrivaine était cependant tout à fait satisfaite du restaurant communal, «petit et à l'ambiance informelle». Dans ses mémoires, elle évoque son plaisir à y dîner al fresco sur la minuscule terrasse (une rareté dans les années 1940), ou en bonne compagnie: celle d'intellectuels en vue et d'artistes cotés (Barbara Hepworth, Henry Moore), eux aussi locataires ou venus en voisins, parmi lesquels un petit nombre d'espions à peine discrets. Bien que suivis de près par les services de renseignement britanniques, ces derniers ne seront guère inquiétés. Une aubaine pour Agatha Christie qui glana suffisamment d'informations pour produire cet unique roman d'espionnage, si crédible qu'il lui valut un interrogatoire en règle dans les bureaux du MI5.

Philippe Harben, chef de l'Isobar et de son club privé, deviendra le premier celebrity chef de la télévision britannique. Les menus du Half Hundred Club rivalisaient d'inventivité: dans celui-ci, «eau de pluie» et «lapin ivre». | Pritchard Papers / University of East Anglia / Isokon Gallery Trust / Penguin Books – Montage Slate.fr

Gauche caviar et club privé du pauvre

Le nom du restaurant était un hommage à la maison d'édition de mobilier de Jack Pritchard, l'Isokon (qui donnerait plus tard son nom à l'immeuble), aux lignes isobares, clin d'œil à cette obsession britannique pour la météorologie. Dans l'espace exigu, le designer Marcel Breuer avait ajouté un barographe sous cloche, disposé sous une photographie de nuages en gros plan. Un bar était placé à l'autre bout de la pièce, de sorte que «ceux qui trouvaient leur pression (atmosphérique) trop basse» pouvaient la raviver avec un remontant, plaisantait Pritchard. Breuer, figure mythique du Bauhaus, avait dessiné le mobilier. Des tabourets et tables en contreplaqué, si «expérimentaux» que les prototypes figurèrent dans la très avant-gardiste publication Circle: International Survey of Constructivist Art.

À la sélection de bières rares et artisanales s'ajoutait un choix de vins pour initiés: le premier gérant du restaurant de l'Isobar, Tommy Layton, était un fin connaisseur. Pritchard avait marqué un grand coup, car Layton avait notamment inventé un concept inédit: la livraison à domicile, dans les années 1930, de vins de Bourgogne et des Bordeaux spécialement importés par ses soins. La cuisine de Layton était tout aussi exigeante, et l'Isobar –dont les membres étaient limités à 250– voyait sa liste d'attente s'allonger à vue d'œil.

Pritchard eut l'idée d'affiner le concept en inaugurant en 1937 un club très privé: le Half Hundred Club qui, comme son nom l'indique, permettrait à ses vingt-cinq membres d'inviter à leur tour vingt-cinq personnes.

Il se réunirait dix fois par an, chaque membre endossant la responsabilité, tour à tour, d'organiser l'événement. Fidèle à un certain esprit «Champagne Socialist» (équivalent britannique de l'expression «gauche caviar») qui semblait infuser certains membres de la communauté éduquée et progressiste –voire radicale– de l'Isokon, Pritchard décrivait le club comme «la société gastronomique du pauvre», promettant des expériences gustatives délectables, innovantes et budgétées avec rigueur.

Mais pauvre, aucun membre ne l'était réellement: l'architecte Ernst Freud était le fils du psychanalyste Sigmund; les architectes et designer Walter Gropius et Marcel Breuer ne roulaient pas (encore) sur l'or mais leur présence attirait la crème de l'intelligentsia européenne d'Hampstead. Les femmes n'étaient pas exclues, au contraire: le club pouvait s'enorgueillir de la présence des pionnières Theodora Alcock (psychologue pour enfants et découvreuse du fameux test de la tache d'encre dit «de Rorschach»), Eva Hargreaves (médecin anesthésiste) ou Mary Field (une des premières femmes britanniques à devenir réalisatrice et productrice de cinéma).

Julian Huxley, frère de l'auteur du Meilleur des mondes, Aldous Huxley, deviendrait le premier directeur de l'Unesco et le cofondateur de l'ONG WWF. Raymond Postgate, auteur de romans policiers à succès, créerait bientôt le Good Food Guide, sorte de guide Michelin anglais. Acteur, photographe de talent (c'est à lui qu'on doit cette célèbre photo du fauteuil Isokon) et bientôt premier celebrity chef de la télévision, Philip Harben régnait sur les cuisines.

Le mobilier et les luminaires avant-gardistes dessinés par le chantre du Bauhaus Marcel Breuer ont été distribués entre plusieurs musées. | Pritchard Papers / University of East Anglia / Isokon Gallery Trust

Au zoo, escalopes d'antilopes

Tous et toutes étaient, avec près d'un siècle d'avance, des slasheurs de talent dont le réseau, l'éducation et les penchants excentriques allaient faire entrer le club dans la légende. Le premier dîner, en 1937, fut un dîner d'adieu: Gropius partait en Amérique, invité à rejoindre Harvard (il allait convaincre ses acolytes du Bauhaus restés à l'Isokon, László Moholy-Nagy et Marcel Breuer, de l'y rejoindre: «C'est merveilleux, ici. Ne le dites pas aux Anglais, mais sommes enchantés de nous être échappés du royaume du brouillard et du cauchemar émotionnel»). Le menu, dessiné par Moholy-Nagy, trouvera sa place dans l'histoire de l'art.

En 1938, Julian Huxley mettait la barre bien plus haut. En ce début du mois de novembre, les cinquante membres étaient invités aux Jardins zoologiques de Londres par leur directeur, Huxley lui-même. Au menu figuraient «queue de bison, noix de nilgaut [une antilope originaire d'Inde] et cœur de filet de bison», arrosés de vin de Macon et de Xérès. Dans l'invitation, un appel à la discrétion entretient le doute quant à l'origine des ingrédients: «Ce dîner est de nature privée et vous ne pouvez en parler à de tierces personnes, la propagation d'éventuelles rumeurs pouvant mettre les autorités du zoo de Londres dans l'embarras.»

L'année suivante, la guerre éclatait. Officiellement, les animaux du zoo de Londres seraient sauvés, certains érigés au statut de mascotte pour remonter le moral des civils. Dans la réalité, des araignées et serpents venimeux, singes ou félins durent être abattus. Huxley l'annonça à un Churchill dépité, qui imaginait tout haut le fracas des «avions qui s'écrasent, et au-dessus des hurlements des foules terrorisées et des plaintes des mourants, les RUGISSEMENTS des lions et tigres! Quel dommage d'avoir à les abattre…» Les aquariums, menaçant de déverser 750.000 litres d'eau sur la ville en cas de bombardement, furent vidés, et certains poissons mangés. D'autres animaux, par manque d'approvisionnement, subiront plus tard le même sort.

Pour parer aux bombardements, l'Isobar s'était équipé: ligne de sacs de sable, ravitaillement et musique. | Pritchard Papers / University of East Anglia / Isokon Gallery Trust

Bombes et bananes

La guerre semble ne pas avoir posé trop de soucis à Philip Harben, qui parvenait miraculeusement à trouver de quoi cuisiner pour l'Isobar des plats alors considérés comme le summum de l'exotisme. Agatha Christie et ses voisins se régalaient, entre deux bombardements, de spaghetti sauce bolognaise, de fondue au fromage et de kebabs d'agneau. L'Isobar était entré dans la légende: dans un Londres en guerre, c'était l'unique établissement à proposer des bananes à la crème et à exposer les plus grands artistes de la ville.

Il présentait aussi un autre avantage: on pouvait s'y réfugier pendant les bombardements. Des sacs de sable y avaient été empilés et de nombreux locataires y trouvaient refuge, la nuit. Un gramophone, des disques, des cartes et de l'alcool y avaient été stockés: dans ce refuge hors du temps, on pouvait échapper à la brutale réalité.

Agatha Christie, elle, préférait rester dans sa chambre. Pour éviter que les éclats de verre la blessent (les fenêtres ont explosé sous le souffle de la déflagration d'une bombe qui, en 1940, a détruit plusieurs maisons voisines), elle posait un oreiller sur son visage et son manteau de fourrure au-dessus de sa couverture. Jack Pritchard a fait de la construction de béton armé de l'architecte Wells Coates un formidable argument: l'Isokon est l'immeuble le plus sûr de Londres, et l'Isobar l'unique restaurant à proposer un abri anti-bombes privé. Les demandes de locations affluent.

Quant au Half Hundred Club, ses membres étaient tout aussi bien lotis: ils avaient accès à la presse internationale, et les soirées de débats combinés à la bonne chère faisaient salle comble. En 1940, ses membres commençant à s'éparpiller, le club fut interrompu. Dans l'appartement numéro 7 de l'Isokon, certains s'organisèrent pour publier un bulletin hebdomadaire. Le «Comparative Broadcast» analysait la perception des événements selon le point de vue d'émissions de radio dans le monde entier.

«The Welsh Food Show» avec Philip Harben, modèle original de «MasterChef», en 1960.

L'Isokon est une femme comme les autres

En 1955, Molly et Jack Pritchard décidèrent de célébrer le 21e anniversaire des Lawn Road Flats. Les anciens résidents et membres ont été conviés à revenir, des quatre coins du monde, célébrer leurs jours heureux à l'Isokon. La Guerre froide battant son plein, certains ex-locataires, comme la photographe Edith Tudor-Hart ou l'ensemble des membres de la famille Kuczynski (on se souviendra d'Ursula et de sa corde à linge, qui avait envoyé à Staline des informations sensibles sur l'arme atomique) ont été écartés sans une mention. Tous ne peuvent venir, mais Wells Coates a fait le trajet depuis l'Université Harvard, où il enseigne alors. Ces retrouvailles seront les dernières.

Ils ignoraient que, peu de temps après, l'Isobar serait transformé en appartements, l'immeuble vendu, les meubles distribués entre plusieurs musées. En ce mois de juillet, ils se sont joyeusement entassés sur le toit-terrasse de l'appartement des Pritchard. Pour l'occasion, Philip Harben s'est mis aux fourneaux; star du petit écran, il a depuis ses années Isokon aidé les Britanniques à égayer l'ordinaire (la nourriture fut rationnée jusqu'en 1953). Margarine, sel, jouets... Son nom fait vendre toutes sortes de produits. Raymond Postgate, devenu célèbre grâce à son Good Food Guide, a supervisé la liste des vins. Agatha Christie, qui n'a pu venir, a envoyé une lettre chantant les louanges de «cet étrange vieux bâtiment qui ressemble à un paquebot» et où elle a coulé de si heureux jours.

Tous se sont remémorés, unanimement, les moments inoubliables que cette expérience, cet immeuble leur a permis de vivre; l'impact que cela a eu sur leurs vies.

Ce sont les mots du designer Marcel Breuer qui, finalement, résument au mieux la personnalité de l'Isokon: «Je suis ravi de savoir que les Lawn Road Flats [ont] droit à une fête d'anniversaire, comme n'importe quel autre être humain. J'ai toujours aimé cette fille, et je pense qu'elle rajeunit d'année en année. C'était une jeune fille généreuse, amicale et hospitalière –pas trop précautionneuse avec ses possessions. J'aimerais que toutes les jolies filles soient comme elle. Je suis certain que vous êtes tous d'accord avec moi!»

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